D’où c’est pas votre violence qu’on veut, c’est pouvoir utiliser la nôtre?

À la cérémonie des Oscars, Will Smith est monté sur scène pour mettre une claque à Chris Rock, qui venait de commenter le crâne chauve de Jada Pinkett Smith, qui souffre d’alopécie.

Tout ça, tu le savais déjà parce que ça tourne ad nauseam sur tous, les, médias. Moi je me suis trouvée en difficulté à mettre le doigt sur ce qui me dérange. Parce qu’il y a en fait énormément de choses particulièrement fucked up dans cet événement, ce qu’il implique, ce qu’il suggère, ce qu’il dit et contre-dit.

En fait moi je la trouve complexe cette gifle.

–Parce qu’elle a duré quelques secondes, mais a totalement éclipsé (of the heart) le fait que c’était une soirée de puissance féminine, avec 3 femmes comme maîtresses de cérémonie; une performance incroyable de Beyoncé; le premier Oscar remis à une femme queer racisée, Ariana DuBose; la consécration pour CODA, réalisé Sian Heder… See what I mean?

–Parce qu’elle consacre le mâle alpha et sa violence dans un geste qu’il a lui-même explicité: celui de défenseur d’une femme en mesure de se défendre, sans qu’elle ne soit consultée.

–Parce que bordel de merde, 2022, cet énième commentaire du corps d’une femme noire, sur sa maladie, devant un public, majoritairement blanc, mais sérieusement ??! C’est absolument méprisable, merdique, et violent, et il me semble hypocrite d’exiger une réponse calme et contenue qui serre les dents.

–Parce que la reprise de l’image en memes et autres visuels répétés all day long fait d’une altercation entre deux hommes noirs une forme de spectacle, mettant en scène une violence dans laquelle nos médias adorent enfermer les hommes noirs, toujours déjà compris à travers un prisme raciste.

–Parce que ce qui est présenté comme un discours d’excuses de Will Smith (« love will make you do crazy things », l’amour fait faire des choses folles) inclut un appel à la complaisance face au mythe de la violence par amour, ce qui est inacceptable.

Et c’est finalement précisément cet usage de la violence qui me colle le plus.

Il faut d’abord que je vous dise un truc: dans l’absolu je ne défends pas une position non-violente. Je pense que la violence est une arme de défense utile et rationnelle pour faire face à la violence, mais retirée symboliquement et/ou littéralement à certains groupes sociaux (le cerveau d’Elsa Dorlin 4life). Cette considération de la violence se joue différemment si tu es blanc.he ou pas, je l’ai déjà évoqué, mais aussi si tu es un homme ou pas: alors que la violence des hommes est acceptée, voire attendue, voire encouragée, celle des femmes ne peut pas s’exprimer.

Quand je dis que la violence des hommes est acceptée/encouragée, je parle de la façon dont on élève les garçons. Je parle du trope du preu chevalier secourant la damoiselle, qui sature nos blockbusters. Je parle du fait qu’un homme est censé savoir se battre (que ce soit le cas ou pas).

Quand je dis que la violence des femmes est inacceptable, je parle du fait qu’il est considéré comme émasculant pour un homme d’être frappé par une femme (relis ça). Je parle du fait que même une forme non-physique de violence comme la colère est inacceptable quand elle vient d’une femme. Je parle du fait qu’on sait même pas imaginer cette scène de gifle et ses conséquences si elle venait d’une femme. Qui se lève, gifle, se rassoit, hurle, gagne un Oscar.

On nous apprend même à ne pas penser à nous défendre. Pire, on nous apprend une forme de politesse extrême et spécifique, qui consiste à ne pas froisser la personne dont émane pourtant la violence, surtout quand c’est un homme.

Par exemple, quand j’ai reçu ma première dickpic, à 11 ans, la première chose que j’apprends de ma copine c’est qu’on ne peut surtout pas dire au monsieur que sa bite elle est moche parce qu’on ruinerait sa confiance en lui pour la vie. See my point? On grandit avec ça, qui n’a de cesse de se confirmer à l’âge adulte: ne pas froisser, ne pas vexer, ne pas hausser le ton, ne pas répliquer, pacifier plutôt que se mettre en colère, ne pas s’abaisser à être violente comme l’est l’autre envers nous.

Mais de quel abaissement on parle, stp?

Je veux qu’on désaprenne à ne pas répliquer. Pour conjurer la politesse, je veux qu’on apprenne qu’on peut répliquer. Pour conjurer la peur, je veux qu’on apprenne comment répliquer.

Je veux qu’on arrête de nous dire que la violence et la force physique c’est des trucs de bonhomme, et qu’on commence par nous apprendre à nous battre. Qu’on arrête de trouver qu’une meuf est « rentre dedans » quand un mec avec le même comportement est juste un bon vieux dude.

Je veux qu’on arrête de nous le faire payer quand on arrête d’être fucking polies quand on nous fucking manque de respect.

Je veux qu’on célèbre entre nous cette possibilité-là, cette arme de défense-là. Qu’on se serre les coudes, qu’on se soutienne, qu’on se partage ce feu-là.

Je veux pas un mec qui fout une claque, je veux vingt meufs en furie sur scène.

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