D’où on n’avait pas pensé à régler la violence conjugale avec un casque de RV?

Le ministère de la justice français a proposé, pour endiguer le fléau de la violence conjugale, de mener l’expérience de fournir des détenus en casques de réalité virtuelle, afin de jouer sur leur empathie et ainsi prévenir la récidive. Y’a rien qui va dans cette idée, qui pue l’arrogance d’une politique hors-sol.

Constater que la pression devient suffisamment forte pour que les hautes instances se décident à se bouger le cul sur les violences conjugales est un indice qui me réjouit pour ce qu’il dit de la progression du débat public sur ces questions: il n’est plus de bon ton de ne rien faire. Mais si on peut le faire en ne faisant rien, bamboche assurée.

La proposition du ministère de la justice français d’utiliser la réalité virtuelle pour que les agresseurs puissent se mettre à la place de leur victime, et ainsi changer, témoigne de cette volonté-là. Certes la décision vient d’un manque de compréhension des mécanismes de la violence conjugale, mais l’erreur consiste à penser à mon sens que ce manque de compréhension vient d’un manque d’information, et non d’un désintérêt total.

Il ne s’agit pas ici de se foutre de la gueule du gouvernement qui décidément rholala encore une fois n’a rien compris, mais plutôt de prendre conscience que ces choix contribuent au statu quo voire au renforcement du problème. Parce qu’en faisant semblant qu’on y travaille, tout en n’y travaillant pas, ça apaise bien quelques consciences, mais ça mobilise inutilement du temps et de l’argent, et ça concentre l’attention (publique et médiatique) dans le sens d’une prise en charge, pourtant absolument factice.

L’approche par la récidive

Premièrement, l’objectif du dispositif annoncé est d’éviter la récidive. Autrement dit, les ressources sont mobilisées ici pour travailler à ce que les détenus ne re-violentent pas. Qu’ils ne violentent plus. Disons que c’est plus compliqué de prendre le problème plus tard que ça. C’est dire si la violence conjugale est paresseusement regardée avec fatalisme.

Pour le dire autrement, le fait que l’accent soit ici mis sur la récidive de la violence (empêcher qu’elle recommence) et non sa prévention (empêcher qu’elle commence) en dit long sur la perception du problème par le gouvernement, sur la perception que nous sommes censé·es en avoir, et sur les solutions que le gouvernement est prêt à envisager. Pour rappel, nous ne sommes pas dans une situation où cette mesure serait une tentative expérimentale parmi d’autres approches validées et informées qui ont fait leurs preuves.

Symboliquement donc, la décision de prendre le problème par ce bout est lourde de sens et envoie le message qu’on est bien désolé de la situation violente dans laquelle quelqu’un·e se trouve, mais que si ça va trop loin, que tu portes plainte, que le procès aboutit, et que l’auteur des faits est enfermé, t’inquiète on est sur le coup. Donc tant que 1/ton agresseur ne transgresse pas la loi (ce qui laisse en fait un éventail de violences conséquent) et que 2/le système ne fonctionne pas de façon à l’éloigner de toi par les voies légales, cette initiative n’est pas pour toi.

L’approche par le système carcéral

Parce qu’en effet, la mesure telle qu’elle est pensée implique aussi une claire confiance dans le système en place. Choisir d’investir dans l’expérience de la réalité virtuelle auprès des détenus pour endiguer la violence conjugale, c’est aussi refuser d’interroger les effets du système carcéral. Ou pour le dire autrement, c’est supposer que le système carcéral (j’entends par là aussi les systèmes en amont : celui qui prévoit qui va en prison, pourquoi et comment) fonctionne, étant donné que c’est la prison qu’on choisit comme terrain propice à l’intervention, supposant donc que c’est l’endroit le plus pertinent où trouver les personnes qui devraient bénéficier de ce truc de réalité virtuelle.

C’est faire semblant d’ignorer que le système carcéral n’est pas un terrain efficace pour cette expérience car il n’est pas un terrain efficace pour quoi que ce soit tant il présente de dysfonctionnements, à commencer par les conséquences dramatiques de la surpopulation des prisons (en 2019, on était à 120,6% de taux moyen d’occupation des cellules belges ; 103% en France).

Ensuite, pour des raisons structurelles, certaines couches sociales sont sur-représentées en prison : pour l’Observatoire international des prisons [section belge], l’environnement carcéral « est avant tout une ‘institution pour pauvres’ ». Si les tentatives d’essentialisation de la violence des pauvres (et des couches elles-mêmes sur-représentées dans cet ensemble, comme les populations racisées) sont tentantes pour certain·es qui en font des arguments de campagne, pour l’OIP l’explication est claire : les personnes pauvres sont simplement « davantage sanctionnées à tous les maillons de la chaîne pénale ».

La France et la Belgique n’aiment pas qu’on parle racisme (parce qu’elles ne voient pas les couleurs, spour ça), nous n’avons donc pas de statistiques de la population carcérale par origine ethnique, en revanche, il est intéressant de noter une sur-représentation des personnes de nationalité étrangère en prison (actuellement 23,2% en France et 43% en Belgique > tu réalises ?). Pour l’OIP, « une fois le pied dans l’engrenage du processus pénal, le justiciable étranger semble en effet être, à toutes les étapes de la procédure, soumis à un traitement discriminant qui, in fine, favorise l’incarcération ».

Passer par la prison est donc foireux d’où qu’on regarde le problème : soit on se penche sur le constat d’une violence physique plus présente au sein de certaines couches sociales, et dans ce cas attendre que les personnes soient incarcérées pour adresser le problème, plutôt que s’interroger sur les causes, est un foutage de gueule sans nom et ne fait que perpétuer la situation ; soit on approche la violence conjugale comme un rapport de force de genre touchant de façon égalitaire tous les milieux sociaux, et dans ce cas agir en prison est d’une indécente inefficacité et manque largement de pertinence.

Enfin, partir à ce point du principe qu’agir en prison est une idée décente suppose aussi que le système en amont fonctionne de façon efficace, juste et équitable, dans sa manière de décider qui va en prison (et qui y va plus ou moins facilement), pour quelles raisons (ce qui est puni par la loi ou pas, ce qui est puni dans les faits ou pas) et de quelles façons (on imagine les limites et difficultés posées par le dépôt de plainte, le rassemblement des preuves, les modalités de la procédure jusqu’au procès, etc. et l’impact de tout cela dans les cas de violences conjugales).

Décider d’adresser la violence conjugale via les détenus, c’est prétendre que tout ceci n’existe pas, c’est adresser le problème à un maillon de la chaîne, sans regarder tous les maillons tout pétés qui le précèdent.   

L’approche individuelle par l’empathie

La réalité virtuelle est ici utilisée avec l’objectif explicite de susciter de l’empathie chez l’agresseur qui, expérimentant la position de la victime, comprendrait la portée de ses actions. Cela montre un désintérêt total pour la littérature existante sur les causes de la violence conjugale, qui pointent les causes structurelles, parmi lesquelles les contextes de stress financier, eux-mêmes liés aux taux élevés d’alcoolisme par exemple, et insistent sur la nécessité d’une approche multifactorielle des causes des violences conjugales (un constat qui peut d’ailleurs très bien exister en même temps que celui d’une corrélation entre manque d’empathie et violence).

Les facteurs de récidive, si c’est vraiment là-dessus qu’ils veulent bosser, sont connus également. C’est l’âge de l’agresseur (au plus il est jeune, au plus il risque de récidiver) ; ce sont les antécédents criminels (les agresseurs avec des antécédents criminels auraient 3x plus de risques de récidiver en violence conjugale) ; c’est le fait d’avoir été victime soi-même d’au moins un incident criminel (qui mènerait à 1,5x plus de risque de récidive) ; l’existence ou non d’un suivi thérapeutique de l’agresseur semble aussi déterminant.

Une précision pour conclure ce point-ci et les précédents: je base ici mon argumentaire sur l’information disponible, selon laquelle le dispositif sera testé sur des personnes condamnées, en prison et en milieu ouvert. Le fait que ce sont ces modalités qui ont été choisies pour tester (et donc estimer la validité) du dispositif par le ministère est à mon sens une condition suffisante pour argumenter sur ces points-là. Cela n’implique pas que le dispositif ne sera pas destiné à être utilisé dans d’autres contextes (je vois ici que la possibilité de l’utiliser à terme comme outil de formation pour les magistrats et policiers est évoquée par exemple). Aussi hypothétique que soit cette perspective (et disserter sur des hypothèses, bon je veux bien mais j’ai d’autres biscottes à beurrer en vrai), mon argumentaire concernant ces trois points – la récidive, le système carcéral et l’approche individuelle – demeure valide à un endroit ou l’autre. Par exemple, quel que soit la public visé, l’approche d’un tel dispositif ne peut qu’être individuelle (et donc, par définition, non structurelle).

Par ailleurs, je ne parle donc pas ici de l’intérêt ou non de services à destination des agresseurs dans la lutte contre la violence conjugale, mais de l’absurdité de la manière utilisée ici. Qu’on parle de prévenir les violences conjugales elles-mêmes, ou la récidive des violences conjugales, imaginer qu’une approche par l’empathie, donc nécessairement individuelle, aura un quelconque impact significatif à grande échelle et sur le temps long, et miser l’intégrité physique, la santé mentale, et la vie des personnes violentées dans le cadre conjugal sur une intention individuelle de ce genre, est insensé compte tenu de ce qu’on sait sur le sujet.

La politique sans la recherche

Ne pas tenir compte de ce qu’on sait est en fait au cœur du problème ici. Par paresse, arrogance ou opportunisme, refuser d’intégrer la littérature existante à sa réflexion, quand on est en charge de la mise en œuvre de solutions autour de telles thématiques, c’est une honte. La recherche permet de formuler des pistes concrètes, informées par le terrain, mais aussi de réfléchir les concepts qui permettent de penser la réalité de la violence conjugale.

« La recherche », c’est un métier. C’est un ensemble de personnes qui observent le réel, le pensent ensemble, avec des outils conçus pour. C’est pas (que) des gens qui aiment dire qu’ils ont lu tout Proust et élaborent une pensée tout à fait déconnectée du terrain qu’elles discutent, pour la beauté du geste intellectuel. Ou plutôt, la bonne recherche, ce n’est pas ça. Cette habitude de distinguer théorie et pratique comme s’il s’agissait de deux univers sans lien n’a aucun sens. La recherche ne peut exister pour elle-même: elle existe pour le monde réel dont elle fait partie.

Et de la même façon qu’il est fréquent d’accuser la recherche (à raison dans certains cas) d’être déconnectée du réel, il est fréquent (comme ici) de choisir de se passer de la recherche existante, et de se retrouver à proposer des solutions hors sol, déconnectées des réalités concrètes et matérielles qu’il s’agit d’adresser, et qui satisfont visiblement les quelques-un·es qui y voient le reflet rassurant de leurs propres préconceptions, mais sont un gaspillage inouï de ressources.

Alors certes il existe cet article de la prestigieuse revue scientifique Nature qui revient à divers endroits (notamment dans Libé) du discours médiatique pour présenter/justifier le dispositif du ministère. Intitulé (je traduis) « Les agresseurs deviennent les victimes dans la réalité virtuelle: l’impact d’un changement de perspective sur la violence domestique », l’article semble en effet offrir une base solide justifiant le dispositif, jusqu’à que, bah, on le lise.

Mené sur un total de 20 agresseurs (et 19 non-agresseurs formant un groupe contrôle), l’étude, qui semble par ailleurs tout à fait solide en termes de scientificité, ne cherche pas à vérifier si la croissance de l’empathie chez les agresseurs diminue les comportements agressifs (qui reste une hypothèse de travail non-explorée dans cette étude). Elle se demande si les 20 hommes agresseurs reconnaissent moins bien les émotions de peur des femmes, et si la VR peut augmenter leur score en la matière. Les résultats indiquent qu’effectivement, ce type d’illusion peut augmenter la capacité à reconnaître la peur. Aucun suivi quant au fait que ce changement en termes d’empathie dure sur le temps long, ni que ces 20 personnes n’agressent plus par la suite, par exemple.

L’étude conclut d’ailleurs qu’il s’agit « d’une première démonstration » du potentiel de la VR en la matière, « en revanche, les changements subjectifs, physiologiques et explicites doivent être étudiés dans le futur. » L’étude elle-même appelle donc à la précaution, demande à être répliquée pour tirer d’autres conclusions (on ne tire pas des conclusions valide à partir de 20 personnes) et indique la direction de futures recherches pour compléter ses propres résultats. L’utiliser comme base d’initiative politique est un non-sens.

Alors soit le dispositif français est en fait un projet de recherche scientifique destiné à répliquer dans les règles l’expérience décrite dans Nature, et dans ce cas y’a un gros problème de communication du côté du ministère qui présente cela comme un outil en mesure d’endiguer la violence conjugale, alors que ça n’a pas encore été démontré; soit c’est un move politique qui se fout de la recherche existante quand elle ne concerne pas un nouveau gadget à la mode.

Vous savez ce qu’elle dit la recherche au sujet des violences conjugales ? Elle parle d’un « nombre  limité  d’études », d’un objet d’étude qui pourrait être « approfondi par les études empiriques », bref elle appelle à davantage de recherche sur le sujet. C’est une bien belle piste ça par exemple, non ? Mettre des sous dans la recherche ? J’ai d’ailleurs surtout dû me tourner vers des études canadiennes pour cet article.

Ça parle aussi de l’importance de se focaliser sur la prévention, d’améliorer « l’efficacité des mesures préventives et l’aide offerte aux victimes », d’analyser les données à disposition pour « mieux conseiller les victimes, […] mieux les guider dans leur décision et la planification de leur sécurité ». Ailleurs on conseille de mettre en priorité les « besoins de collaboration intersectorielle », après avoir constaté que « les divers secteurs de services tardent à se coordonner notamment lorsque ceux-ci doivent gérer l’intersection entre plusieurs problématiques ou caractéristiques des femmes, et ceci a été observé notamment dans les contextes autochtone, d’immigration, de maternité et de séparation » (j’ai enlevé les nombreuses références de ce paragraphe par souci de lisibilité mais tout est ici). Plusieurs articles scientifiques pointent aussi l’intérêt, pour diverses raisons, de reconceptualiser la violence conjugale, de retravailler sa définition et les réalités qu’elle recouvre dans le but de penser efficacement les solutions pour répondre à ses différentes formes.  

Bref, les pistes sont nombreuses et pointent vers une nécessité d’approcher le problème dans sa complexité, et à la source. Marrant hein ? Ce « dispositif inédit » que les médias semblent largement accueillir comme une magnifique initiative mise donc ouvertement sur la caractère novateur, jamais vu, avant-gardiste, comme si c’était une bonne nouvelle que de faire fi, justement, de tout ce qui est établi et connu sur le sujet. Le cynisme incarné.

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