D’où je vis seule (et pour toujours, j’espère)?

J’ai toujours perçu le fait de vivre avec mes partenaires comme une fin en soi. Jusqu’à ce que ça se mette autrement, et que la question ne se pose plus. Petit débrief très personnel d’un choix, d’un privilège et d’une raison d’être du féminisme.

Je n’ai jamais été amoureuse de quelqu’un sans avoir envie de vivre avec cette personne. Ça me semble parfaitement logique et parfaitement excitant. J’ai d’ailleurs toujours vécu ce projet comme une étape essentielle dans une variation personnelle de la suite maison-bébé-mariage (adaptée en fonction du partenaire, de ma génération et de ma classe sociale, mais l’idée reste la même : c’est le fameux escalator dont parle Victoire Tuaillon dans le premier épisode du Cœur sur la Table, qui m’a clairement donné l’impulsion d’écrire. Allez l’écouter, genre maintenant).

J’ai souvent vécu cette étape avec un sentiment d’urgence, d’excitation, comme une preuve d’amour, de sérieux et de réciprocité, un tremplin vers la suite d’une passion intacte à jamais (oui je suis plutôt quelqu’un d’intense, émotionnellement parlant).

Invite-moi, plutôt

La première fois que j’ai vécu avec un homme dont j’étais dingue amoureuse, j’avais 21 ans. L’écrire maintenant m’évoque « wtf, 21 ans » et « quel ‘un homme’, on était des bébés » mais ça semblait l’étape la plus romantique qui soit, même si je sentais (preuves écrites de l’époque à l’appui) que c’était probablement pas l’idée la plus brillante de ma vie. No shit.

Pendant les douze années qui ont suivi, j’ai vécu beaucoup seule, un peu en coloc et encore 2x en couple. Avec le recul, j’associe les phases d’appart solo à des périodes de grande liberté, pendant lesquelles j’ai été assez protectrice de ma bulle, et seuls des amants (cœur sur les amants) étaient autorisés à me rejoindre dans mon joyeux chalet bordélique tout en haut d’un immeuble. Encore aujourd’hui, j’invite très peu chez moi. Quand je le fais c’est avec plaisir, mais c’est rare. Je déteste les « passages à l’improviste » (je comprends pas pourquoi vous faites ça, les gens. J’sais pas, restez chez vous quoi). Si tu m’apportes un truc, c’est moi qui descends, pas toi qui montes. Et j’ai fait le deuil de ce qu’on m’avait vendu et que j’ai échoué tant de fois à devenir : une fée du logis qui reçoit, fait ça bien, adore ça. Nah, j’suis une bonne invitée moi.

Et pourtant, l’idée d’emménager avec un amoureux, que je la vive comme une relative obligation comme la première fois, ou comme un projet joyeux et sensé comme la dernière, je l’ai toujours accueillie comme une évidence. J’aurais été vexée qu’elle ne se présente pas, en vrai. Si l’idée de ne pas vouloir me marier, puis de ne pas vouloir d’enfants avait doucement fait son chemin, je n’avais jamais, jamais envisagé de ne pas vivre avec la personne dont je suis amoureuse. Pas dans le sens où c’était impensable tellement c’était grandiose ; mais dans le sens où c’était impensé tellement c’était la norme. C’était invisible à mes yeux, ancré si profondément que je n’avais pas conscience que c’était aussi un paramètre questionnable. Que c’était un paramètre tout court.

Faire famille

Une amie a évoqué ce choix pour elle-même un jour, en me disant super casual « ah ouais non, moi non » et j’ai trouvé ça 50% badass AF, 50% no fucking way. Genre mais c’est tellement cool, enfin pour toi j’veux dire. Parce que c’est super effrayant : on te vend tout un modèle à coup de contes de fée et de comédies romantiques, tu vois tout le monde autour de toi qui semble s’épanouir là-dedans, ou essayer de toutes ses forces, toi t’as déjà fait des choix qui te marginalisent en refusant toute une partie du package, et tu voudrais en plus pousser le truc encore un peu, genre passion solitude ici.

Pour le dire autrement, après avoir compris que le mariage ne présentait rien de sensé pour mon cerveau perpétuellement en train de se demander EN MÊME TEMPS d’où t’es pas en train de me faire un câlin, et est-ce que tu veux bien me laisser respirer-stp-merci-bien, et que c’était la perspective de ne jamais avoir d’enfants qui me foutait les papillons, vivre côte-à-côte quotidiennement avec la personne que j’aime présentait un double avantage : 1/ça me semblait être la meilleure façon de « faire famille », la seule option pour me sentir profondément liée à quelqu’un, quand ni un contrat, ni des bébés ne feraient le taf et 2/ça me permettait de rester lisible, de limiter la marginalisation en tant que femme-incomplète-à-jamais-car-sans-enfant, et donc suspecte, dangereuse, triste, sorcière (je suis sûre qu’Adrienne Rich et Mona Chollet seraient subjuguées par ma capacité à condenser leur pensée de façon si efficacement éloquente).

Et puis tsais comment ça va, la vie te met des grands coups de pelle dans la gueule comme ça, régulièrement par le biais de ta vie amoureuse. Et j’ai décidé sans trop y penser que plus jamais je vivrai avec quelqu’un. Ça a d’abord été un choix par défaut, en mode survie, quand ma vie amoureuse c’était Thatcher en plein partie de Ibble dibble. Où paumée, j’entrais dans une relation sur la pointe des pieds en chuchotant « j’suis pas v’nue ici pour souffrir aukay ? », donc la perspective d’emménager avec quelqu’un avait un effet vomitif immédiat (aussi appelé « effet Desigual ») sur ma petite personne.

J’étais dans l’faux, j’étais dans l’faux

Puis petit à petit, en plein milieu de cette situation inédite pour moi, en me sentant en couple comme un bébé à qui on doit expliquer patiemment qu’il peut pas manger du sable, j’ai retrouvé le soulagement que c’est d’avoir un endroit où rentrer seule. Après la phase vomitive a donc commencé la phase refuge, où mon chez-moi est devenu une petite grotte dans laquelle me planquer en cas de menace de coup de pelle dans la gueule. Un genre de doudou de 30m² sous lequel recharger mes batteries.

Et petit à petit, sans que je réalise vraiment, mon chez-moi est redevenu détaché de son rapport à ma vie amoureuse, jusqu’à ne plus en être un paramètre, du tout. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte, j’ai commencé à passer du temps dans mon petit deux pièces bruxellois sans que ce soit pour éviter de, échapper à, me remettre de. Juste pour passer du temps, seule, chez moi.

Et rentrer seule chez moi à la fin d’un weekend de feu, rentrer seule chez moi après quelques jours chargés, rentrer seule chez moi pour glander comme jamais en training-cheveux gras ou en robe à paillettes que j’ose pas encore mettre dehors, rentrer seule chez moi d’une soirée entre potes (so 2019 la meuf), rentrer seule dans mon petit bordel que j’ai pas envie de ranger maintenant, rentrer seule chez moi et écrire dans le silence, et lire mes livres, et écouter Sheryfa Luna si j’veux, rentrer chez moi, dans mes affaires, dans mes meubles, mes draps, mes habitudes, dans mes choix qui, à ce moment-là, n’engagent que moi.

Bref avoir mon chez-moi, ce n’est plus un paramètre de ma vie amoureuse, c’est un paramètre de ma santé mentale. C’est devenu du self-care. Je parle pas (que) du self-care bain-masque-bougies-treat-yoself. Je parle plus globalement d’un self-care politique, celui qui consiste à s’auto-déchiffrer, à comprendre ce qu’on veut, une fois qu’on a compris que ce qui s’est imposé par la norme ne nous convient pas et nous bouffe. Identifier ce qui ne fonctionne pas avec soi, c’est une étape qui peut être douloureuse. Savoir ce qu’on va faire de cette info, comment on va aménager les solutions, c’est encore un tout autre monde, qui exige un apprentissage sans fin de soi-même. Du self-care.

Socialisée à être utile aux autres

C’est aussi se rappeler qu’en tant que personne socialisée à la passivité plus qu’à l’agentivité, à prendre moins de place qu’un homme, à remplir un rôle particulier au sein du couple (de la charge mentale ménagère à la charge émotionnelle), à se conformer à une série d’attentes qu’on peut, pour certaines, espérer laisser tomber avec plus de facilité quand on est seule (l’injonction conséquente et multiforme à l’auto-surveillance esthétique est un exemple criant, qui implique par exemple un degré différent de ce qui est considéré « se laisser aller » en fonction du genre. Ça et le fait qu’on est censées pas faire caca, quel enfer), vivre seule peut être une réelle prise de pouvoir.

Comme on nous apprend, dans les schémas hétéro, à nous positionner en fonction du regard masculin, à être constamment secondaires, ou secondées, vivre seule est une façon de s’extraire temporairement de ça, d’exploser à la batte des cases qui nous restreignent, de pas occuper cette place-là, d’en tester d’autres, de penser à sa gueule. De donner de l’importance à d’autres choses. Et d’y prendre goût.

Moi, ça me permet de vivre à mon rythme. De me sentir plus libre de mes mouvements. D’être une meilleure amoureuse et une meilleure amie. De travailler à ce que ma vie amoureuse ne soit pas toujours au centre. De m’obliger à m’occuper de moi, alors que j’ai tendance à laisser glisser ça au second plan sans m’en rendre compte quand je suis amoureuse. D’être plus consciente des choix que je fais pour ma vie sociale. Et puis toi, t’aurais peut-être d’autres raisons. Ou t’aurais peut-être envie de toucher à un autre paramètre. Ou pas. Et trouver le courage d’y penser un peu, c’est déstabilisant, pas toujours confortable, mais potentiellement libérateur.

Ça peut revenir à s’offrir la possibilité d’expérimenter des espaces que la société nous laisse peu l’occasion d’explorer, et qui diffèrent évidemment en fonction des parcours de chacune : ça peut être la solitude, la débrouillardise, l’égoïsme, le self-care, la connaissance de soi, l’ennui, le plaisir, la créativité, la patience, la capacité à faire des choix. C’est s’offrir une bulle dans laquelle, pour changer, il ne « faut » rien, où on peut déposer les armes et détricoter les attentes et voir ce que ça donne. C’est un laboratoire. Une zone d’observation de soi-même.

Tiens, je fais quoi quand je m’ennuie ; tiens, après 2 jours seule, je deviens triste ; ou tiens, la musique le matin c’est indispensable pour moi (« musique » peut être un code pour ce que tu veux). Parce que si on a intégré que la sphère domestique était notre royaume, on a bien intégré en même temps qu’un royaume où l’on vivrait seule est d’une tristesse sans nom, le témoin humiliant d’un échec et de notre inutilité. Que le royaume n’a de sens que si l’on y travaille pour l’autre, pour la famille, si l’on y exerce un rôle assigné, sans quoi notre royaume ne serait qu’une coquille vide.

I call bullshit.

Le privilège de la solitude

Dans Illégitimes, Nesrine Slaoui écrit « l’intimité est un luxe que la misère confisque ». La solitude, même occasionnelle, est un luxe. Vivre seul·e a un coût, ça coûte plein de choses, et notamment des sous. Ça coûte un loyer et une vie quotidienne pris en charge par soi tout·e seul·e, et donc des contraintes et des compromis qu’il faut avoir le privilège de pouvoir poser (interlude agacé : oui parce que « c’est une question de priorité » implique que tes besoins premiers sont déjà couverts. Au point qu’il t’est difficile d’imaginer que les « priorités » de quelqu’un·e d’autre puissent inclure manger, boire, payer ses factures, acheter des tampons, aller chez le médecin, se reposer, se divertir, qui sont des choses déjà boulonnées dans la vie des personnes qui disent « c’est une question de priorité ». Arrêtez de dire aux gens que mettre son argent ailleurs, c’est « une question de priorité ». C’est condescendant et ignorant. Fin de l’interlude agacé).

Au-delà du coût financier (parce que vivre à deux ou plus permet éventuellement des avantages fiscaux, un partage des coûts de la bouffe et des charges diverses, une mutualisation de toute une série d’éléments matériels, etc.), vivre seule s’appréhende différemment en fonction de plein de facteurs. Notre difficulté à trouver un logement (on sait qu’il est statistiquement plus simple de se loger quand on est blanc.he, par exemple) et l’énergie requise qui s’en suit. Nos santés mentale et physique influencent notre envie, voire notre capacité de solitude. Notre réseau social aussi, car le choix de vivre seule se vit bien quand c’est ce qu’il est : un choix, et qu’on bénéficie d’une vie sociale qui nous permet en contraste de nous nourrir de cette solitude, et non de la subir.

La présence éventuelle d’enfants aussi. D’autant plus en tant que femmes, quand cligner des yeux en regardant ses enfants peut être pris comme le signe d’un amour étouffant (quelle mauvaise mère), d’une distance passagère (quelle mauvaise mère), d’un excès d’attention (quelle mauvaise mère), ou d’un manque de vigilance (quelle mauvaise mère), on a aucun mal à s’imaginer comment serait reçue l’idée de vivre seule.

C’est pour ça que mon propos n’est pas qu’il s’agit là d’un graal. Je propose pas de remplacer une recette par une autre. Je propose pas d’exemple en bloc. Je propose rien, en fait. Je constate juste l’effet que ça fait, les yeux écarquillés, les airs curieux, les regards inquiets pour mon amoureux quand vient dans la conversation le fait que j’ai posé ce choix (comme s’il ne s’agissait pas d’une décision commune), et que je me reconnais à la place de ma pote qui m’avait parlé de son choix à elle, il y a quelques années. En somme, je dis juste, comme d’autres avant et avec moi : repensons les bases (se prononce aussi : mort au patriarcat).

Virginia, si tu nous écoutes

Il ne s’agit pas d’une injonction au bonheur (lâchez-nous avec votre pression), d’une invitation à tout repenser d’un coup, ni d’ajouter des contraintes. L’idée est simplement de dire : c’est pas obligé. Ça rend rien parfait, ça solutionne pas tout, juste pour celleux à qui ça convient, ça rend certains espaces plus doux. Ça rend certaines choses plus faciles. Ça rend certaines relations plus belles. Quelle que soit la situation, pour certain·es, vivre seul·e c’est OK. Pour certain·es, c’est une possibilité qui existe, qu’on peut envisager pour soi-même.

Qu’on peut même penser en déclinaison. Par exemple, vivre seule, mais pas 100% du temps. Vivre en couple (ou une variation du couple), mais pas 100% du temps. Vivre ensemble, mais en ayant sa pièce. Vivre seule, mais que pour un temps. Être en relation amoureuse, et en coloc. Mais aussi plein, plein d’alternatives qui restent à imaginer et qui passent par la déconstruction de chaque parcelle de ce qu’on tient pour acquis dans l’idée de « faire famille » et de « se mettre en ménach’ ». Quitte à tout laisser en place, après s’être rendu compte que bah oui, moi c’est ça qui me va. Mais on a le droit de se poser la question. On a le droit de changer d’avis. Et puis de rechanger d’avis. Ou pas.

Pour ne prendre que l’exemple de la parentalité, c’est exactement pour mener cette réflexion que des comptes comme maman_mais_pourquoi, bordel.de.meres, Le Regret maternel, jeneveuxpasdenfant, des collectifs comme les Mères Veilleuses, les réflexions autour du rôle des belles-mères [lien vers mon futur super article pas encore écrit sur le sujet], les livres sur le post-partum, les articles sur l’approche institutionnelle de l’autorité parentale, qui abordent la maternité d’un point de vue féministe et parlent à juste titre de la parentalité comme d’un terrain politique, sur lequel se jouent, se reproduisent ou se combattent des rapports de domination, sont absolument cruciaux.

C’est sur ce genre de terrain que s’organise la solitude forcée ou choisie. C’est sur ce genre de terrain que se confisque, et se reprend, le droit à penser par soi-même, à se reposer, à trouver de l’aide. C’est donc aussi par ce biais, par une réflexion féministe collective, que s’ouvre la possibilité d’avoir, toustes, pour du vrai, le choix d’une chambre à soi.

3 réflexions sur “D’où je vis seule (et pour toujours, j’espère)?

  1. C’est fabuleux, tout y est. Prôner le droit de se poser la question, mais merci pour ça. Pour tous les yeux écarquillés que je croise, tous les partenaires potentiels que ça effraie. Je suis si bien seule, ne me gâchez pas ça. Laissons-nous nous poser la question sans passer pour des monstres d’égoïsme (hein quoi le patriarcaca brûle ? Tant mieux)
    Ah et encore merci, parce qu’en plus c’est bien dit.

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