D’où tu vends de la culture du viol pour la St Valentin?

Dans un rayon de la Fnac (oui je vais parfois à la Fnac, et oui la pureté militante est un leurre) trône une forme de matérialisation de la culture du viol : les livres sur la séduction de l’étalage spécial « St Valentin ».

Alors non, je suis pas née de la dernière sortie fasciste de Darmanin, je ne découvre pas les « comment la pécho si elle veut pas », mais je vous assure que là, ça dépasse l’entendement, surtout grâce à la présence au milieu du rayon, bien en évidence, du livre L’art de la séduction, qui n’est ni plus ni moins qu’un manuel de mise en place d’une relation d’emprise. Et joyeuse St Valentin.

Ce livre semble avant tout construit sur un paradoxe: comme les femmes peuvent décider elles-mêmes si elles veulent de toi ou non, il faut les y contraindre. Ainsi, l’objectif n’est à aucun moment de respecter ce que souhaite la personne que vous désirez ken, mais d’obtenir un « oui » ou, plus précisément, quoi que ce soit que vous serez en mesure d’interpréter comme autre chose qu’un refus (même si c’en est un). Ainsi, il est clair que ce livre n’a pas vocation à vérifier qu’on est désiré ni même à apprendre à susciter le désir, mais part au contraire du principe que la personne n’est pas consentante. Et s’emploie à détailler les techniques pour passer outre ce refus, posant que « la séduction est la plus belle arme de pouvoir de tous les temps ».

Arme. De pouvoir. Voilà.

Je rappelle, pour le contexte, que ce torchon est mis en avant, sur un étalage, pour ce qu’on nous présente comme la fête de l’amour.

Le champ lexical de la chasse à courre est omniprésent. On y parle de « proie », de « cible », de « victime idéale », d' »obtenir ce que vous voulez en manipulant », d' »isoler sa victime », on conseille de « rassurer d’abord, puis passer à l’attaque », on explique comment « contraindre votre adversaire à capituler » jusqu’à « porter le coup final » (oui, ce sont des citations). Un conseil revient à plusieurs reprises: une proie blessée est plus facile à traquer. Il s’agit donc de se tourner vers des personnes « souffrant de solitude ou d’un sentiment de tristesse (dû par exemple à un récent échec) ».

Ou encore:

Non seulement on n’est pas là pour plaire, mais il s’agit aussi de générer du mal-être. Je me répète, mais: ce truc est en vente, dans une librairie généraliste, toute l’année, et est mis en avant dans un rayon censé nous évoquer l’amour.

La St Valentin est, à mon humble avis, de la merde commerciale qui promeut l’idée du couple hétérocis comme objectif de bonheur unique et ultime en surfant sur les pires clichés sexistes.

Ceci étant dit, je trouve la St Valentin (au même titre que la fête des mères, par exemple) passionnante à observer pour ce qu’elle nous dit de nos rôles assignés. La force capitaliste consiste notamment à mobiliser ce qui fera mouche le plus simplement et le plus rapidement: les idées les + familières et majoritairement acceptées, en l’occurrence autour de l’amour et de la séduction. Et à cet égard, je ne crois pas qu’il faille prendre ce livre, ni sa promotion, à la légère.

Ce livre en dit long sur les normes sociales actuelles, et ce qu’il nous dit, c’est notamment qu’un refus n’est jamais définitif pour qui sait s’y prendre. Qu’il est légitime d’obtenir du sexe ou de l’attention en construisant un rapport de pouvoir. Que séduire ressemble à contraindre.

Je précise d’ailleurs: le livre ne dit pas explicitement que les « victimes » évoquées sont les femmes. Si je pense qu’un regard féministe est ici indispensable, c’est parce que les statistiques sont claires quant au fait que les femmes et personnes sexisées sont celles qui subissent de plein fouet les conséquences de cette culture du viol, de ce relativisme du consentement.

Placer cet immondice au milieu d’autres livres, dont des livres féministes, envoie par ailleurs le message absolument fucked-up que toutes ces approches se valent, qu’il y a de la place pour tout le monde, que toutes les idées méritent d’être énoncées (et vendues). Qu’un manuel d’implémentation de la culture du viol à l’échelle d’une relation mérite d’avoir sa place dans un rayon de librairie. Vous réalisez? Mais quelle honte.

Ce livre est une honte, et les revendeurs (notamment la Fnac), l’éditeur (Alisio) et bien sûr l’auteur (Robert Greene) devraient avoir infiniment honte.

%d blogueurs aiment cette page :