D’où Kaufmann vient poser ses couilles sur la table?

[TW violences conjugales et viol. Discours mascu. Responsabilisation des victimes.]

J’ai écouté l’épisode des Couilles sur la Table avec Jean-Claude Kaufmann. Comment j’ai pas trop trop aimé. J’ai eu envie de casser des choses. J’ai mis du temps à comprendre ce qui se passait, j’étais pas prête. Puis j’ai eu envie de débriefer thérapeutiquement. Viens donc vomir dans ta bouche avec moi.

Dans la petite sphère féministe sous-terraine qui dirige les mouvements de la Lune, fait des tresses de poils de jambes et fomente un plan pour convaincre AOC de devenir belge, y’a un buzz ces jours-ci, autour du dernier épisode en date de la déesse Tuaillon (coeur dans les yeux). Dans l’épisode « Un gars, une fille : portrait du mâle en couple » du podcast Les Couilles sur la Table, Victoire Tuaillon invite Jean-Claude Kaufmann, sociologue français, pour discuter de « certaines expériences masculines du couple hétérosexuel ».

Chercheur renommé, « cela fait maintenant 30 ans qu’il observe et analyse comme sociologue ce qu’est le couple hétérosexuel aujourd’hui » donc bon, l’idée, de base, c’était de parler de ça. En introduisant l’épisode, la journaliste-militante-teneuse de micro pour moi une fois pendant 2 minutes fabuleuses lors d’une rencontre à la librairie Tulitu (pfiou j’avais peur de pas arriver à le placer, mais si, regarde, ça passe crème) ajoute : « Beaucoup de constats qu’il pose dans ses livres m’intéressent, mais je dois dire que ses analyses me semblent souvent bancales. Or elles sont largement reprises dans les médias, le plus souvent sans être remises en question. Le ton de cet épisode est donc assez différent des épisodes précédents. Je voulais comprendre nos points de désaccord et vous entendrez qu’ils sont nombreux ».

Alors au niveau du ton assez différent euuuuh, ouais. On est bon. À en croire la bulle de mes Internets, la majorité des femmes de Bruxelles a présentement envie de balancer son frigo par la fenêtre, donc on, est, bon. Pour le dire vite pour les derniers foufous qui n’ont pas écouté l’épisode en question, il s’agit d’une heure d’écoute où tu dois bien faire attention où tu mets tes ongles parce qu’où qu’ils soient tu vas les enfoncer. Parce que Kaufmann il s’est cru chez Ruquier, ou alors quand on lui a dit « podcast féministe » il a cru que c’était pour du rire, ou alors il s’est dit qu’après 30 ans de recherche on est moins obligé·e de faire le taf. Toujours est-il que pour l’écrasante majorité de ses prises de parole, je sentais mes glandes salivaires au taquet, bien conscientes de la possibilité d’une régurgitation imminente. Et à la fin de l’épisode, j’étais en gueule de bois et je me suis demandée pourquoi, grands dieux, je m’étais imposée ça.

En préambule : I heart Victoire

Que les choses soient claires. Non, je n’ai pas aimé cet épisode. J’assume cette position tout comme il est logique de supposer que Victoire Tuaillon et l’équipe du podcast assument pleinement leur position d’avoir diffusé l’épisode. Mais j’ai envie de faire une remarque préliminaire, car j’ai toujours une petite appréhension quand je critique le travail d’une féministe, pour deux raisons.

1/ On s’en prend tellement plein la gueule de l’extérieur, on passe son temps à se justifier, à justifier l’existence et la validité du féminisme, on fait face à des tsunamis de mauvaise foi dont on comprend vite que la rationalité, l’argumentation, le débat éclairé ne sont pas des composantes – je prends le premier exemple qui passe : je lis ce matin qu’une élue parisienne, Alice Coffin, vient d’être mise sous protection policière à cause de la shitstorm qu’elle se prend pour avoir joué un rôle important dans la démission de Christophe Girard, ex-adjoint à la maire de Paris et possiblement complaisant vis-à-vis de Matzneff avec qui il entretenait une « relation amicale ». Alice Coffin dénonce ça, et a finalement dû accepter d’être placée sous protection policière. C’est chouette la vie de militante. Donc se permettre de dire qu’on a été déçues, fâchées, confuses, face à des initiatives féministes ajoute objectivement au flot de merde qui les accompagne déjà ;

2/ L’une des façons dont on nous prouve que le féminisme ne sait lui-même pas ce qu’il raconte, c’est de mettre les projecteurs sur les tensions internes (je sens bien que je devrais dire « guerre intestine » mais j’ai toujours trouvé ça un peu crado comme expression, c’est que moi ?) censées montrer que décidément, elles savent même pas se mettre d’accord entre elles, le féminisme c’est tout et son contraire, aka du bullshit pour meuf moche qui s’ennuie, cqfd. Et c’est relativement easy à faire, étant donné qu’il existe effectivement des féminismes et pas un féminisme, que donc des tensions existent pour de vrai. Certain·es appelleront ça un mouvement critique, riche et réflexif, d’autres un foutoir qu’on comprend rien donc inutile.

Ceci étant dit, je choisis ici de critiquer effectivement cet épisode pour plusieurs raisons, notamment parce qu’en fin d’épisode, Victoire Tuaillon, elle a dit ça : « En sortant de cette heure et demie d’enregistrement, j’étais perplexe. Je regrettais déjà de ne pas avoir eu la présence d’esprit de poser telle ou telle question, de faire telle ou telle répartie, telle ou telle remarque, mais je vais vous épargner la liste complète de mes regrets […] Je suis encore plus curieuse que d’habitude de savoir ce que cet épisode vous inspire ».

J’ai trouvé ça d’une classe inouïe. Diffuser un épisode à propos duquel elle affirme avoir des regrets, c’est une self-mise en vulnérabilité de ouf. C’est se dire voilà, moi j’ai tenté ça, je trouve pas ça parfait et je vous écoute. Bref, j’ai du respect pour Victoire Tuaillon, j’ai du respect pour son taf, j’ai du respect pour cette prise de position, et je pense que ce sont en fait des conditions idéales pour formuler la critique. Enfin, pour être complète et précise, je ne critique pas ici le travail effectué par Victoire Tuaillon (que ce soit au niveau de la prépa de l’épisode ou de la façon dont elle mène l’interview, à base de calme olympien), mais je me questionne en revanche sur la plus-value de cet épisode, sur la plus-value de ce gars, maintenant, à cet endroit. C’est aussi la raison pour laquelle dans cet article, je reprends très peu les interventions de Victoire Tuaillon, pour me concentrer sur le discours fucking problématique de Kaufmann. Tout ce qui est entre guillemets est garanti verbatim, supplément tics langagiers.

Colère fresh

Une chose que j’apprécie beaucoup dans LCSLT c’est que je trouve régulièrement Victoire Tuaillon bienveillante, dans le sens où elle semble mettre autant d’énergie à respecter la parole de son invité·e, qu’elle en met à respecter l’écoute de ses auditeurices, à qui elle fournit un cadre dans lequel les propos cata, limites, intolérants, n’ont pas leur place. Et c’est, dans ce cas précis, le contrat implicite autour de ce cadre qui m’a semblé être rompu. En ce qui me concerne, je n’approche pas particulièrement ces podcasts comme des moments de méga détente, étant donné qu’elle y discute parfois des sujets difficiles, que ses questions peuvent apporter des réponses avec lesquelles je peux être en désaccord, qu’émergent parfois des réflexions qui peuvent être malaisantes, inconfortables, exigeantes.

Donc je sais que la colère peut y être présente, I mean allo, ça parle de patriarcat. Mais j’approche ces podcasts comme des espaces dans lesquels la colère générée par le sexisme peut être refroidie, car les raisons de cette colère sont analysées, déconstruites, explicitées. Là, avec Kaufmann, j’ai eu l’impression d’un épisode qui génère effectivement beaucoup de colère, mais qu’il appartient finalement à l’auditeurice de faire ce qu’iel peut avec ses ressources pour opérer le refroidissement, la déconstruction, de son côté, après l’épisode, avec les outils dont iel dispose à ce moment-là. Et pour cause : le sexisme n’y est pas juste discuté, il y est incarné et laisse, du coup, peu de place à sa propre déconstruction (aka, ton ego a pris énormément de place, Jean-Claude).

Je vois deux scénarios dans lesquels discuter avec quelqu’un.e avec qui l’on sait qu’on ne sera pas d’accord est intéressant : soit ça produit quelque chose de nouveau, et encourage alors à se repositionner, même un tout petit peu, parce que la discussion est venue gratter des endroits chatouilleux ou inexplorés. Soit la conversation n’apporte rien de nouveau, ne pousse personne à se repositionner, mais peut servir aux spectateurices du débat, pour enrichir et affûter leur propre argumentation. (Répondre à un commentaire tout droit sorti de mon bingo ne m’apporte rien, souvent n’apporte pas grand-chose non plus à la personne qui a commenté par agacement plus que par curiosité, mais peut en revanche profiter aux lecteurices de l’échange).

Dans cet épisode des Couilles sur la Table, on n’est ni dans l’un, ni dans l’autre, et c’est précisément ce qui m’a dérangée. Le premier scénario aurait exigé des arguments solides et/ou nouveaux, ce qui n’était pas le cas de la part de Kaufmann, et le deuxième scénario aurait impliqué que Victoire Tuaillon ait l’espace pour confronter Kaufmann sur tout son bullshit, ce qui n’était pas le cas – rapport au ratio incommensurabilité du bullshit/temps de parole de Tuaillon. Ça n’est donc pas tant un débat qu’une énième tribune pour ces propos gerbants qu’on connait finalement par cœur. Et pour celleux qui ne les connaissent pas par cœur, les clés d’exploration et de déconstruction de ce discours me semblent simplement absentes – pour l’instant, étant donné que la possibilité que le podcast prolonge la question à l’avenir n’est pas exclue.

Parler de parler de parler

Tout se passe comme si le sujet de l’épisode c’était le couple, alors qu’il y a un deuxième sujet, en filigrane : le discours mascu sur le couple. Et ce qui me manque, là, c’est un discours méta : un discours sur le discours. Pas juste un discours qui parle du couple, mais un discours sur le discours qui parle du couple. Une déconstruction des propos de Kaufmann. Qu’on puisse mettre de temps en temps sur pause, et dire « vous voyez là, l’argument qu’il a utilisé ? C’est un argument utilisé dans les discours mascu et c’est problématique pour telle et telle raison, et on va le décortiquer ensemble. Et vous voyez là, cette douzième interruption de la part de Kaufmann ? Et vous voyez là, comment il répond pas à la question tout en ayant l’air d’y répondre ?  Et vous voyez là, c’est un argument fallacieux ou lacunaire. Et vous voyez là, c’est une erreur factuelle de la part du sociologue. Et vous voyez là, c’est ce qu’on appelle un biais méthodologique. Et vous voyez ça ? C’est quand j’ai frappé dans le mur. »

J’aimerais que les propos tenus par Kaufmann ne soient pas utilisés en faisant semblant qu’ils vont ajouter quelque chose au débat, qu’ils vont générer des tensions fertiles. Car c’est supposer que 1/ces arguments méritent d’être re-re-re-re-entendus, et que 2/il s’agit d’un débat. J’aimerais que ses propos ne soient pas utilisés comme la parole d’un expert pertinent, mais bien (ou, au moins, aussi) comme des données qui fournissent la matière à des questions qui me paraissent bien plus intéressantes : comment des discours dominants qui ont l’odeur et la couleur de l’expertise masquent leur propre subjectivité ? Par quels mécanismes l’aura d’un grand sociologue français, qui parle comme un grand sociologue français, peut tricoter un petit chandail de légitimité à un discours nauséabond ? Comment on parle, quand on est dominant ? Comment on fait de la recherche ? Qui on lit, qui on référence, qui on cite, qui on mobilise, quand on est dominant ? Comment on débat, comment on est interviewé, comment on se laisse interroger ?

Objectivité en papier crépon

Tout au long de l’interview, le truc qui te flingue en premier le microbiote, c’est la forme. C’est la façon qu’à Kaufmann de s’exprimer : sa condescendance, ses interruptions multiples, son bavardage par-dessus la voix de Victoire Tuaillon, son manque d’écoute, ses esquives des questions qu’il semble trouver futiles. Pour enrober tout ça, y’a un truc super pervers en particulier, c’est qu’il s’est trouvé une cape d’objectivité de derrière les fagots, un définitif et récurrent « Je ne juge pas, je constate ». Et ce truc-là est plutôt fortiche, faut avouer. Quand Kaufmann affirme « moi je constate les faits, moi c’est une démarche de vérité, c’est ça ma passion », ça lui permet essentiellement deux choses (de maaarde).

D’abord, ça lui donne le statut plutôt balaise de mec qui constate. De mec dont c’est le métier de constater. C’est sa blouse blanche à lui stu veux, qui donne à ses propos une forme d’autorité et les rend dans la foulée vraisemblables, leur donne une validité. Parce que le mec qui juge-pas-mais-qui-constate, c’est pas le pey à moitié sobre au Belga qui te déroule sa théorie nostalgique du devoir conjugal, non non. Le constateur est surplombant, il est scientifique, il est donc par essence objectif : il ne juge pas, on te dit.

Le tout, soit dit en passant, en se donnant le luxe de nous faire un petit Christophe Colomb au passage : Kaufmann est visiblement le premier à découvrir l’impériosité du débat sur le viol conjugal. « On n’a jamais parlé de ça, faut qu’on en parle ». Mec, les féministes tu crois qu’elles foutent quoi en vrai ? Mais sérieux y’a qu’un mec pour écrire un livre sur le consentement en admettant sans voir le problème qu’il a jamais écouté une féministe de sa vie (ni lu d’ailleurs, ce qu’il confirme joyeusement un peu plus tard en mode « bah quoi », une absurdité du livre déjà pointée, et comblée par Axelle).

Ensuite, ça lui permet de Jolly-jumper quand il a envie d’une position où il relate les propos des personnes interviewées sans filtre, à une position où il donne son propre avis et les interprétations qu’il a lui-même tirées de ces interviews, sans qu’on sache jamais très bien s’il est dans une position ou l’autre. Bien ouèj JC. Ça lui permet donc de tenir, sans devoir les assumer, des propos s’étendant sur une échelle de zéro à la diarrhée verbale en ayant l’opportunité de sortir sa carte « c’est pas moi qui parle, c’est mes interviewé·es » dès qu’il est mis en difficulté. Dans l’genre pratique, le frigo-box peut aller s’rhabiller.

Quand il comprend que ça s’est un peu trop entendu qu’il traitait les femmes de casse-couilles aux exigences aberrantes tandis que les mecs veulent juste farandoler dans les prés, il nous tape un triple axel rhétorique : « Je ne dis pas que c’est eux qui ont raison, je ne juge pas, je ne prends pas parti ». Quand Victoire le reprend à la seconde lorsqu’il parle d’entamer une relation sexuelle alors que la partenaire dort et qu’il vomit un « c’est un message, mais qui n’est pas reçu comme tel par les hommes », il brandit direct son « mais moi je, je, mais comprenez que je ne juge pas, je ne défends pas les hommes, je dis qu’ils ne comprennent pas ». Quand il affirme que les femmes « vivent ça comme un viol » et que Victoire répond que « c’est un viol », il nous dégaine, t’as bien compris, que c’est elles qui décrivent ça comme des attaques nocturnes, pas lui. (Avant de se prendre les pieds dans le tapis de ses propres approximations et de relâcher quelques phrases plus tard que « les femmes ont le sentiment d’être violées »).

Ce petit va-et-vient entre « je décris mes interviews » et « je donne mon avis » dure tout l’interview et trouve son summum de la honte dans la partie sur le viol conjugal. C’est limite insoutenable. D’autant que les statistiques me garantissent que je ne suis pas la seule à l’entendre décrire et donner son avis sur mon propre vécu. Que d’amusement.  

Nier ce qui fait société, pour un sociétologue, c’est ballot

Toute la méthodologie de Kaufmann consiste à recueillir des interviews, son travail de sociologue est ensuite d’utiliser ces données pour aider à décrire et comprendre la société (société, comme dans sociologue dis donc, à croire que c’est fait en exprès). Mais Kaufmann il trouve que pfff, quand même, la société c’est surfait. Tout ce qui tient de l’exemple, du cas particulier, du concret à petite échelle, miam miam. Il félicite même Victoire Tuaillon (condescendance niveau fatchiiigue), « c’est très bien de prendre cet exemple, précis quoi. Parce qu’il va falloir qu’on avance et qu’on comprenne comment euuuuh ça, euh, ça, euh, ça se passe. Là on est dans un exemple, précis ». OK Jean-Claude, merci Jean-Claude. Tu hors de ma vue Jean-Claude. Lui ce qui l’intéresse c’est l’individu, le quidam, l’homme de la rue, le niveau micro. Soit. Chacun·e ses kinks.

Rare graphique montrant qu’un cas particulier + un cas particulier + un cas particulier, à la fin ça fait une tendance sociale. Mais personne comprend pourquoi askip (Derniers chiffres de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, rapport de 2018)

Seulement, ça commence à poser problème quand tu prétends décrire et expliquer des phénomènes de société tout en refusant dans le même temps d’intégrer à ta réflexion des tendances partagées, observables à grande échelle, pour venir éclairer tes cas particuliers. Ça donne des absurdités comme lorsqu’il essaye de comprendre le grand mystère des mecs qui savent très bien repasser tant qu’ils vivent seuls, mais recommencent à galérer quand ils sont en couple et nous enjoint, sur un ton énigmatique, à « vraiment entrer dans le détail des petits gestes pour savoir comment ça se passe, parce que là normalement il aurait dû continuer à prendre en charge cette tâche ». Mystère et boule de gomme, langue au chat, magie noire, point d’interrogation éternel.

À un autre moment fort rigolo, Victoire le questionne sur les mécanismes de socialisation qui mènent les hommes à pas en foutre une concernant les tâches ménagères, il répond carrément à côté, et elle finit par répondre elle-même à sa propre question. Ce qui tient des effets de système, ça l’intéresse bof stu veux. Parce que non seulement ça sert à rien, mais en plus c’est encore un faux-plan de ces connasses de féministes : « C’est plus confortable de dire ‘les hommes aujourd’hui c’est leur faute, ils ont pas envie’ alors là on a un schéma très simple, très clair, mais qui va pas faire avancer les choses ». J’avoue, se faire un hammam c’est bien mais have you tried to dire « les-hommes-aujourd’hui-c’est-leur-faute-ils-ont-pas-envie » ? J’espère que vous profitez bien de tout ce confort les meufs, parce qu’on y est pour un bout de temps.

Le problème donc, c’est qu’un discours qui prétend expliquer des rapports de pouvoir sans s’intéresser au système qui permet, valide et maintient ces rapports de pouvoir, ce serait un peu comme essayer de comprendre les commentaires sous les stories de Britney sans avoir fouillé tout ce que le Google peut t’apprendre sur #FreeBritney : c’est franchement mort. Pourtant nier l’existence et la force du système, c’est une tactique argumentative ultra efficace parce qu’elle peut se permettre de ne pas être cohérente (du tout), comme elle encourage à se focaliser sur des cas particuliers (et non systémiques, tu suis ?) et peut donc servir à justifier tout et n’importe quoi. Voyez plutôt.

Généraliser l’individuel : plus qu’un savoir-faire, une passion

On pourrait penser que si tu ne veux pas parler au niveau macro du système, tu devrais te dispenser également de parler au niveau macro des généralités. Mais que nenni, détrompe-toi. Ce serait bien trop honnête intellectuellement, tout le kiff étant de prendre un cas particulier (un qui sert ton propos idéalement, sinon après faut justifier et tout, c’est relou), l’extraire du système (donc le penser dans un monde sans sexisme, capitalisme, racisme, statistiques compromettantes…), et en tirer des conclusions dont tu suggères qu’elles s’appliquent à tout le monde.

N’oublie pas que tu fais toujours ceci avec ta cape d’objectivité hein, donc ce qui est drôlement chouette, c’est que tu peux choisir de parler de façon générale, avec tout le monde dans le même sac, et puis switcher sur ‘nan mais là, je brosse large hein, y’a des cas dont je ne parle pas’, le tout sans jamais devoir ex-pli-quer, comme le niveau macro n’explique rien askip. C’pas merveilleux ça ? Si.

Je te donne des exemples? Tu dis « l’homme il est pas très motivé par le ménage », et tu brodes. Tu brodes, tu brodes, tu brodes, jusqu’à ce qu’une idiote de féministe qui ne comprend pas bien où tu veux en venir te dise « peut-être aussi qu’il y a des hommes qui n’ont pas été socialisés à faire des tâches domestiques », et là tu peux tranquillement switcher « pas tous les hommes » (sur un ton, idéalement, qui dit ‘oui bah j’savais pas que j’devais préciser ce genre d’évidences, déso hein’). Idem, tu nous apprends que les hommes ne comprennent pas les signaux de non-consentement des femmes. Tant que personne te reprend, t’es tranquille, tu généralises au calme. Et puis si ta féministe est toujours là, pas de problème, tu switches : je dis pas tous les hommes, il faut bien distinguer, là je parlais de certains en vrai, moi j’y peux rien si toi tu crois que je parlais de tout le monde.

D’ailleurs c’est rigolo quand tu remarques que décidément y’a pas mal de catégories d’hommes différentes (qui peuvent se résumer, selon la typologie bien au point de Kaufmann, par ceux qui sont vraiment à la ramasse mais volontaires, et ceux qui sont vraiment à la ramasse mais pour du faux) et qu’il faudrait surtout pas tous les mettre dans le même panier, #PassionNotAllMen. Par contre les femmes on est bon. Y’a une catégorie, « La Femme », si on pousse un peu elles rentrent toutes.

Alors ce qui est très pratique quand le système n’existe pas et qu’on peut donc en toute légèreté sautiller d’un « La Femme » à un « Les Hommes » à un « Not Tous Les Hommes », c’est qu’on peut poursuivre en insistant sur l’importance de ne pointer personne du doigt, parce que ça vraiment, c’est pas très sympathique. « Le combat est très long et subtil et faut pas chercher un bouc émissaire, si on cherche un bouc émissaire on va pas avancer ». Tu-m’é-tonnes. Y’en a qui ont bien compris qui sentait plus le bouc il me semble.

« Philosophies de vie différentes » is the new « socialisation genrée »

Dans le joli panel de torpillage de débat que permet la stratégie de nier les effets de système, on poursuit tout naturellement avec l’identification de raisons complètement wtf aux problèmes soulevés. Genre, « ce qui explique le partage des tâches, c’est que c’est toujours le plus agacé des deux qui va prendre en charge la tâche pour ne plus être agacé » (ah ces petits moments où le masculin neutre est encore plus pesant que d’habitude). Ah bah oui, réponses au niveau individuel on a dit. Et puis si quelqu’un·e qui ne vit pas dans ta bulle gratte pour savoir pourquoi diable ce sont les femmes qui sont plus souvent « le plus agacé des deux », tu prends une réponse bien macro, bien soutenue par des stats : les meufs sont des chieuses. Enfin, j’veux dire, les hommes et les femmes « ont une philosophie de l’existence qui est différente », ça passe mieux ? Il faut « simplement instaurer un climat de bien-vivre, d’amusement, de détente » car les hommes ils sont « du côté de l’humour, du jeu, de la rigolade, etc. », leur manière c’est « sans trop de prise de tête », alors que les femmes c’est pas trop ça hein, les blagounettes, la détente, le Cluedo, nan, faut toujours qu’elle soit gna gna gna vaisselle, et tout.

Et puis pour l’homme, lui « le chez-soi […] c’est un lieu extrêmement important, dans lequel on reprend son souffle ». Kaufmann répète plus tard que « la notion de confort pour les hommes est vraiment essentielle dans le couple. Le chez-soi est une base de confort et de réconfort ». Alors que les femmes, 3 planches, 2 clous, tu leur construis une petite niche elles sont ravies hein, faut pas croire. Une philosophie de l’existence bien à nous quoi. Donc pas de socialisation genrée, non, mais des convictions personnelles différentes : « On juge par rapport à ses convictions : on dit ‘il fait mal’. Si on dit ‘il fait mal’ on est partis pour l’inégalité du partage des tâches, cette mécanique infernale. Il ne fait pas mal, il a une autre conception. » T’as bien compris meuf ? Faut que t’apprennes à te détendre, parce que tout ce que tu boudes à la maison, c’est de là que vient la mécanique infernale du partage inégal des tâches.

Prendre les hommes pour des chiens, c’est les autoriser à en être

Ah oui parce que là on touche au cœur du problème. Les hommes, jouettes comme ils sont, ils veulent bien mais ils sont un peu, comment dire, limités, tu comprends ? Kaufmann passe en effet toute l’émission à nous présenter les hommes comme des crétins « qui ont VRRRRaiment la bonne volonté mais en restant dans leur manière parce que sinon ça leur coûte mentalement énormément », les p’tits choux. D’ailleurs, cette connasse de La-Femme « arrête pas de lui dire justement ‘c’est pas comme ça qu’il faut faire, regarde comment tu as passé le balai, tu as oublié les coins’ donc il fait un effort mental ».

Il concède que derrière la « philosophie des hommes » (les coussins péteurs, tout ça), « derrière y’a un petit peu de fatigue, de paresse », mais que « souvent c’est des hommes qui essayent de bien faire ». Il suffit de regarder les hommes célibataires aujourd’hui : « C’est très léger du point de vue des tâches domestiques, mais ils peuvent devenir des super-techniciens du repassage » quand vraiment ils mettent leur cerveau à fond les ballons. Et tu sais, ta manie de plier des trucs, de repasser les torchons, de trier le linge ? Les hommes « ils ont un système incroyablement efficace, ils mettent tout dans la machine ils appuient sur le bouton 30°C, c’est propre » (et alors ce moment magique où Victoire Tuaillon se retrouve à expliquer à Jean-Claude Kaufmann que sa belle chemise blanche ne survivrait pas à ce système incroyablement efficace).

Il nous répète et répépète qu’il est eeeextrêmement important de distinguer deux catégories d’hommes. Ceux qui font semblant de ne pas savoir comment plier le linge, et ceux qui sont très volontaires, mais brimés par leur compagne psychorigide. Ceux qui font semblant de ne pas comprendre qu’il n’y a pas consentement, et ceux qui vraiment, déso, j’ai pas compris quand tu faisais la morte que t’étais pas motivée. Un gros souci avec ça, c’est que ça prend largement les hommes pour des sombres crétins (les mêmes qui sont les mieux armés pour diriger le pays et tout, tsais) et que ça leur offre le luxe, du coup, d’agir comme de sombres crétins. Faire la distinction entre ces catégories, et demander aux femmes de s’en contenter, c’est permettre aux hommes de choisir eux-mêmes dans quelle catégorie ils sont, étant donné que les symptômes de la sombre crétinerie et ceux de la sombre crétinerie feinte sont identiques. Et élever pépère des chats de Schrödinger option misogynie, c’est ouvrir grand la porte vitrée et toutes les fenêtres à la déresponsabilisation pleine et assumée.

Déplacer la responsabilité, l’air de rien

D’ailleurs les « solutions » proposées par Kaufmann pour régler l’inégale répartition des tâches ménagères se basent entièrement sur la conviction que les hommes sont bêtes comme des pantoufles, et qu’il revient donc à la fâââmme de prendre soin des façons masculines de prendre soin. Toute ressemblance avec l’éducation d’un chiot est absolument juste et visiblement assumée :

  • Ne pas le brimer : « Si la femme est eeextrêmement motivée par le partage des tâches [quelle femme ne l’est pas, right ? that’s our thaaang], elle doit se faire violence et accepter que ce balai soit passé un peu n’importe comment » ;
  • L’encourager car « c’est un combat de l’homme contre lui-même parce qu’il est pas très motivé », donc « quand ils ont ces petites avancées, c’est essentiel de les soutenir », étant donné que « le pire [le pire oui] c’est la fatigue mentale de devoir toujours faire davantage alors qu’ils font des efforts qui ne sont pas reconnus [yes, we can relate] »
Sauge. Elle a son propre Insta j’te préviens.
  • L’éduquer pas-à-pas car il « est en position d’élève », donc « il faut qu’ils s’impliquent mais faut les aider à s’impliquer […] faut y aller avec subtilité, avec des p’tites tactiques ». Tu sais j’ai une filleule, elle est trop belle, elle s’appelle Sauge, et c’est une chienne, et tout ça commence à ressembler exactement au programme de Sauge. Par exemple, faut lui donner des friandises enfermées dans des petites boules pour qu’elle fasse travailler son cerveau si elle veut la récompense. Sauf que Sauge semble s’en tirer plutôt carrément mieux ;
  • Observer ses comportements pour maximiser ce qu’on peut lui apprendre : « Faudrait presque être ethnologue dans la maison, prendre un petit carnet, observer le mari ou le compagnon, voir toutes les choses qui l’agacent, les exigences qu’il a, et à partir de là, comme lui le fait parfois, faire exprès de faire tordu, ranger n’importe comment dans le lave-vaisselle, et vous verrez que tout d’un coup il va reprendre en main cette chose-là ». Mais ouiii Jean-Claude, on a que ça à foutre quand on est chez soi, se balader avec un petit Atoma pour suivre son mec et voir les trucs sur lesquels y’aurait moins de taf des fois qu’on voudrait éventuellement lui déléguer.
  • Prendre sur soi : « Faut s’auto-censurer, c’est extrêmement important, parce que ces hommes qui essayent d’avancer aujourd’hui, faut les aider à avancer ».

Alors autant je suis souvent vénère sur les mecs, autant je suis énervée parce que je pars du principe que leur compétences cognitives dépassent celles d’un labrador, tu vois comment ? Je ne comprends pas comment, en tant qu’homme, on peut écouter ça sans se sentir insulté. Pour celleux qui taxent les féministes de haineuses de bite, je me permets d’insister : ça, c’est un discours dégradant pour les hommes. Vous demander de faire mieux, de vous questionner sur vos comportements, ça c’est vous respecter. À mon humble avis

Je souligne encore une fois que Kaufmann esquive chaque question sur la notion de socialisation, qui permettrait d’avoir une toute autre discussion sur l’apprentissage différent auquel font effectivement face les filles et les garçons, et qui nous mènent effectivement à développer des skills différentes (en plus de toutes les autres joyeusetés du système patriarcal – congé légal de maternité plus long, compétences de care supposément innées, temps partiel plus accepté par/pour les femmes, et tutti frutti). Si cette dimension faisait partie intégrante de son discours, on n’aurait pas le même débat. Mais choisir d’éclairer seulement le bout de la chaîne (les hommes ne savent pas, les femmes savent) n’appelle que des solutions qui s’attaquent à ce bout de chaîne (les femmes qui savent doivent éduquer les hommes qui ne savent pas).

Discours mascu, olé olé

Parce qu’évidemment, la stratégie qui entend déresponsabiliser les hommes, tend bien souvent à responsabiliser les femmes, sans quoi on revient à « personne n’est responsable » et on a l’air d’une buse qui propose rien. Les femmes auraient donc un rôle majeur à jouer dans l’éducation de leur mec plein de bonne volonté. Si c’est un mécanisme déjà plutôt tendax quand on parle des tâches ménagères, attends un peu que Kaufmann copie-colle cette même approche quand il aborde le SUJET DE SON DERNIER LIVRE (tu réalises?), les questions de consentement dans le couple.

Je te la fais rapide, mais globalement, du côté de la meuf qui veut pas de sexe, elle se dit (je cite Kaufmann) « Je ne suis pas normale, donc c’est ma faute, je ne dis rien et je dois me forcer un peu, voire je dois simuler, et ça, ça envoie pas des messages pour que l’homme arrête […] très souvent y’a des messages contradictoires ». Oui cette section-ci va falloir te le faire soit en apnée, soit en respiration à 4 temps, sinon tu risques l’hyperventilation de rage. Du coup, comme on a tendance à envoyer des signaux contradictoires, idiotes que nous sommes, et que le mec faut vraiment l’aider parce qu’il est dans sa phase chiot jusqu’à on-sait-pas-quand, « on est dans l’exemple même où faut aller plus loin dans la parole. C’est peut-être pas facile sur le coup, mais par exemple même le lendemain éventuellement, dire ‘bah dis donc on est quand même à l’époque Me Too […] bah hier soir euuuuh, tu m’as quand même euuuuh forcée, j’avais pas euuuuuh envie’ ».

OK. Pour qu’on soit bien au clair. Ce qui serait idéal, c’est que les femmes envoient des signaux plus clairs : par exemple, pleurer. « Y’a des cas, ils font l’amour et elle pleure. Et il lui dit ‘mais qu’est-ce qui t’arrive ?’ [elle lui répond] ‘tu m’as forcée’ et là il tombe des nues, puis il se renseigne sur Me Too, tout ça ». Alors ça c’est drôlement rigolo parce que la fois où ça m’est arrivé tout pareil, le mec a finalement pas trop trop eu ce mouvement d’intérêt soudain pour le féminisme dis donc. Bon, c’était avant Me Too, ça a dû jouer. J’essayerai d’être plus explicite à l’avenir, my bad.

Comme les femmes sont pas foutues d’êtres claires, alors faut au moins qu’elles prennent sur elles, même si c’est « pas facile sur le coup », qu’elles entament un dialogue, voire patientent jusqu’au lendemain pour éduquer leur chiot sur le viol conjugal à base de « bah-dis-donc-et-Me Too ». Donc un type qui nous torche un 300 pages sur le consentement, du haut de son statut d’expert, utilise sans complexe un discours qui maintient et encourage, tout en l’invisibilisant, la culture du viol.

Un peu, c’est déjà ça

Quand je dis que ce discours maintient et encourage la culture du viol, c’est pas par amour de l’emphase : je veux dire, précisément, que ces propos mettent tout en place pour permettre à Kaufmann d’expliquer et de justifier le statu quo du sexisme. Il formule explicitement à plusieurs reprises une injonction à la patience, en épinglant la naïveté qui voudrait que tout ceci change rapidement : « On y arrivera dans plusieurs siècles. […] c’est de l’histoire lente ».

C’est évident : comme l’homme est bas de plafond, que le système n’existe pas, et que les meufs prennent des plombes à comprendre comment éduquer les hommes, va s’agir de pas être pressé·es. Il convient donc de « trouver souvent des astuces, des occasions » et de se contenter du peu qu’on récolte : « Quand on a parlé un peu, c’est une grande victoire, parce que ça enclenche une logique de conversation ». De la même façon que les discours sur le pas-à-pas écologique permettent de s’acheter une conscience locale de saison, les discours dominants estimant qu’un peu c’est mieux que rien, que c’est l’intention qui compte, qu’en demander davantage est contre-productif, sont taillés sur mesure pour retarder le débat, et donc le changement, qui peut ainsi rester les mains dans les poches, systématiquement reporté à plus tard.

Le fait que ce discours soit porté haut, fort et loin par un homme, blanc, éduqué, chercheur de renom, n’est pas un hasard. Avec tous les atours du grand sociologue, Kaufmann nous sert point par point la même bouillasse que les mascus pour qui les femmes sont responsables des violences qu’elles subissent, mais il le fait avec les codes de la science, et donc paré d’une crédibilité qui porte son venin jusque dans nos espaces de réflexion. Et c’est OK, pour peu qu’on se donne les moyens de pouvoir déconstruire ces discours pour smasher ce genre de couilles qui traîneraient trop à nos tables.

2 réflexions sur “D’où Kaufmann vient poser ses couilles sur la table?

  1. Merci pour ce texte (Je cherchais des textes sur « LCSLT », il y en a si peu ; et sur le livre récent du même nom, presque rien !). Et merci pour la référence à Axelle. Evoquons ici le travail ancien de Kauffman sur les taches ménagères, et son regard totalement… asexué ! à partir de témoins enquêtés comportant quelques hommes et beaucoup de femmes, il va décrire comment les humains en général entrent dans la corvée, la négocient, la légitiment, la minorisent, l’automatisent, etc. Sans Aucune recherche de différence genrée, faut le faire ! Sociologie angélique ? Je suis sorti furieux de cette lecture… inutile. Merci de votre discussion qui me confirme mon ressentiment.

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    1. Merci pour votre commentaire. Effectivement approcher ce type de thématique en décidant que la dimension genrée n’est pas digne d’intérêt, c’est au mieux naïf, au pire dangereux. Et de toute façon extrêmement agaçant. Et la sociologie a montré à différentes reprises qu’elle peut proposer bien mieux, évidemment…

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