D’où #MeToo c’est ton argument de vente?

Je suis tombée sur un article écrit par un mec, qui parle d’un autre mec, qui a écrit un livre sur, genre, la nouvelle génération de chanteuses, parce que féminisme, parce que #MeToo, et regardez comment la couverture du livre est même mauve, comme le féminisme, waouw, cet engagement m’émeut. Sur une échelle de zéro à la coupe mulet, on est à combien sur l’échelle de l’indécence là?

Et puis finalement dans le livre y’a aussi des hommes parce que, je cite « sans hommes, il n’y aurait pas de féminisme ». Euh… Ouais alors là on part sur une grosse grosse confirmation, effectivement. Mais probablement pas pour les raisons imaginées par messieurs-les-plus-pertinents-pour-parler-de-ces-choses-là. Je suis saoulée de vos conneries (même si j’en attendais pas moins). Je prends cet article comme exemple, mais en fait on s’en fout de cet article en particulier, de ce livre en particulier, de cet auteur en particulier. Ne vous y trompez pas: je ne pointe pas un cas du doigt, je vous pointe tous. Un paysage médiatique dominant entier.

Peut-on s’il vous plaît bien envisager d’arrêter d’aller nous foutre du #MeToo au tractopelle dès qu’il s’agit d’avoir un propos sur La Fâmme ? Loin de moi l’idée d’amoindrir l’importance cruciale du mouvement, sa portée, sa capacité à nous réunir, à nous reconnaître, à nous entourer. Ça n’est pas ça que je questionne : ce que j’aimerais maintenant, c’est qu’on passe à autre chose. Pas qu’on oublie #MeToo, pas qu’on le renie, mais qu’on cesse de s’extasier à répétition sur la puissance et l’étendue de la vague, et qu’on commence à agir. Oui, c’est mondial. Oui, c’est systémique. Oui, c’est toutes les personnes sexisées que tu connais qui sont concernées. Oui, « faut vraiment faire queqchose ». Oui, « c’est fou hein quand même comme le féminisme est présent de nos jours ».

OK, va falloir apprendre à lâcher prise hein les ami.es. Allez, on y va ensemble : prends deux secondes pour encaisser, respire, émerveille-toi une dernière fois puis TIRE DES FUCKING CONCLUSIONS. Il est temps. Parce que tout le temps que tu passes à pas en revenir, c’est autant de temps où tu t’autorises à pas en foutre une. Tout le temps que le paysage médiatique passe à pas en revenir, c’est autant de temps où on nous faire croire que le féminisme a atteint sa cible.

#MeToo est une étape, pas une destination

Pendant que je copie-colle cet intertitre sur un coucher de soleil inspirant, vous allez me faire le plaisir de vous entraîner à arrêter de penser #MeToo comme une fin en soi, comme si on avait un truc sublime, suprême, et baaah je crois qu’on est bon Jean-Mich, le patriarcat : c’est réglé. #MeToo et ses prolongements actuels (#MeTooInceste notamment) sont puissants et indispensables. C’est réconfortant, de voir qu’on n’est pas seul·es. C’est, dans le même temps, horrifiant. De voir qu’on n’est pas seul·es.

Mais si la vague a eu un tel impact, c’est parce qu’elle pointe justement ça : les violences envers les personnes sexisées, c’est partout, tout le temps, tout le monde. Autrement dit, c’est systémique. Or si les journaux les plus lus, les médias qui prennent de la place et les gens qui parlent le plus fort n’arrêtent pas de pas en revenir, il se passe exactement ce qui se passe actuellement : on traite #MeToo comme si c’était la cible. Comme si l’objectif était atteint. Comme s’il ne restait maintenant plus qu’à se laisser faire pour être passivement imprégné·es de tous ces constats. Pour qu’ils percolent tranquillement et que n’y tenant plus, on commence à apercevoir des rafales de combustions spontanées, pouf pouf pouf. Les pédocriminels, les uns après les autres, les violeurs, les violents, pour pouf pouf, petits tas de cendres par la grâce de nos constats.

C’est tout le sens de la question-explosion posée par Mélusine « comment faire pour que les hommes cessent de violer ? ». C’est organiser la suite. C’est prendre acte, traduire nos observations massives en changements tangibles. Cette étape-là sera longue aussi, d’autant que poser la question n’est littéralement pas autorisé, et que #MeToo devient au mieux une précaution oratoire, au pire un argument de vente.

#MeToo®

Parce que oui, un des trucs qui me tend dans cette idée de livre « chanteuses #MeToo » c’est que c’est tellement symptomatique du branding de #MeToo. On sait bien que le capitalisme suce tout ce qu’il peut. Et retourne ce qui peut lui nuire en ce qui peut lui rapporter. En T-shirt Dior à 600 boules. En récit de harceleur marketé (non, pas présumé : il a admis les faits. Et non, pas en mode repenti : en mode c’était cro difficile d’être dénoncé). Et nous voilà au #MeToo-washing.

Où on peut avoir, comme dans mon exemple, un livre brandé #MeToo écrit par un mec, questionné par un autre mec, dans un article dans lequel encore un autre mec (Grand Corps Malade et son Master en genre) nous affirme que « la majorité des hommes se comporte bien vis-à-vis des femmes » et qu’il s’agirait donc à présent de pan-pan cul-cul la minorité-monstrueuse-que-c’est-pas-tous-les-hommes, article accompagnant l’interview radio de l’auteur menée par encore un autre mec. Tu vois le problème ? Dans tout ce bordel médiatique, il s’agit que la parole masculine reste centrale : il s’agit de parler des femmes, à la place des femmes, et plus que les femmes. Ça n’est pas anecdotique.

On va mettre quelque chose au point tout de suite, parce que je te sens te tendre tout plein : « ET ON PEUT PU ÉCRIRE DES LIVRES MAINTENANT ? » Bon, d’abord, si vous pouviez arrêter d’écrire des livres et qu’on voie ce que ça donne un paysage médiatique dominé par les personnes sexisées, non mais t’imagines la fabulosité ? Ah bah oui, t’imagines très bien comme c’est précisément là-dedans qu’on vit, mais au masculin. ANYWAY c’était pas mon propos (ouais bah ça on pose des questions, faut savoir entendre la réponse hein).

Mais calme tes nerfs, chouchou. Non seulement je me fous de ce livre en particulier, ce qui m’intéresse c’est la tendance dans laquelle il s’inscrit, mais en plus je m’en tartine les ischios jambiers que les hommes écrivent des livres (ouais y’en a qui ont installé l’appli Nike par ici). Je me réserve le droit de les re-ranger au rayon ésotérisme quand je tombe dessus, mais ma censure s’arrête là.

Ce qui me pose un gros problème, c’est quand cette mascarade revient à dépolitiser un mouvement. Qu’on ne s’y trompe pas : utiliser #MeToo comme argument de vente ne fait rien pour #MeToo. Dans cette façon de faire, il ne s’agit à aucun moment de parler de #MeToo (on parle d’ailleurs d’ « effet MeToo », de « contexte MeToo », de « l’ère MeToo »), ni de déconstruire le système patriarcal, ni même d’essayer de comprendre les mécanismes sexistes qui autorisent voire encouragent la violence. L’article ici se clôture par exemple sur une note légère de ‘bah dis donc quel vent de fraîcheur dans l’industrie musicale’, au moment même où sur les réseaux déferle la vague #MeToo de la musique. Dans le genre on entend ce qu’on veut bien entendre…

Parole libérée : check

C’est donc précisément là qu’est le problème de ce genre d’instrumentalisation dépolitisée de #MeToo : choisir de circonscrire le mouvement à la fameuse libération de la parole. Là encore, accroche-toi à ta chaise Jean-Mich, je vais me permettre d’interjecter mon féminisme hystérique.

Premièrement, limiter #MeToo à la libération de la parole suggère que jusque-là, il n’y avait pas de dénonciations privées ni publiques des violences sexistes. Ce serait arrivé comme ça, bim, avec Despacito, et tout le monde s’y serait mis. C’est simplement faux. La parole a toujours existé, elle était simplement plus facile à ignorer. Bien sûr qu’elle a pris une autre ampleur, bien sûr qu’elle a permis à certain·es de mettre des mots, bien sûr que les scandales, aujourd’hui, se succèdent. Mais c’est votre écoute qui a été forcée, pas les femmes qui ont soudainement commencé à trouver qu’il était temps de dire les choses.

Deuxièmement, aborder #MeToo comme l’apothéose d’une parole qui ne demandait qu’à se libérer et y arrive enfin, invisibilise les mécanismes de silenciation pourtant encore bien à l’œuvre. C’est faire croire que la parole des victimes est acceptée. C’est faire croire que la parole des hommes et des agresseurs n’est plus écoutée par défaut. C’est faire croire que Twitter et Instagram n’ont pas de biais sexistes qui amoindrissent la parole des personnes sexisées. C’est faire croire que nos plaintes sont désormais prises sans broncher. C’est faire croire, plus pernicieusement, que celles qui n’osent pas parler ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes.

Enfin, et c’est ce qui devrait déclencher une colère aussi large que le mouvement l’a été, choisir de ne voir #MeToo que par le prisme de la libération de la parole autorise à s’arrêter là. À se gargariser de cette bien belle réussite. À trouver qu’on est quand même trop fortiches en tant que société et qu’il est grand temps de se reposer pendant quelques siècles tellement on s’est bien donné·es. À mettre le projecteur où ça nous arrange tout en s’autorisant copieusement à continuer à faire de la merde, la même merde qui mène au constat d’une société profondément sexiste. C’est nous faire croire qu’on peut baisser les armes, qu’on y est arrivé·es. C’est s’arrêter au diagnostic, et trouver que ça suffit. Sauf qu’un diagnostic n’a jamais guéri personne, et vous mobilisez tout l’espace dont on a besoin pour discuter collectivement de la cure.

Alors OK, la libération de la parole c’est légèrement plus vendeur que proposer d’éventrer les mécanismes en action permettant la perpétuation d’un système violent et destructeur. Certes. Je vous suggère toutefois de commencer par laisser cette parole libérée aux personnes concernées plutôt que de systématiquement vouloir rechoper le micro pour y postillonner « vous avez vu comment les meufs leur parole et ben elle est trop bien libérée ? ». Et laissez leurs luttes aux personnes qui luttent, bande de rapaces.

#MeToo n’est pas une précaution oratoire. #MeToo n’est pas un argument de vente. C’est une dénonciation à l’échelle planétaire de tous les degrés possibles sur l’échelle de la violence sexiste. C’est poser le constat de la violence des dominants, et exiger un bouleversement de nos structures. Rien de moins.

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