D’où un juge refuse d’admettre que les footballeuses sont moins bien payées?

En mars 2019, Megan Rapinoe (dont on est toutes plus ou moins éperdument amoureuses à ce stade) et 27 de ses collègues décident d’attaquer la USSF (la fédération de football US) car elles ne sont pas payées autant que les hommes. Ça y est t’sais, les meufs elles gagnent deux coupes du monde, elles croient que ça y est.

Photo credit: Lorie Shaull, CC-BY 2.0 license

La Fédération a super bien réussi, accueillant cette plainte avec sérieux, dans un esprit d’ouverture et de non j’déconne : ils ont répondu de la merde et le président de la USSF a dû démissionner (encore une vie d’homme brisée par les horreurs du sexisme, argh). Mon passage préféré du dossier remis au tribunal c’est que d’après l’USSF, il est logique que les footballeurs à bite soient payés plus, car ils portent «une plus grande responsabilité» (euuuh ouais, moi aussi j’aime bien aller boire une bière au Parvis devant un match, mais on peut peut-être se détendre un peu sur la notion de «responsabilité»?) et requièrent «un niveau plus élevé de compétences». +1 pour l’aplomb, avoue.

S’en suit une liste de différences physiologiques pour conclure que l’homme, c’est trop le plus fort, c’est donc même pas comparable, donc d’où ce serait le même salaire. Bonne ambiance. Sagement ils ont choisi de, finalement, réfléchir encore un peu plus fort et de pas utiliser ces arguments-là au tribunal. Bande de braves.

C’est quand même adorable comment les mêmes montent au taquet avec la fougue d’un chiot en promenade dès qu’ils entendent que «le foot, c’est à celui qui court le plus vite derrière un ballon, non?» pour aboyer des arguments à base de skills tactiques, de force mentale, d’intelligence stratégique et de compétences athlétiques dépassant largement la vulgaire force, espèce d’imbécile, mais que quand on parle de meufs qui courent derrière un ballon, «les filles elles ont moins d’muscles, donc bon, camembert hein».

La queen norvégienne Ada Hegerberg, sacrée Ballon d’Or en 2018. (Credit photo: Benj90, CC 2.0 license)

Mais bon t’inquiète qu’on avait bien compris que le foot féminin c’est une version discount: y’a le foot tout court, et puis y’a le foot féminin. Faut bien dire «féminin» après parce que sinon après on croit que c’est pas des femmes qui jouent et c’est l’bordel. C’est du sport féminin. Pas comme le sport-sport quoi. Avec des athlètes femmes. Pas comme des athlètes euh, bah normaux quoi. Par exemple, une athlète femme, quand elle est élue Ballon d’Or, tu peux demander si elle sait twerker aussi. Un athlète normal, moins.

Sans surprise, l’équipe US de football-en-moins-bien est classée comme une merde, évidemment, à savoir : première mondiale. À égalité avec l’équipe masculine qui… ah bah non, ils sont, ouille, 22è au classement FIFA. Mais bon, y’a pas si longtemps, ils étaient aussi prem… Ah ouais non, jamais. Elles ont aussi gagné quatre fois la coupe du monde (et les mecs QUEUD, alors qu’ils sont occupés depuis 1930 quand même), et quatre fois l’or aux JO (et les mecs QUEUD).

Ou peut-être c’est discount parce que personne regarde? Ha, ouais, non, +20% de spectateur.rices pour la finale meuf de la coupe du monde, comparée à celle des hommes. Peut-être elles rapportent moins à l’USSF ? Nope. Elles ont généré plus de revenus que les hommes les trois années après leur victoire de 2015 (tu sais, celle que les hommes avec leur capacité pulmonaire supérieure n’ont jamais gagnée, je l’ai dit ça déjà ou pas?)

Mais dis donc… Est-ce que ça ressemblerait pas exactement aux arguments avancés depuis toujours pour justifier le salaire supérieur des hommes, un peu? Si si, un peu, regarde bien, quand tu regardes de profil un peu comme ça. Si si.

Seulement voilà, vendredi, leur requête a été rejetée parce que, how ballot is this, elles n’ont pas pu démontrer qu’elles ont effectivement été payées moins que les hommes. (Tout ce qui suit sort du document officiel. Comme les féministes sont des sales menteuses qui adorent juste se faire passer pour les victimes, je te laisse ça ici, n’hésite pas à te taper à ton tour le rapport de 32 pages du juge. Fun read, good times. ) J’te la fais courte: elles estiment que ce sont les bonus qu’il faut prendre en compte (si tu fais partie de ces gens-là: oui, bonus, c’est bien le pluriel de bonus. J’peux continuer?), le juge a estimé que c’est la totalité des revenus qui comptent. Or, la période étudiée, c’est 2015-2020. Genre les meufs ont un peu gagné deux coupes du monde entre temps stu veux. Du coup sur cette période, elles ont gagné, en moyenne par match, juste plus que les hommes (4%). T’imagines bien que s’ils avaient été foutus de ne serait-ce que se qualifier pour la coupe du monde, les chiffres seraient déjà bien différents.

Donc toute cette queenitude, c’est à la fois une fucking bonne nouvelle ET le gros fail de ce procès : comme toujours et comme partout, pour être prises au sérieux, relayées, soutenues, entendues, crédibles, et avoir les ressources, les femmes doivent attendre d’être en position bien sécure, stable, et quasi-intouchables pour dénoncer le sexisme qui sévit dans leur discipline. Dans ce cas-ci donc, ce qui leur permet d’aller au procès, c’est aussi précisément ce qui les fout dedans. Leur maîtrise de feu, et l’inefficacité des mecs en face. Bah les connes aussi, fallait la tenter quand personne les supportait et que ça représentait un énorme risque professionnel. Bah oui.

Le juge a aussi mentionné le fait qu’elles ont, lors de négociations passées de leur contrat, renoncé à un montant plus élevé de leurs bonus, préférant miser sur des garanties comme un revenu de base fixe ou un nombre plus élevé de joueuses sous contrat. L’idée c’est que si tu veux être payée surtout par bonus (en pay-to-play) y’a pas de garanties, et si tu veux des garanties financières (genre un salaire fixe), faut pas venir pleurer sur tes bonus. En théorie, ça va, on comprend la logique, mais en pas théorie, est-ce que ce serait pas un peu du foutage de gueule de reprocher à des joueuses, dont la fédération raconte ouvertement qu’elles ne méritent pas de gagner autant, de ne pas vouloir lâcher leurs garanties? Des fois? Mmh? JE DEMANDE HEIN, C’EST TOUT. NON JSUIS PAS ENERVÉE, TA GUEULE.

La médaille en chocolat qu’on va quand même pouvoir se mettre sous la dent, c’est que le juge a accepté l’accusation selon laquelle la USSF discrimine les joueuses sur les conditions de travail: elles ont moins accès à du staff médical et pour l’entraînement (mais c’est plus comme un hobby pour elles, tu vois, c’est pas un métier-métier dans un sport-sport), ensuite la fédé (on peut l’appeler par son p’tit nom maintenant qu’on la connait mieux) consacre presque moitié moins de dollars pour les déplacements des joueuses (2015-2020: 9 contre 5 millions. Alors qu’elles ont joué plus. D’aucuns trouveraient ça quelque peu outrecuidant, bordel de cul). Et si je devais encore te démontrer le niveau de malaise, la USSF a argumenté dans le sens de «ouiiii mais les hommes ils galèrent plus souvent, donc ils ont besoin de cet avantage face à la compétition».

J’te jure, on sait qu’on est toujours bien dans la merde quand on refuse de traiter les meufs de façon équitable à la fois parce qu’elles sont moins bonnes et parce qu’elles sont meilleures #CulDeSacSexiste

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