D’où j’ai négligé l’impact de l’affaire Dutroux ?

J’ai vu le documentaire Petites, de Pauline Beugnies, qui interroge celles et ceux qui étaient enfants, en Belgique, au moment de l’affaire Dutroux. Comme moi. Ceci n’est ni une critique de film, ni un décryptage de l’affaire Dutroux, ni même un point de vue argumenté sur la gestion des questions pédocriminelles. C’est une prise de conscience.

Petites sera diffusé pour la première fois le mardi 19 octobre 2021 sur la chaîne publique belge la Trois. Ce sera la veille des 25 ans de la Marche blanche, qui a réuni en 1996 plus de 300 000 personnes à Bruxelles, dont moi, ma classe de primaire et nos ballons blancs, pour protester contre la gestion de l’affaire par les institutions belges, et assurer un travail de mémoire envers les victimes.

Parler de l’affaire Dutroux c’est remuer quelque chose de puant, raviver « un débat raté » dans la société belge, comme le dit l’une des intervenantes du documentaire. L’affaire a confronté à l’échelle nationale la douleur du deuil, l’horreur de la pédocriminalité et les failles-gouffres des machines médiatique, légale, policière, judiciaire dans le traitement de ces questions. En faire un docu, diffusé à la télé belge, la veille de l’anniversaire de la Marche blanche, c’est quelque chose.

Mais ceci n’est pas une critique argumentée du docu: je ne sais pas, à cet instant, proposer un point de vue analytique sur le film. Ma tête est trop occupée à processer ce qu’elle a vu, à se demander comment je n’ai jamais pensé à formuler le caractère structurant de cette affaire sur mon apprentissage de petite fille. Quelque chose s’est mis en place en voyant ce docu. L’impression de souvenirs partagés autour de cette affaire, sans pouvoir faire sens du fait que je n’en parle jamais.

Souvenirs

En 1995, la première fois qu’on parle de la disparition de Julie et Mélissa, j’ai 7 ans. J’ai les cheveux dans tous les sens, je grimpe aux arbres, me laver me semble être une perte de temps inouïe et le photographe m’accueille à la photo individuelle en me décrivant comme une « petite sauvageonne ». Je me suis longtemps demandé ce qui lui avait fait dire ça, alors que je portais un de mes pantalons préférés.

Je sais que c’était en 1995, mais je ne me rappelle pas comment je l’ai appris, comment j’en ai entendu parler la première fois, ce que j’en ai pensé. J’imagine que je n’ai pas compris. Je me souviens très bien, en revanche, des photos de Julie et Mélissa. En couleurs à la télé, et en mauvaise photocopies noir et blanc à l’école. Je me souviens que je les trouvais très jolies, et que les boucles d’oreilles qu’elles portaient y étaient pour quelque chose. Je me souviens que l’affaire a duré très longtemps. J’avais 7 ans, puis 8, puis 9, puis 10, et on en parlait toujours. L’impression que ça m’a accompagnée des années, à la télé, à l’école, dans les rues de mon village où j’allais seule à pied chez mes copines. L’accent des parents de Julie et Mélissa, leur visage familier dans le JT. L’ancien logo de la RTBF. Ça m’avait marqué que ma sœur s’appelle Julie et que la fille de la coiffeuse à quelques rues de chez moi s’appelle Mélissa. Ça rendait tout ça proche et absurde en même temps.

Avant même que ça soit mentionné dans le film, je me suis rappelée qu’on nous avait distribué des petits livres avec un hérisson qui disait « qui s’y frotte s’y pique » et qui nous expliquait que si on ne voulait pas quelque chose, on devait dire « non », et que notre corps c’est notre corps, et est-ce qu’il y a toujours un adulte qui sait où on se trouve. Je me suis dit que ça devait être drôlement important pour qu’on mette ça dans un livre. Et j’intègre, à 8 ans, que je dois me protéger, qu’il y a des gens qui potentiellement penseront que mon corps c’est pas mon corps, à qui potentiellement je devrai dire « non », en m’assurant qu’un adulte sait toujours où je me trouve.

C’est aussi un moment où, assez naturellement, par un glissement qui paraissait évident, ma génération d’enfants a vécu la restriction de mouvement. À tout le moins, la peur qui accompagne le mouvement. Autrement dit, l’espace public est effrayant. Soit tu n’y vas qu’en cas de nécessité, soit tu apprends à en avoir peur, pour te protéger. Je parle d’espace public, mais j’en ai retenu plus largement l’idée d’être très attentive à la proximité physique des adultes.

Avec mes copines, on se racontait entre nous des histoires d’enlèvement, des rumeurs, des paraîtrait que. On parlait d’une camionnette blanche qu’on avait beaucoup vu tourner. Et d’une berline noire qu’on devait fuir à tout prix si on la croisait. Il paraît. On nous avait expliqué aussi que les maisons avec, à la fenêtre, un triangle comme ceci les enfants, vous pouvez y aller si vous avez un problème, vous pouvez avoir confiance. Une fois je suis allée gratter un goûter dans une de ces maisons, près de l’académie de musique, juste pour voir. Parce qu’on nous avait expliqué qu’il s’agissait d’adultes validés par la police, et je me disais qu’est-ce qu’ils sont cons ces adultes, ils pensent que personne ne ment, l’idéal est d’aller vérifier moi-même.

Je me souviens aussi de la Marche blanche, et m’être dit que ça ressemblait à une fête, être mal à l’aise pendant les moments de silence, et me demander si moi aussi, j’en aurais une de Marche blanche, si jamais.

Apprentissages

Il y a une dizaine de jours j’ai donné mon premier cours d’introduction aux études de genre de l’année. Je le commence généralement en expliquant ce qui a construit ma conscience de genre et mon engagement féministe. En fonction des années, je parle du fait que j’étais un garçon manqué, et une fille manquée aussi visiblement, une « petite sauvageonne ». Du fait que j’ai appris difficilement les codes du féminin accepté, et que ne pas les intégrer puis les maîtriser aussi vite et bien que mes copines a été douloureux. Que j’ai essentiellement grandi avec ma mère et ma sœur. Je parle des Spice Girls parfois aussi, de Daria, et de mon premier vrai contact prolongé avec les théories féministes vers 20 ans. Je n’ai jamais, jamais pensé à la manière, pourtant puissante, évidente et indélébile, dont l’affaire Dutroux a influencé ma construction d’enfant-fille-ado-femme. Je n’en reviens pas de n’y avoir jamais pensé.

Petites est exclusivement composé d’images d’archives, avec les voix de différents ex-enfants de ma génération qui expliquent l’impact de l’affaire, leur perception à l’époque, et maintenant. Et tout ça m’est si familier. Je me répète mais : je n’en reviens pas.

Les hommes. La menace, la peur. Comprendre ce qu’on risque, et apprendre que « sexuelle » ça peut être précédé d' »agression » avant même d’avoir une idée claire de ce qu’est « sexuelle » sans rien attaché. Je n’en reviens pas de n’y avoir jamais pensé pour expliquer ma construction de fille, de femme, de féministe enragée et de désillusion dégoutée face au système judiciaire, légal, carcéral, médiatique. L’impact est évident. Il n’a jamais disparu.

Je repense souvent, en fait, à un tournant au bout de la rue de ma maison d’enfance, où j’ai un jour croisé une berline noire. Je faisais parfois semblant que quelqu’un me poursuivait, pour jouer. Courir le plus vite possible, monter les escaliers le plus vite possible, ouvrir et refermer la porte le plus vite possible. Avec une vraie peur, pour m’entraîner. Et ça m’est resté cette habitude. Je ne me mets plus à courir de toutes mes forces, mais je pense à la façon dont je pourrais m’enfuir de tel ou tel endroit, parfois. C’est beaucoup moins conscient qu’à l’époque comme exercice. C’est intégré maintenant, ça fait partie des réflexes qui s’actionnent sans qu’on y prête attention. Tout comme cette peur collante, permanente, que j’ai appris à comprendre mais que je n’ai jamais trouvé de raisons de faire taire totalement.

Ruptures

Voir ce docu aujourd’hui avec mes yeux d’adulte, c’est voir en transparence une de mes fondations je crois, qui ne s’est jamais effacée, qui au contraire a tellement fait partie de ma construction depuis mes 7 ans que je ne l’ai jamais vraiment détachée de moi, mis à distance suffisamment pour pouvoir la regarder.

Cette affaire est l’une des sources de ma colère, et je réalise qu’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas conscientisé l’ampleur de l’affaire Dutroux dans ma propre construction, c’est qu’il n’y a finalement jamais eu de rupture qui m’aurait fait voir un avant et un après. La vie c’était ça, et ça l’est resté. C’est entendre adulte, de la part d’hommes adultes, des blagues sur Dutroux après avoir annoncé « attention elle est un peu salée celle-là ». Et être la seule femme présente, et entendre leurs bêtes rires gras, et avoir une boule dans le gorge, et être vidée de l’énergie qui m’aurait permise d’affronter un « hé c’est une blague hein » au lieu d’excuses.

Réaliser qu’on n’a pas vécu ça pareil. Réaliser que dans ta vingtaine, puis ta trentaine, t’es encore la boule au ventre à arracher ton droit à dire « non », mon corps c’est mon corps. À ne pas accepter qu’un adulte sache toujours où tu te trouves comme solution. Que moins de liberté pour plus de sécurité, non plus. À insister sur le fait que le problème vient des agresseurs. D’un système qui nous apprend et nous confirme que la peur peut prendre ses aises dans notre camp, oui merci on va faire comme ça. D’un système qui nous apprend que nous devons compter sur l’État, la Police, la Justice, pour nous protéger, mais que déso ça prend un peu de temps, ah ça oui faire les choses bien ça prend du temps, on peut pas tout faire d’un coup soyez patient.es. On participe activement au maintien des rapports de force en place, mais faites nous confiance les filles. Comptez sur nous.

Il n’y pas eu de rupture non plus dans la façon dont on s’adresse à moi. On n’a finalement jamais changé de ton pour me parler des inégalités que je subis et des manières dont je devrais faire face. On continue à me répéter comment dire « non », ne pas être agressée, gérer ma peur, être sur mes gardes, m’inscrire au krav maga et me demander ce que j’ai raté comme étape s’il m’arrive quelque chose, intégrer que je n’étais visiblement pas suffisamment bien sur mes gardes, affronter les questions qui me demanderont où j’ai foiré, car s’il arrive quelque chose c’est au moins aussi par imprudence de ma part, idiote. On continue à préférer qu’un adulte sache toujours où je me trouve et on attend de moi que je raconte à un adulte ce qui s’est passé, pour qu’on me réponde, comme le veut le script, que « boys will be boys, et puis c’est probablement parce qu’il t’aime bien qu’il t’embête ou te cogne ».

On décrit encore mes adorables velléités de libération en termes enfantins, me demandant de m’inscrire avant tout dans un « Girl » Power où mon empowerment doit être soutenu par l’achat de jouets à la mode, et mes revendications validées par l’autorité étatique paternaliste et patriarcale si je veux les crier dans la rue et pouvoir prétendre à une forme de protection (se résumant bien souvent à la promesse, tenue ou non, d’une suspension temporaire de la violence). Autorité qui sait d’ailleurs toujours où je me trouve. Qui me protège. Enfin bof, mais on y travaille et l’intention est là donc bon, c’est déjà ça et de toute façon vous êtes jamais contentes bande d’enfants capricieuses.

On continue de m’appeler « mon petit », « petite », « gamine », « jeune fille », « mademoiselle », généralement quand on perçoit des prétentions à ne rien être de tout cela.

On continue de prévoir légalement que j’ai besoin de mieux réfléchir, plus longtemps, accompagnée, car mes décisions sont cute mais pourraient être un danger pour les autres et pour moi-même. Qu’on veut très très fort que je devienne mère, et que si je ne le souhaite pas, c’est la preuve que je suis encore une enfant. Réfléchis encore un peu.

On continue de traduire ma colère légitime en piquage de crise. Même argumentée, venant d’un·e enfant elle ne peut qu’être perçue comme maladroite, mal informée, ou soufflée par un adulte. La radicalité est inaudible en ces termes, comme c’est pratique. Même le calme et la maîtrise ne suffisent pas: quand ils sont infantilisés, ils deviennent suspicieux, annonciateur d’un mauvais coup en préparation, d’une tentative de manipulation en vue. Les enfants sont bruyant·es, mais c’est quand on ne les entend plus qu’il faut le plus se méfier, wink wink.

Légitime et autonome

Je n’ai pas l’intention de militer pour que ma maturité soit reconnue. D’une part parce que cela sous-entendrait que le manque de maturité serait une raison suffisante pour ne pas être écoutée, d’autre part car j’en ai fini d’attendre d’institutions qui organisent au quotidien mon oppression qu’elles acceptent de me considérer. En revanche, il me semble essentiel de regarder cette infantilisation. D’en designer les formes et les contours, de la voir. En premier lieu parce qu’elle est si présente qu’on finit nous-mêmes par y croire. Qu’on doute de notre capacité à penser notre propre oppression, à penser tout court, à s’organiser, à avoir de bonnes idées, à être autonome. Ce qui ne nous empêche pas de le faire, par ailleurs.

De ce docu, il me reste l’impression d’avoir vécu quelque chose toute seule au milieu d’une foule qui vivait pourtant la même chose. Il me reste l’impression d’un bilan qui reste à faire, d’une engueulade qu’on n’a pas eue. L’impression aussi que ma confusion d’enfant s’est dissipée par la lecture, la recherche, l’écoute et l’argumentation, en interaction constante avec la pensée des autres, en somme. Puis que ma confusion d’adulte peut se nourrir de l’énergie d’une petite sauvageonne qui va gratter un Melocake pour vérifier qu’on s’est pas foutu de sa gueule.


Petites, 83 minutes, documentaire réalisé par Pauline Beugnies, produit par Laurence Buelens.

Être actuellement plongée dans l’ouvrage collectif Défaire la Police (éditions Divergences) a accompagné mon visionnage. En particulier, le chapitre d’Irene intitulé « Émancipé·e·s » a beaucoup résonné.

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