D’où tu me suces pas quand je plie le linge ?

D’après Le Monde, quand un homme cis fait tourner un séchoir, ça mérite un article. Alors j’te dis pas quand il prononce le mot « parité ». Quand la barre est bien basse et qu’on veut nous faire croire que rien, c’est déjà quelque chose : bienvenue dans la culture de la gommette.

Le Monde, qui a décidément pris le pli de penser aux premières victimes du patriarcat (lézommes), en deux paragraphes, s’est immiscé dans ma petite journée pourtant feutrée. Tsais je viens de manger un tiramisu que j’ai pas préparé moi-même, j’ai fait l’expérience nouvelle du bonheur des lentilles un jour de pluie, je m’apprêtais à lancer WandaVision… Enfin merde, on peut pas être tranquille deux minutes ?

Tu vois, Le Monde, ton petit immondice journaleux là, tu sais ce qu’il fait ? Non, tu sais pas. Tu crois savoir, mais tu sais rien du tout, donc tu t’assieds et tu écoutes. Je vais te dire ce qu’il fait. Il contribue largement à maintenir le patriarcat en l’état. Oui, Le Monde, ton petit caca pourtant gentiment rangé dans la bienséante catégorie « égalité femmes-hommes » participe à assurer la robustesse du sexisme ambiant.

Comme j’imagine que tu grinces déjà des dents à coups de « bonnes intentions » et de nécessité d’encourager des mecs supposément trop branques pour comprendre qu’on ne fait pas la vaisselle comme on offre un bouquet de fleurs, et que donc non, personne ne leur doit rien parce qu’ils ont bien retenu que le côté vert de l’éponge, pas sur la Tefal, je vais prendre le temps de t’expliquer.

En consacrant tout un article à des mecs qui « nettoient, repassent, étendent le linge », tu confirmes à des types qui attendent que ça que participer au travail ménager mérite une médaille. Mais attention, ça mérite une médaille si eux le font. Pas si une meuf le fait, parce que elle c’est normal et ordinaire : lui, c’est extraordinaire. En parlant d’ « univers parallèle », de « monde merveilleux », d’existence dans les « interstices », de « contrée fabuleuse » (bordel le craquage, ça c’est que sur un paragraphe, on sent bien le journaliste stupéfait), de « monde à l’envers », tu donnes à ces hommes un statut d’exception. Le problème ? Ils font la base de la base de la décence quand tu vis avec quelqu’un, à savoir cleaning your shit.

Pour bien t’assurer qu’on roule des yeux à en avoir mal aux orbites, tu nous package le tout comme un truc « d’influenceurs ménage » (wtf ?) qui « s’affichent plumeau, aspirateur ou éponge en main sur les réseaux sociaux ». Attends mais what ? Donc les peys ils ont appris y’a 20 minutes à prendre les poussières et ils sont déjà en train de capitaliser sur le fait que la majorité des mecs en branlent pas une ? Parce que scuz moi mais faire le paon avec un fer à repasser à la main, alors que des femmes qui t’apprennent à faire les tâches ménagères ça remonte à au moins 2000 avant l’ADSL, tu réalises le degré d’irrespect ?

Tu te rends compte du mépris pour les personnes qui, la majorité du temps, fournissent tout ce travail, en n’étant ni valorisées, ni même mentionnées, ni correctement payées quand elles le sont ? Cet article, c’est renforcer l’idée que ce travail venant des femmes est une évidence, une banalité et un dû, tandis que la participation masculine serait une aide, héroïque et optionnelle. Il ne faudrait surtout pas émailler ces stéréotypes qui vous servent tant : soit t’en fous pas une et c’est dans l’ordre des choses, soit tu prends un selfie avec ton plumeau et t’es un héros. Face tu gagnes, pile on perd.

Puis pour bien s’assurer que tout reste bien en place, on va aller te remettre un petit glaçage de clichés en rappelant que ces mecs qui repassent, attention hein, c’est des vrais, des poilus, des qui lancent des haches, des « gladiateurs de la microfibre » qui « se battent pour faire les tâches ménagères », le tout relevé de l’expertise d’un bon vieux Jean-Claude Kaufmann, parangon notoire du féminisme. Oh boy.

Au-delà de cet article et du petit egotrip que se sentiront autorisés à se prendre les lecteurs du Monde qui gèrent assez bien le programme laine, ce type de discours est révélateur d’une tendance bien plus large que nous adoptons collectivement face aux hommes cis blancs hétéro, bref ze dominécheun, qui ont fini par nous convaincre qu’on pouvait tellement rien en attendre, que le moindre battement de cils dans la bonne direction est considéré comme une prouesse, y compris par eux-mêmes. Tu sais, ceux qui crèvent de fierté d’être les kings du sèche-linge ou de la cuisine (moins du récurage des chiottes, étrangement). Ceux qui peuvent pas entendre parler d’égalité sans trouver que quand même, ce serait pas un peu fort de café de parler de tout ça sans mentionner le Travail Ménager Masculin s’il vous plait ?

« MaIs C’eSt MiEuX qUe RiEn, FaUt EnCoUrAgEr » me geindras-tu. Et en effet, Le Monde pense peut-être renforcer un comportement, en le valorisant. Et c’est tout à fait juste. Sauf qu’à force de mettre la barre au ras du sol, le comportement encouragé-renforcé, c’est pas le partage des tâches ménagères, c’est la réclamation de gommettes au moindre comportement décent. C’est l’idée que ces mecs méritent une pipe dès qu’ils ont oublié de te couper la parole. C’est le besoin d’être valorisés quand ils ne violent pas, ne frappent pas, respectent la fâââmme et ont même un ami trans. Au point qu’il devienne impossible d’approcher la question des violences si elle ne commence et ne termine pas par une tournée générale de cookies.

Distribuer des félicitations pour un oui pour un non est révélateur d’une tendance actuelle contre-productive, voire bien sexiste dans ses pires manifestations, et qui s’immisce jusque dans nos rangs : le fait qu’il suffise à un mec de foutre à peu près 3x rien pour se dire allié (j’avais d’abord écrit « pour prétendre à », mais non : n’oublie pas que le mec décide lui-même s’il est allié ou non). Le fait qu’il soit communément admis qu’un homme puisse sortir comme un joker sa carte du strict minimum du savoir-vivre. Qu’un homme gagne des points en racontant à qui veut bien l’entendre qu’il ramasse lui-même ses chaussettes puantes ou qu’un jour, il a lu le quatrième de couv du « Deuxième sexe ». Tandis qu’une femme non seulement n’y gagnera rien du tout, mais sera surtout priée de bien fermer sa gueule sur le sujet parce que les féministes, oh, c’est bon hein, on entend que vous.

L’expression qu’on utilise beaucoup (moi la première) de cookies, ou de gommettes, est trompeuse : elle donne l’impression d’une futilité. Ce que les hommes gagnent en tenant ces discours n’est pas futile. Ils gagnent en sympathie, en crédibilité, en légitimité, beaucoup plus rapidement que d’autres, puisque moins, compte pour plus. Et quand je dis que 3x rien suffisent, c’est souvent littéral, quand les seules bonnes intentions sont largement assez: même plus besoin de se faire chier à faire, et encore moins à faire bien. Tant que t’essayes mollement, dans le pire des cas, tu as une excuse béton et deviens inattaquable même en ayant produit de la merde problématique (« vous êtes dures, il a essayé quand même »), et au mieux tu es glorifié pour la merveilleuse pureté de ton âme (« regardez comme il a bien essayé »). Pile tu gagnes, face on perd.

Cette mécanique évidente quand on parle de travail domestique (comme en atteste l’article du Monde), fonctionne donc en énormément d’endroits, jusqu’au sein-même des positionnements féministes. Nos « alliés » peuvent se permettre de lire beaucoup moins, de s’éduquer beaucoup moins sur des questions que nous aurons pris des années à maîtriser, d’être dans l’à-peu-près et l’éculé, tout en étant perçus comme aussi compétents, voire davantage. Quand nous nous épuisons à être les féministes de service, nos « alliés » peuvent choisir de s’exposer ou pas, en fonction de ce qui leur coûtera le moins socialement dans une situation donnée. Ils peuvent se contenter d’un moindre engagement, car d’abord, tout le monde se souvient de la fameuse fois où ils ont dit que le sexisme c’est caca boudin un jour dans une conversation, et ça suffit pour quelques années, et ensuite, ce qu’ils pourraient dénoncer ne les impacte jamais personnellement, par définition.

Alors même que sa position d’homme cis lui assure une flanquée de privilèges qui lui permettraient précisément d’ouvrir sa gueule bien plus souvent comme, au hasard, l’absence du spectre de l’hystérie, de la partialité aveugle et de l’incapacité de rationalité qui pèse au-dessus de la tête de toutes les féministes, à chaque prise de parole qui trahit leur positionnement. Comme le fait qu’il sera d’emblée prêté à un homme cis une supposition de plus grande objectivité, de neutralité, tandis que les féministes seraient incapables de percevoir le réel autrement qu’à travers leur prisme militant. Comme le fait qu’un homme « allié » soit cute et sexy, que son positionnement soit (volontairement ou non, ça n’est pas la question) une technique de drague établie, tandis que les féministes hétéro doivent régulièrement rassurer des random people sur le fait que leur mec est bien avec elles de leur plein gré.

Ainsi, en faisant le strict minimum, ces « alliés » prennent de la place. Ils prennent la place qu’ils disent souhaiter à d’autres. Ils préfèrent parler à la place de, plutôt que participer à normaliser la parole de. Ils s’approprient un combat et un lexique qu’ils ne connaissent qu’en surface et des discriminations qu’ils ne vivent pas. Ils occupent l’espace visuel et sonore, médiatique et militant, politique et professionnel, et ce faisant perpétuent l’invisibilisation des personnes pour qui ils disent lutter.

Alors à nos prétendus alliés : être allié n’est pas une performance (je vous renvoie notamment au post de l’activiste Aida Yancy qui s’appuie sur l’exemple de l’organisation de la manif BLM de 2020 pour expliquer le « perfomative allyship » des blanc.hes, parce que oui cette histoire d’allié ça s’applique à tous les systèmes d’oppression). Être allié n’est pas un spectacle, ni un discours, ni une précaution oratoire. Être allié doit vous coûter. Vous avez bien lu. Pas par vengeance, pas par humiliation, soumission à l’ordre matriarcal ou que sais-je. Mais parce que si le travail d’allié ne vous coûte pas, c’est qu’il maintient vos privilèges. C’est aussi simple que ça. C’est donc qu’il ne vise pas l’égalité. Que vous l’acceptiez ou non, il vise le statu quo du patriarcat, qu’il solidifie. Si le travail d’allié ne vous coûte pas vraiment, ne vous fait pas perdre quelque chose au passage, c’est que c’est vous qui en bénéficiez, pas les personnes qui subissent le patriarcat. Si le travail d’allié n’est pas dur, c’est que vous ne travaillez pas à rebrousse-poil de votre condition, or c’est la seule position dont nous pouvons bénéficier.

Le job d’allié est un travail harassant, exigeant, qui demande de faire des pauses et de reconnaître les signes d’encouragement. C’est OK de pas être toujours au top, c’est OK d’avoir du chemin à faire, mais prendre acte de l’existence du chemin ne suffit pas. Encore faut-il emprunter le chemin, activement. Et peut-être que c’est pas pour toi. Et tsais quoi, c’est pas grave. Mais alors juste, trouve-toi autre chose comme hobby et casse-toi de nos luttes, tu nous ralentis.

3 réflexions sur “D’où tu me suces pas quand je plie le linge ?

  1. Quand j’ai lu l’article du Monde, j’arrivais pas trop à voir le problème, même si je sentais une Led orange s’allumer quelque part dans ma tête.
    Merci pour ton billet, parce que maintenant je pense que cette led orange s’allumera rouge la prochaine fois.

    Elody,
    une meuf trans.

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  2. Tant bien que mal, moi aussi. C’est quand on a incorporé la charge mentale du travail ménager comme habitude, sans interroger sa compagne et qu’on réfléchit : Tiens, que fais-je à manger demain, il me faut sortir qqch à décongeler, puis mettre à cuire tôt matin, car j’aurai deux démarches à faire en matinée, et la petite vaisselle et… Ok, je vais essayer de pas y penser pour m’endormir. Et pour sauvegarder ma libido, mais ça va etre difficile…, qu’on mesure la domination masculine ! Merci pour le billet bien vu.

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  3. Je suis un mec cis, hétéro et blanc. J’essaie tant bien que mal de faire l’allié. Et, waw, ton article fait tellement de bien. Merci, merci, merci. Nous aussi, on les voit, ces fake alliés qui profitent de la situation, qui font pas le taf mais adorent paraître le faire. Faire l’allié, ouais, c’est dur. Oui, activement se désempouvoirer, bah c’est perdre du pouvoir. Ça devait être dit, tu le fais merveilleusement. Merci.

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