D’où « not all men » c’est ta réponse par défaut ?

Suite à l’appel d’Olympereve, elle-même inspirée par Mashasexplique, une vague de listing des violences sexistes et sexuelles est amorcée.

Pour montrer que ces violences, quel qu’en soit le degré, nous concernent toutes, massivement, mais aussi que les hommes autour de nous ont tous participé à ces violences, ne serait-ce qu’en n’intervenant pas, en faignant qu’elles ne sont pas graves voire qu’elles n’existent pas. J’ai commencé ma propre liste dans mon notepad un peu machinalement. Puis j’ai été comme aspirée. Décrire succinctement ce genre de choses est bouleversant.

À 7 ans, les garçons jouent à passer leur tête sous la porte des toilettes des filles. On a aussi toutes intégré qu’il faut mettre un short sous sa jupe car elle sera soulevée.

À 8 ans, j’entends un adulte raconter en blaguant qu’il adore suivre de trop près les voitures avec des femmes seules tard le soir, car on voit leur regard inquiet dans le rétro. Tout le monde rit.

À 10 ans, un prof de sport nous tient d’une façon qui nous met mal à l’aise.

À 11 ans, je reçois ma première dick pic (non sollicitée, tu te doutes).

À 14 ans, une amie remarque qu’un type se branle dans sa bagnole en nous regardant. On est en excursion scolaire au Planetarium.

À 15 ans, un garçon met sa main entre mes jambes au cinéma sans me demander, aussitôt que le film commence; un prof nous lance régulièrement, à moi et ma pote, « hé les pétasses, je vais vous chercher vos néons ? » quand on parle pendant son cours.

À 17 ans, en vacances, un employé de l’hôtel me tire et me retient par le bras un soir vers un recoin sombre d’une terrasse de l’hôtel, je m’enfuis et crains d’en parler car je lui avais souri plus tôt dans la journée et je pense que je l’ai donc cherché.

À 17 ans, je donne une bonne réponse à un cours d’histoire. Le prof s’adresse aux mecs de la classe en disant que c’est honteux qu’aucun d’eux n’ait pu répondre à partir du moment où même une fille a pu le faire.

À 20 ans, un type met sa main entre mes jambes dans le métro bondé. Je suis sidérée, puis j’essaye de me dégager sans succès. Je descends 5 arrêts avant le mien et je n’en parle pas, j’ai trop honte de ne pas avoir hurlé.

À 21 ans, tard le soir, un type me suit dans une rue jusque chez ma pote. Alors que je cherche la bonne porte, il me plaque contre une voiture. J’arrive à me dégager, il part tranquillement en marchant.

À 22 ans, à une soirée déguisée chez une pote, un mec frappe sa matraque entre mes jambes; un type m’attrape les seins dans la rue et continue sa route; je rentre avec un type qui m’annonce, sûr de lui « tu vas sucer comme tout le monde ma grande ».

À 23 ans, tard le soir, un type me suit à distance pendant quelques rues et, sur un ton de conversation, me répète que les mini-jupes c’est un truc de salope et que je devrais avoir peur. J’ai, comme pour tous les retours de soirée, le numéro d’urgence déjà composé sur mon téléphone; un type se branle à côté de moi dans le train. Tout le monde regarde ailleurs, je suis coincée entre lui et la fenêtre ; un type m’arrête dans la rue pour me demander le trajet, puis me dit sur le même ton qu’il adore ça les petites salopes comme moi et qu’il sait que j’adore qu’on me parle comme une chienne.

À 24 ans mon mec s’applique à me demander une fois par semaine minimum de faire un truc de cul que je ne veux pas faire. Il m’aura à l’usure, pour qu’il me foute la paix. Il ne m’a bien sûr pas foutu la paix; un inconnu s’est introduit chez moi, je le trouve dans mon salon, portant mes vêtements. Quand j’appelle les flics, je dois patienter pour qu’ils arrêtent de rire et de raconter l’histoire aux collègues. Toujours seule chez moi, avec le type en face de moi.

À 25 ans, un mec n’arrête pas alors que je dis que je n’ai pas envie. Quand il a fini il ironise sur le fait qu’une meuf qui pleure après un rapport, c’est une première fois pour lui.

À 26 ans, des mecs roulent à ma hauteur en voiture, je leur fait un fuck quand ils sont passés, ils freinent net, font crisser les pneus en faisant demi-tour pour revenir vers moi, je rentre chez moi en courant; je demande à un gars de se retirer avant de finir, car je suis en pause de contraception hormonale dont les effets secondaires deviennent trop lourds. On est clean et en couple exclusif, on n’a pas de capote. Il accepte mais ne le fait pas. Je dois prendre une pillule du lendemain, effets secondaires inclus.

À 27 ans, je rentre avec un gars, tout se passe bien. Quand je lui dis que c’était chouette mais que je ne veux pas d’une relation, comme discuté précédemment, il se sent rejeté et ne peut concevoir qu’il ne m’ait pas fait changer d’avis entre temps. Malgré mes nombreuses réponses très claires, il me stalke les jours suivants, m’attend en bas de chez moi, laisse des mots dans ma boîte aux lettres, insiste pour avoir des explications supplémentaires et pour qu’on se revoie. Il m’écrit une longue lettre, m’achète un livre, m’envoie des messages. Ça s’arrête quand il quitte le pays.

À 27 ans toujours, pendant un rapport consenti, un mec « se trompe de trou » et je comprends qu’en résistant j’aurai + mal. Je laisse faire ; on me propose un job que j’aime beaucoup. On dit plusieurs fois pour rire que je ken avec mon supérieur.

À 28 ans, un « mec bien » m’explique que le nombre de mecs avec qui j’ai fait du sexe ne fait pas de moi fondamentalement une salope, mais que je dois bien admettre que c’est un comportement de salope.

À 32 ans, on me propose un job impliquant une visibilité médiatique importante. Je dois le refuser car l’employeur ne prévoit aucune protection efficace face au harcèlement statistiquement prévisible.

À 33 ans, je ne compte plus les récits d’amies, de proches, d’étudiantes qui me confient avoir subi des violences.

Je ne compte plus les fois où des hommes se sont d’une manière ou d’une autre attribué mon travail et mes idées.

Le nombre de fois qu’un mec s’adresse au mec qui m’accompagne sans s’adresser à moi, même quand c’est moi qui ai posé une question.

La quantité d’interruptions et d’infantilisations. D’insultes, beaucoup sur Internet.

Je ne compte plus le nombre de remarques non sollicitées sur ma tenue, mon corps, ma sexualité réelle ou présumée, l’évaluation de mon physique et/ou de ma baisabilité, ou celle de femmes qui m’entourent, de blagues sexistes, de gestes déplacés, tout ça de la part d’hommes connus et inconnus, sans qu’aucun homme n’intervienne. Ou alors après les faits, quand les autres mecs sont partis.

C’est dur d’écrire cette liste. C’est à la fois empouvoirant de mettre des mots, de décrire, de constater qu’on n’est pas seule, loin de là. De voir ce qu’on a traversé. Mais en même temps non, c’est horrible et terriblement vulnérabilisant. Cet effet de masse, bordel. Ce constat qu’on a toutes vécu des choses similaires aux mêmes âges, au point que ça sonne comme des rites de passage. Ça fout la gerbe et les larmes et la haine.

Mais en vrai je fais pas cette liste pour que les mecs réalisent. Je pense que la moitié se sentira agressée, l’autre se sentira pas concernée, ou alors 10 minutes, pour la beauté du geste. J’ai pu constater à plusieurs reprises que des hommes concernés ne se reconnaissent pas dans ce type de descriptions. Ils ont oublié, tout simplement. D’autres viennent demander si ça les concerne. Ils savent qu’il est possible qu’ils aient oublié, aussi.

C’est pour nous que cette liste est importante. Cet effet de masse. On est ensemble, on est nombreuses, on doit se soutenir. On doit se soutenir.

On doit rester vigilantes sur les parcours de chacune. Pas dans le détail, pas de façon voyeuriste ni victimisante. Juste garder en tête,en avançant, que statistiquement, on a toutes eu notre lot de merde. Être dans une forme d’empathie par défaut face à toute cette violence. Et en miroir, que s’il y a des choses qu’on n’a pas subies, ça n’est pas le cas de toutes. Que certaines multiplient les listes comme elles multiplient les sources d’oppression. Que parmi ces listes, certaines inclueront des éléments qui nous concernent.

On doit s’écouter, et se croire. On doit se serrer les coudes. On doit s’offrir mutuellement et activement du respect et de la protection. Se soutenir, faire le taf. S’informer, se défendre les unes les autres, concrétiser les intentions, qui ne servent à rien si elles restent sous forme d’intentions, si ce n’est à notre bonne conscience et à la conservation de nos propres privilèges.

Et puis aussi, tant qu’on y est, on peut arrêter de se trouver violentes entre nous. On peut arrêter de trouver que l’agressivité est propre aux femmes qui dénoncent. Bien sûr, la méfiance par défaut. Bien sûr, la rage. Regarde un peu la violence de ce à quoi on réagit. Depuis l’enfance. De ce qu’on a appris à pas trouver violent ni grave, alors qu’on le vit. Imagine ce qu’on a appris à pas trouver violent ni grave, alors qu’on le vit pas, mais que d’autres dénoncent.

Je nous trouve incroyablement mesurées. Et fortes. Incroyablement. Love sur toutes.

Pour me soutenir avec tes sous, des fois que tu trouverais ça bon: welcome to mon Tipeee

One thought on “D’où « not all men » c’est ta réponse par défaut ?

  1. Bonjour, je me permet de vous remercier pour l’effort et la volontée que la rédaction de vos articles demandent. Ce n’est pas le premier sur lequel je m’effondre en larmes, mais celui-ci aura été un des plus durs a lire, faisant écho au récit de vie de plusieurs proches… Je vous souhaite tout le courage pour continuer votre travail et tout le bonheur possible pour votre vie

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