D’où « not all men » c’est ta réponse par défaut ?

Suite à l’appel d’Olympereve, elle-même inspirée par Mashasexplique, une vague de listing des violences sexistes et sexuelles est amorcée.

Pour montrer que ces violences, quel qu’en soit le degré, nous concernent toutes, massivement, mais aussi que les hommes autour de nous ont tous participé à ces violences, ne serait-ce qu’en n’intervenant pas, en faignant qu’elles ne sont pas graves voire qu’elles n’existent pas. J’ai commencé ma propre liste dans mon notepad un peu machinalement. Puis j’ai été comme aspirée. Décrire succinctement ce genre de choses est bouleversant.

À 7 ans, les garçons jouent à passer leur tête sous la porte des toilettes des filles. On a aussi toutes intégré qu’il faut mettre un short sous sa jupe car elle sera soulevée.

À 8 ans, j’entends un adulte raconter en blaguant qu’il adore suivre de trop près les voitures avec des femmes seules tard le soir, car on voit leur regard inquiet dans le rétro. Tout le monde rit.

À 10 ans, un prof de sport nous tient d’une façon qui nous met mal à l’aise.

À 11 ans, je reçois ma première dick pic (non sollicitée, tu te doutes).

À 14 ans, une amie remarque qu’un type se branle dans sa bagnole en nous regardant. On est en excursion scolaire au Planetarium.

À 15 ans, un garçon met sa main entre mes jambes au cinéma sans me demander, aussitôt que le film commence; un prof nous lance régulièrement, à moi et ma pote, « hé les pétasses, je vais vous chercher vos néons ? » quand on parle pendant son cours.

À 17 ans, en vacances, un employé de l’hôtel me tire et me retient par le bras un soir vers un recoin sombre d’une terrasse de l’hôtel, je m’enfuis et crains d’en parler car je lui avais souri plus tôt dans la journée et je pense que je l’ai donc cherché.

À 17 ans, je donne une bonne réponse à un cours d’histoire. Le prof s’adresse aux mecs de la classe en disant que c’est honteux qu’aucun d’eux n’ait pu répondre à partir du moment où même une fille a pu le faire.

À 20 ans, un type met sa main entre mes jambes dans le métro bondé. Je suis sidérée, puis j’essaye de me dégager sans succès. Je descends 5 arrêts avant le mien et je n’en parle pas, j’ai trop honte de ne pas avoir hurlé.

À 21 ans, tard le soir, un type me suit dans une rue jusque chez ma pote. Alors que je cherche la bonne porte, il me plaque contre une voiture. J’arrive à me dégager, il part tranquillement en marchant.

À 22 ans, à une soirée déguisée chez une pote, un mec frappe sa matraque entre mes jambes; un type m’attrape les seins dans la rue et continue sa route; je rentre avec un type qui m’annonce, sûr de lui « tu vas sucer comme tout le monde ma grande ».

À 23 ans, tard le soir, un type me suit à distance pendant quelques rues et, sur un ton de conversation, me répète que les mini-jupes c’est un truc de salope et que je devrais avoir peur. J’ai, comme pour tous les retours de soirée, le numéro d’urgence déjà composé sur mon téléphone; un type se branle à côté de moi dans le train. Tout le monde regarde ailleurs, je suis coincée entre lui et la fenêtre ; un type m’arrête dans la rue pour me demander le trajet, puis me dit sur le même ton qu’il adore ça les petites salopes comme moi et qu’il sait que j’adore qu’on me parle comme une chienne.

À 24 ans mon mec s’applique à me demander une fois par semaine minimum de faire un truc de cul que je ne veux pas faire. Il m’aura à l’usure, pour qu’il me foute la paix. Il ne m’a bien sûr pas foutu la paix; un inconnu s’est introduit chez moi, je le trouve dans mon salon, portant mes vêtements. Quand j’appelle les flics, je dois patienter pour qu’ils arrêtent de rire et de raconter l’histoire aux collègues. Toujours seule chez moi, avec le type en face de moi.

À 25 ans, un mec n’arrête pas alors que je dis que je n’ai pas envie. Quand il a fini il ironise sur le fait qu’une meuf qui pleure après un rapport, c’est une première fois pour lui.

À 26 ans, des mecs roulent à ma hauteur en voiture, je leur fait un fuck quand ils sont passés, ils freinent net, font crisser les pneus en faisant demi-tour pour revenir vers moi, je rentre chez moi en courant; je demande à un gars de se retirer avant de finir, car je suis en pause de contraception hormonale dont les effets secondaires deviennent trop lourds. On est clean et en couple exclusif, on n’a pas de capote. Il accepte mais ne le fait pas. Je dois prendre une pillule du lendemain, effets secondaires inclus.

À 27 ans, je rentre avec un gars, tout se passe bien. Quand je lui dis que c’était chouette mais que je ne veux pas d’une relation, comme discuté précédemment, il se sent rejeté et ne peut concevoir qu’il ne m’ait pas fait changer d’avis entre temps. Malgré mes nombreuses réponses très claires, il me stalke les jours suivants, m’attend en bas de chez moi, laisse des mots dans ma boîte aux lettres, insiste pour avoir des explications supplémentaires et pour qu’on se revoie. Il m’écrit une longue lettre, m’achète un livre, m’envoie des messages. Ça s’arrête quand il quitte le pays.

À 27 ans toujours, pendant un rapport consenti, un mec « se trompe de trou » et je comprends qu’en résistant j’aurai + mal. Je laisse faire ; on me propose un job que j’aime beaucoup. On dit plusieurs fois pour rire que je ken avec mon supérieur.

À 28 ans, un « mec bien » m’explique que le nombre de mecs avec qui j’ai fait du sexe ne fait pas de moi fondamentalement une salope, mais que je dois bien admettre que c’est un comportement de salope.

À 32 ans, on me propose un job impliquant une visibilité médiatique importante. Je dois le refuser car l’employeur ne prévoit aucune protection efficace face au harcèlement statistiquement prévisible.

À 33 ans, je ne compte plus les récits d’amies, de proches, d’étudiantes qui me confient avoir subi des violences.

Je ne compte plus les fois où des hommes se sont d’une manière ou d’une autre attribué mon travail et mes idées.

Le nombre de fois qu’un mec s’adresse au mec qui m’accompagne sans s’adresser à moi, même quand c’est moi qui ai posé une question.

La quantité d’interruptions et d’infantilisations. D’insultes, beaucoup sur Internet.

Je ne compte plus le nombre de remarques non sollicitées sur ma tenue, mon corps, ma sexualité réelle ou présumée, l’évaluation de mon physique et/ou de ma baisabilité, ou celle de femmes qui m’entourent, de blagues sexistes, de gestes déplacés, tout ça de la part d’hommes connus et inconnus, sans qu’aucun homme n’intervienne. Ou alors après les faits, quand les autres mecs sont partis.

C’est dur d’écrire cette liste. C’est à la fois empouvoirant de mettre des mots, de décrire, de constater qu’on n’est pas seule, loin de là. De voir ce qu’on a traversé. Mais en même temps non, c’est horrible et terriblement vulnérabilisant. Cet effet de masse, bordel. Ce constat qu’on a toutes vécu des choses similaires aux mêmes âges, au point que ça sonne comme des rites de passage. Ça fout la gerbe et les larmes et la haine.

Mais en vrai je fais pas cette liste pour que les mecs réalisent. Je pense que la moitié se sentira agressée, l’autre se sentira pas concernée, ou alors 10 minutes, pour la beauté du geste. J’ai pu constater à plusieurs reprises que des hommes concernés ne se reconnaissent pas dans ce type de descriptions. Ils ont oublié, tout simplement. D’autres viennent demander si ça les concerne. Ils savent qu’il est possible qu’ils aient oublié, aussi.

C’est pour nous que cette liste est importante. Cet effet de masse. On est ensemble, on est nombreuses, on doit se soutenir. On doit se soutenir.

On doit rester vigilantes sur les parcours de chacune. Pas dans le détail, pas de façon voyeuriste ni victimisante. Juste garder en tête,en avançant, que statistiquement, on a toutes eu notre lot de merde. Être dans une forme d’empathie par défaut face à toute cette violence. Et en miroir, que s’il y a des choses qu’on n’a pas subies, ça n’est pas le cas de toutes. Que certaines multiplient les listes comme elles multiplient les sources d’oppression. Que parmi ces listes, certaines inclueront des éléments qui nous concernent.

On doit s’écouter, et se croire. On doit se serrer les coudes. On doit s’offrir mutuellement et activement du respect et de la protection. Se soutenir, faire le taf. S’informer, se défendre les unes les autres, concrétiser les intentions, qui ne servent à rien si elles restent sous forme d’intentions, si ce n’est à notre bonne conscience et à la conservation de nos propres privilèges.

Et puis aussi, tant qu’on y est, on peut arrêter de se trouver violentes entre nous. On peut arrêter de trouver que l’agressivité est propre aux femmes qui dénoncent. Bien sûr, la méfiance par défaut. Bien sûr, la rage. Regarde un peu la violence de ce à quoi on réagit. Depuis l’enfance. De ce qu’on a appris à pas trouver violent ni grave, alors qu’on le vit. Imagine ce qu’on a appris à pas trouver violent ni grave, alors qu’on le vit pas, mais que d’autres dénoncent.

Je nous trouve incroyablement mesurées. Et fortes. Incroyablement. Love sur toutes.

Pour me soutenir avec tes sous, des fois que tu trouverais ça bon: welcome to mon Tipeee

Bingo time : pourquoi, comment, de quoi, j’ai pas compris, tu m’expliques ?

Se prononce aussi: Comment t’épelles « théorie du genre »? / de quoi ça parle l’article? / tu peux ré-expliquer, mais en mieux, en vite et avec des images?

Contexte: « Salut miss, je travaille sur un projet pour lequel je vais être payé et j’ai besoin de pomper ton travail gratos, t’aurais une 3 journées max à m’accorder? »


Bon avant toute chose, rien que d’avoir écrit « salut miss » je me sens sale. Jamais. Tu m’entends? Jamais t’appelles une meuf comme ça. On en peut plus. Bon, passons à nos moutonneries, à savoir la seule attitude qui te permet de revendiquer à la fois une arrogance éhontée, et une auto-infantilisation assumée, j’ai nommé : l’injonction à la pédagogie, AKA « mais pourquoi, comment, de quoi, mais si tu m’expliques pas je fais comment moi », AKA « je suis tellement prêt à admettre l’étendue de ma flemme, mais aussi mon incapacité absolue à être autonome et mon besoin à peine refoulé qu’on s’occupe de moi non stop que je ne vois pas d’autre solution que tu me moulines finement et me nourrisses à la petite cuillère de tout ce que je suis pas foutu de chercher moi-même, car je te perçois comme étant low-key à mon service ».

J’veux pas être désagréable, mais : et ta dignité dans tout ça ?

Le problème avec cette attitude, c’est que la personne qui s’apprête à prendre du temps pour te prémâcher l’info que t’as la flemme de chercher et que tu vas pouvoir ressortir telle quelle à ta prochaine réunion pour avoir l’air so woke, elle a travaillé en fait. Elle a lu, elle a discuté, elle a relu, elle s’est plantée, elle a retenu, elle a confronté, elle a synthétisé, elle a fait des liens, elle a bossé. Alors oui, je comprends bien qu’on a chacun·e nos priorités, notre temps, nos appétences et nos compétences. Mais on a aussi chacun·e nos limites et là c’est plus possible.

« Mi oui mi alors nous on fait quoi nous alors? » Comme je te sais désemparé (c’est tout le sujet de cet article), laisse-moi te fournir 6 conseils beauté pour ton âme en perdition, quand te vient l’envie de pas faire le taf toi-même.

Conseil n°1: Fucking Google it

Des sabots qui frappent, des éperons qui tintent : mais oui ma parole, c’est bien toi que j’entends, monter sur tes grands chevaux. « Si VoUs NoUs ExPlIqUeZ pAs, C’eSt SûR oN rIsQuE pAs De CoMpReNdRe HeIn ». Et bien tu vois mon chaton, c’est là ta première erreur. Confondre la matière qui va t’éduquer et l’action de t’éduquer, pour laquelle tu fais pourtant preuve d’une autonomie remarquable quand il s’agit de savoir c’est quand qu’ça reprend Koh-Lanta. Mais utiliser Google tout seul comme un grand pour t’informer sur « le truc de l’écart des salaires là », t’as 2 ans et demi, t’as jamais vu un smartphone et t’as besoin d’assistance.

Te rends-tu compte de l’attitude de crevure que c’est d’exiger d’une catégorie de personnes que tu désignes depuis ta chaise haute qu’elles prennent le temps de te prémâcher, puis de t’expliquer des choses que tu peux trouver par toi-même ? Du comportement puéril que c’est d’exiger que l’info vienne à toi, plutôt que l’inverse ? Parce qu’une fois que tu acceptes de faire ce pas insoutenable de prendre en charge ce que tu peux de ta propre éducation, la matière, elle est là. Elle est gigantesque, elle est variée, elle est accessible, et bien souvent gratuite (j’y reviens, t’inquiète que j’y reviens).

Step one: Internet est peuplé de meufs que t’insultes ou, la version « mec bien », à qui tu vas gentiment expliquer qu’elles s’y prennent pas comme t’aimes bien, bah tsais quoi ces meufs là, à la place, tu les lis. Tu prends sur toi, tu ranges ta petite casquette à hélice de critique littéraire des zinternettes et ton petit rictus arrogant par défaut, et tu la lis juste.

Step two: Et puis quand tu t’es un peu chauffé, tu vas voir que des espaces pour s’éduquer à pas agir comme un malappris, y’en a plein. Il y en a pour tous les niveaux, tous les médias, tous les âges. Tu sais, celle que tu as lue en serrant les dents, et bien tu suis les comptes vers lesquels elle renvoie. Tu suis les comptes que suivent les comptes vers lesquels elle renvoie.

Step trois: De là, mode fusée, tu t’abonnes aux blogs. Tu achètes un livre. Y’a même des BD féministes. Y’a des magazines aussi, et de la science-fiction, et des podcasts. Y’a des chaînes Youtube, des comptes Insta, Twitter, TikTok, des humoristes, des journalistes, des biologistes, sociologues, artistes. Y’a des pages wikipédia, des docus, des collages, du slam, des performances. Y’a des séries, des films, des thèses, des fanzines.

Je vous voir déjà venir avec vos petits noeils tout mouillés de larmes : « Oui mi ça veut dire qu’on peu pu rien chamais demander alors? » Disons juste qu’il y a un gouffre entre « ton avis m’intéresse pour ci » ou « t’aurais une ref pour que je comprenne mieux ça » et « raconte-moi Simone de Beauvoir ». Franchement si tu commences par Googler tes questions, mais le GAIN de TIME. Pour nous, j’entends. Et à force on aura même l’impression que tu nous respectes un peu dis donc.

Conseil n°2: Grow up

Sous un partage d’un de mes articles, j’ai pu lire ce pertinent apport à la réflexion collective, je cite : « Des grands « FaUt EdUquEr lEs HomMes » mais quand il faut faire du renforcement positif y a plus personne. Quand ton gosse fait un truc « normal » pour la première fois tu fais aussi « ouaaa c’est normal en fait, t’as cru j’allais te féliciter » Ben oui grognasse c’est comme ça qu’on fait, personne a dit que c’était exceptionnel mais faut faire croire que oui pour « éduquer » ».

Bon. Passons sur le présupposé qu’on a d’office un « mon gosse » à qui refuser notre affection. Passons aussi sur la fragilité de l’usage de l’insulte comme véhicule de frustration – nous pourrons parler une autre fois de façons de solidifier son argumentation même lorsqu’on se sent inférieur et/ou en difficulté. Allons à l’essentiel: l’argument consiste bien à assimiler l’apprentissage des questions féministes à l’éducation des enfants. Je vais un peu marcher sur des œufs sur ce coup-là mais… Avez-vous conscience d’être… des grandes personnes ? Nan parce que l’argument « dur dur d’être bébé » (c’est son nom scientifique, qu’est-ce j’y peux) est un motif récurrent dans tout votre attirail du « meilleur allié ».

Mais si, regarde: vous l’utilisez aussi quand des hommes disent ou font de la merde antiféministe et sexiste. Combien de fois on entend, après qu’un homme ait dit un truc de merde, ou agressé sexuellement quelqu’un·e, que c’est une erreur de jeunesse. Excuse qui marche, d’après mes calculs, jusqu’à au moins 30 ans. À cet âge-là nous on est priées d’avoir deux enfants élevé·es au grain de l’éducation positive et de maîtriser la pâte à choux tout en étant à un point raisonnablement ambitieux de notre carrière.

C’est d’ailleurs particulièrement cocasse (c’est un code name pour « c’est un foutage de gueule sans nom ») de noter que 1/ceux pour qui on brandit l’erreur de jeunesse peuvent à la fois plaider la maturité, ça n’est apparemment pas incompatible et 2/ quand l’immaturité des hommes les prémunit à la fois de la nécessité de s’instruire et de tenir des propos décents, c’est la même immaturité qui est utilisée pour expliquer le militantisme des féministes (tsais le « tu dis ça parce que t’as pas encore assez vécu »). Et me lance même pas sur la maturité à géométrie variable impliquant que les mecs sont d’éternels ados, tandis que les filles sont sexualisables le plus tôt possible.

Bref, je trouve ça personnellement très drôle que tu admettes avec tant de fougue ton droit à être considéré comme un gros bébé. En revanche, je te saurai gré, s’il te plaît bien, d’admettre que ta requête ne s’encombre aucunement de cohérence à partir du moment où l’immaturité devient une porte de sortie ou un fardeau en fonction de qui la brandit. Thank yeeew.

Conseil n°3: notre expertise n’est pas un dû

Tu sais que pour une majorité d’entre nous, le militantisme c’est pas un métier hein ? On touche pas 500 boules dès qu’on va faire une manif. Je touche pas de salaire autrement qu’en cœurs avec les doigts pour écrire mes articles. Quand je suis chercheuse, bloggueuse, mais aussi collègue, amie, amoureuse, casseuse-d’ambiance-en-soirée, je fournis un travail gratuit.

Je réponds à des questions que se posent mes proches, je fournis des pistes de réflexion qui me semblent appropriées, je cherche des références qu’on me demande « comme ça vite fait », j’absorbe les regards qu’on me lance et qui disent « bah tu réagis pas? », je gère comme je peux les débats dans lesquels on me tire par la manche sans me demander si j’ai envie de débattre, je réagis comme ça se met quand on me « taquine » à coups de blagues sexistes, je réponds poliment quand on me demande si j’ai lu tel livre et si je peux « le résumer, mais très rapidement ». Tout ça, c’est du travail gratuit. Je dis pas que c’est mal, je dis pas qu’on me force, je dis juste que c’est gratos.

C’est aussi le cas de la meuf que tu connais là, qu’est féministe extrémiste. C’est le cas de toutes les meufs qui ont un jour pas ri à une blague sur Dutroux, ont été cataloguées en conséquence, et sont devenues sans avoir rien demandé les féministes de service qu’on somme de réagir au moindre comportement sexiste. C’est le cas des personnes non-binaires, qui doivent expliquer 100x leurs pronoms, pourquoi, comment. C’est aussi le cas de la meuf noire que tu es vraiment, sincèrement, holala tellement désolée d’avoir visiblement blessée, mais que c’était pas ton intention, donc tu comprends pas, donc va quand même falloir t’expliquer pourquoi elle a si mal réagi, merci bien.

Et tu vois, elle est là la limite. La ligne de démarcation entre ce qu’on est chacun·e prêt·e à fournir, un jour donné, de notre plein gré, et ce que toi, tu attends, tu exiges de nous. Cette ligne, c’est nous qui la fixons, pas toi. Ou plutôt, toi tu la fixes pour toi-même, pas pour les autres, iels s’en chargent. Elle est là, l’injonction à la pédagogie: quand tu pars du principe qu’on bosse toustes pour toi, gratuitement qui plus est. Que ce qu’on fournit n’est pas suffisant, que tu en exiges toujours plus, parce que bon, après tout c’est pas toi qui les demandes hein, tous ces droits. Mais à quel point faut avoir sa tête loin dans son cul bordé de privilèges. Soit tu décides que ça ne te concerne pas, et tu dégages de nos luttes. Mais alors pour du vrai. Soit tu te dis que ça t’intéresse, et ça c’est vraiment top, mais alors tu fais ta part.

Tout ce travail existe parce qu’on le fait exister, parce qu’on veut transmettre, parce qu’on veut se décharger, parce qu’on en pleure, parce qu’on en crève. Ta théorie, c’est nos vies. J’adore écrire, ça me fait du bien, c’est cathartique et réjouissant, mais c’est aussi pénible et enrageant de produire du contenu toujours d’actualité sur ma propre oppression et celle des personnes qui m’entourent. Donc que tu penses qu’on te doit quoi que ce soit, même après qu’on t’ait donné quelque chose qu’on ne te devait pas: mais en quel honneur stp?

Conseil n°4: I can teach you, but I have to charge

[Cette section comprend 10 liens vers mon Tipeee tout-frais-tout-beau sur lequel je t’invite cordialement à me doucher de thunes à coup de 3€: sauras-tu tous les retrouver?]

Une façon efficace de nous proposer de passer cette fameuse ligne de démarcation, c’est les sous. Récemment, j’ai donné mon avis sur un truc (I mean, duh…). J’ai dit sur Facebook tout ce que je trouvais problématique dans une production culturelle qui venait de sortir. Et là, surprise, l’une des personnes en charge du projet commente ma publi, me demande des éclaircissements, me propose qu’on en discute avec l’équipe parce que bon, tu vois, mon avis il était quand même fort pertinent. Je dis « avec plaisir pour en parler, je reviens vers toi avec mes tarifs ». Et là tout d’un coup mon avis est passé de « bloquons une après-midi avec toute l’équipe pour discuter » à « ah ouais non, malentendu, byyye ». QUOI LE FUCK J’AI ENVIE D’DIRE. À croire que le problème n’est pas la pertinence de mes arguments.

Soyons limpides : tu as le droit de pas vouloir de mon expertise. Tu as aussi le droit de pas vouloir me donner tes sous. C’est avec les deux en même temps que j’ai du mal. On parle bien 1/ de skills ou d’infos 2/ que tu n’as pas, 3/ que tu veux avoir. Et ça tombe bien dis donc, nous aussi y’a quelque chose que t’as qu’on veut avoir. La pédagogie est un travail, le partage de connaissances est un travail, la diffusion de savoirs est un travail. Quand c’est possible, on veut bien des sous, oui. Ni la visibilité, ni ton éveil intellectuel ne sont acceptés contre des Panzani. On veut du cash.

Mais je sais bien, on est pas censées expliciter ce truc-là. Quand on fait autre chose que chuchoter notre féminisme on nous demande de nous calmer, mais dès qu’il s’agit de vouloir être payées, soudainement on attend de nous qu’on se nourrisse de la pureté de notre militantisme et qu’on s’abreuve de la puissance de nos convictions et qu’on se fringue avec quoi, le swag de nos arguments ?

Parce que comme toutes vos maudites injonctions, on se retrouve bien souvent entre deux impasses: soit on bosse gratos et on peut oublier le luxe du beurre frigotartinable, soit on est payées et on est des suppôts du système qu’on dénonce, et comment ose-t-on avoir besoin de s’alimenter alors qu’on se permet de critiquer le capitalisme patriarcal blanc? C’est oublier un peu vite que dénoncer un système ne nous fait pas pousser une capacité magique à nous extraire dudit système. Le système capitaliste il s’en fout que je le dénonce ou pas: il existe et je vis en plein dedans. Lutter prend du temps et de l’énergie. On doit payer des trucs. Donnez-nous vos sous.

T’as pas idée à quel point ce truc est récurrent. On fournit un travail conséquent, gratuit, de qualité, de notre plein gré. Parfois, notre travail est utilisé sans même qu’on nous cite. En règle générale, on est invité·es à parler de nos luttes, sans être payé·es. Des fois, d’autres se font de la thune en pompant notre taf gratuit. Souvent, on nous regarde avec des yeux ronds quand on explique que ouais, non, j’ai pas juste téléchargé les autrices féministes, je les ai lues; j’ai pas sucé mon cadre théorique de mon pouce, je l’ai bossé; j’ai pas trouvé mon analyse dans les plis du canapé, je l’ai construite. Et malgré tout ça, souvent y’a toi, qui es là à trouver que ce qu’on produit, c’est entre normal et pas suffisant. GOD DAYUM, ce bagout.

Alors attention, il s’agit pas, en toutes circonstances, de conditionner l’accès à notre travail au fait d’être payées. Pour le dire autrement, que tu me donnes tes sous ou pas, mes articles te sont accessibles gratuitement. C’est que donner ses sous est une façon étrangement négligée d’utiliser ses privilèges qui, pourtant, se traduisent souvent directement sur le plan de la sécurité financière. Or payer les associations, les militant·es, les productions, les caisses de grève, les fonds de soutien, etc. est une manière productive de soutenir celleux qui portent les causes en lesquelles on croit, et qu’on ne sait pas toujours comment porter soi-même.

Y’a rien d’obligatoire, et ça n’est pas non plus un passe-droit pour être une raclure-parce-qu’on-file-ses-sous, mais c’est une manière absolument sensée et nécessaire d’utiliser ses privilèges, que je te laisse le soin de comptabiliser pour toi-même. En d’autres mots, on a chacun·e nos leviers, de nature et de degré variables. Pour certain·es d’entre nous, ces leviers incluent l’apport financier, négligé bien que crucial voire vital pour certaines causes (je pense par exemple aux caisses de soutien aux travailleur·euses du sexe en plein confinement).

Conseil n°5: Dépasse ta flemme

Ta zone de confort te semble grande, mais c’est juste parce qu’elle t’est facilement accessible. Elle t’est donnée partout, tout le temps, au point que t’as cru que tu apprenais très efficacement, que tu supportais tout, que t’étais blindé face à la contradiction, que ta consommation culturelle était extrêmement diversifiée, que tes connaissances étaient variées et contradictoires et transversales, comme ces gens qui répondent « de tout » quand on leur demande ce qu’iels écoutent comme musique. Mais en fait, t’as un monde à découvrir, le tien te semble universel uniquement car il est aussi dominant que toi. Category is: egotrip extranvaganza. Y’a un million de choses qui t’échappent pendant que t’es là, la bouche ouverte, à attendre qu’on fasse l’avion avec tout le savoir féministe qui se déploie partout.

Du coup, le prends pas mal, mais t’es logiquement plus paresseux. Tu dois faire aucun effort pour chercher l’info qui te parle, le personnage qui te ressemble, l’œuvre qui est écrite pour toi. Alice Coffin a payé le prix fort pour avoir relevé une réalité pourtant si simple et juste, et qui traverse tous les systèmes de domination: en tant que blanc·hes omniprésent·es dans les représentations, on se sent rejeté·es dès qu’un film compte plus d’un personnage noir, comme s’il était inconcevable d’universaliser ces vécus-là. En tant que personnes cis, on applaudit quand une série compte un personnage trans, mais faudrait pas que ça devienne une habitude, ni que ça prenne du travail aux acteurices cis-qui-peuvent-vraiment-tout-interpréter-c’est-leur-métier-après-tout. En tant qu’hétéro, on est tout déstabilisé·es quand un personnage lesbien est autre chose que juste lesbienne dans son arc narratif. Comment ça, elle a aussi un travail? Il est trop compliqué ce personnage, on comprend rien.

Là je te parle de personnages fictifs, mais ça vaut pour les auteurs dont t’as entendu parler à l’école, pour les journalistes que tu suis, pour les romanciers que tu lis, pour les politiciens, les chanteurs, les penseurs, les scientifiques, les profs, les présentateurs, les artistes. Je te laisse envisager tout·e seul·e de combien de systèmes de domination tu bénéficies, et de quelle façon ça impacte ton accès à tout ce que je cite ici.

Nous on est abreuvées de toi. L’inverse n’est pas vrai. Pour nous abreuver de nous-mêmes, depuis toujours, on a dû chercher, travailler, fouiller, être curieux·ses et rester alertes. Toi pas. C’est OK, mais apprends à le faire plutôt que monter sur notre dos pour profiter de nos habitudes. Ca nous allègera.

Conseil n°6: Reconnais la pédagogie

L’injonction à la pédagogie a aussi ceci d’agaçant: soit, même quand tu dis explicitement que tu vas pas faire de pédagogie, t’as toujours une trentaine de branques qui viennent te quémander des arguments, soit elle vient se superposer à une situation qui est déjà une situation de pédagogie. C’est-à-dire qu’on se retrouve régulièrement à se prendre des exigences de pédagogie alors qu’on est déjà en train de fournir ce travail. Mais pas de la façon que tu veux.

Ah mais ouais parce qu’il suffit pas de faire de la pédagogie, faut le faire gentiment aussi. En vous faisant des petites doudouces sur la tête comme ça, et si possible en ASMR. Et si possible en porte-jarretelles. Et que ce soit pas trop long, surtout. Ni trop compliqué. Et que ça aille dans ton sens, idéalement. Et beaucoup de douceur, ça c’est important. Si c’est drôle, c’est un plus. Puis faut qu’il y ait un happening dans chaque virgule pour garder ton attention. Ou alors tout ludifier, si y’a pas un coefficient Bois-des-rêves à chaque phrase, ça vaut pas la peine.

Mais l’épuisement, chaton! T’as cru que les spas restaient ouverts en pandémie pour les militant·es ou bien? Quand on t’explique notre point de vue, c’est de la pédagogie. Quand on parle de notre vécu, c’est de la pédagogie. Quand on argumente, c’est de la pédagogie. Quand on te dit qu’on n’en peut plus de tel débat, c’est de la pédagogie. Ce que tu lis ici, c’est de la pédagogie. Que tu sois d’accord avec le propos ou pas. Que tu te sentes visé ou pas. Ca n’a aucun lien.

Donc venir poser 15 questions parce que t’aimes pas le ton utilisé, ou « jouer l’avocat du diable », ou forcer le débat, ou péter un câble dès que la personne en face à pas envie de débattre avec toi, ou utiliser les mêmes arguments que t’utilisais y’a 3 ans sans avoir bougé tes curseurs de 3mm depuis, c’est pas une super nouvelle sur ta capacité à apprendre en fait.


S’informer fait partie de ton devoir politique. Et pour tout te dire (c’est malin de balancer ça maintenant tu vas m’dire) je pense aussi qu’il est du devoir politique des militant·es d’éduquer. Sauf qu’en vrai, on le fait. Genre, beaucoup. Avec passion, plaisir, ou méga flemme, dans un cadre formel, ou informel, contre rémunération, ou agressivité, ou marques d’intérêt, tout en colère, ou douceur, ou clarté ou conceptualisation. My point c’est que transmettre ce qu’on sait, on le fait. Ce qui va pas c’est quand tu l’exiges. Quand tu peux pas entendre que c’est pas le moment. C’est quand demander qu’on te fournisse notre travail est ta seule façon d’apprendre. À un moment y’a pas 1000 chemins, va falloir que tu sortes, ou que tu travailles. Et please posez vos questions, please osez dire quand vous savez pas, please entendez aussi quand nous on sait pas, ou quand on n’est pas OK de répondre, et puis entendez quand on sait, en fait. Mais glander à chaque tournant, bouche en coeur, caprisun à la main, à attendre qu’on te porte pendant que tu brandis fièrement ton écusson féministe, juste non.

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D’où Salut nan c’est pas cool?

Après m’être auto-décerné l’Oscar du titre le plus flemmard du monde, j’aimerais me pencher sur le cas James Darle, accusé de viol, et la demande insistante qu’on lui foute la paix parce qu’il s’est excusé.

James Darle, membre du groupe Salut C’est Cool, a révélé publiquement qu’il était accusé de viol, d’après lui, sur demande de la victime. Avant toute chose : les autres membres du groupe ont réagi au message en question, précisant notamment que « le contenu de son message n’est aucunement approuvé par la victime » (une donnée qui devrait déjà convaincre tout le monde quant au caractère pour le moins foireux du message), et que « sa version des faits est inexacte, n’aide personne à part lui-même et ne remet pas du tout en question sa position ». Je plussoie, mais massivement. Voici pourquoi.

J’aimerais clarifier un truc d’emblée : vous dire que non, effectivement, on sera jamais contentes. Vous êtes là à vous agiter dans votre agacement que décidément, c’est à croire qu’il y a pas de bonne façon d’écrire des excuses pour avoir violé. Vous vous rendez compte ? Non, il n’existe pas de manière idéale, parfaite, ni même satisfaisante, de s’excuser de ça, non. On ne s’excuse pas d’avoir violé. Les excuses peuvent être nécessaires dans certains cas dont la latitude doit être laissée à la victime. Mais elles ne compensent rien, jamais, comment voulez-vous.

Je m’inquiète d’ailleurs, considérant certaines formulations des derniers messages de ce type qu’il nous ait été donné de lire, considérant aussi les commentaires à ces messages, appelant à calmer notre colère, que quelque chose vous ait donné l’impression que l’enjeu était là : écrire de belles et convaincantes excuses quand on a violé. Plutôt que ne pas violer.

Parmi les éléments les plus problématiques du message, un retient particulièrement mon attention : la tendance classique à ne pas qualifier correctement les faits (« rapport », « rapport sexuel », le mot « viol » n’étant utilisé que dans la phrase « elle estimait que je l’avais violée ») est ici renforcée par tout un registre lexical dégageant l’agresseur, de l’identification de l’agression. Je m’explique : « contrairement à mes souvenirs », « pour moi consenti », « sans que je le sache », « avec le recul », « elle estime que », le tout compacté dans une seule phrase, la seule qui expose la situation dont il s’agit, sont autant d’occasions de laisser la porte ouverte à l’idée, dont je comprends certes qu’elle vous arrange, que le consentement ne serait qu’une affaire de mauvaise communication, de maladresse, de quiproquo.

Alors bien sûr, la communication est essentielle, apprendre à s’entendre (aussi au sens littéral) en matière de cul est crucial, mais formuler les choses de cette façon évacue fort opportunément ce que sait tout·e étudiant·e inscrit·e depuis 10 minutes en études de comm : la communication c’est pas qu’un émetteur, c’est aussi un récepteur. Or, utiliser de telles formulations, en tel nombre, en une seule phrase, laisse entendre, d’une part, que c’est la victime qui aurait mal communiqué (d’après ses standards à lui), et d’autre part, que c’est uniquement la victime qui qualifie et comprend la situation comme un viol, d’après des critères incertains, voire capricieux.

C’est non seulement abject, mais aussi une façon très efficace de jeter le doute, dans un type d’affaire qui n’a jamais besoin de ça. C’est savoir que la parole de la victime ne sera jamais entendue telle quelle, prise au sérieux telle quelle, et lui donner le petit kick nécessaire pour être bien sûr que ce sera le cas. Abject.

Tout en se donnant le joli rôle au passage, celui du mec qui a fait tout ce qu’on lui a demandé (sauf ce qui aurait permis d’éviter tout ça, mais c’est visiblement un détail), qui en fait la promo, et se paye de luxe de nous faire croire que le viol peut aussi être une belle une occasion de grandir. Pour l’agresseur, s’entend.

Et James de clôturer son message en expliquant tout ce que cette situation lui aura apporté en termes de prise de conscience et d’apprentissage, enjoignant chacun·e à la discussion et à l’apaisement, prenant ainsi sans sourciller la position de violeur donneur de leçon.  On ne se débat pas toustes pareil avec sa dissonance cognitive.

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D’où faut refaire un warning général dès qu’on dépasse les 20°C?

J’avais écrit ce texte sur Facebook l’été dernier. Mais comme me l’a aimablement rappelé un connard dans le tram ce matin, nous baver dessus, c’est chaque année à la mode. Si je peux me permettre deux trois précisions.

  • On s’en fout de ton avis sur notre tenue ni comment tu nous trouves bonne ou pas dedans. On ne veut pas ton avis. On déteste ton avis. Être sifflées comme des chiennes, détaillées comme de la viande, commentées comme de la déco.
  • On porte cette tenue parce qu’on a chaud, ou froid, ou envie, ou besoin, ou pcq on adore ou pcq on s’en fout ou pcq on tente un truc ou pcq on vient de l’acheter ou pcq c’est jour de lessive ou pcq c’est confo ou pcq on se sent so fraîche ou pcq on se camoufle. Tu vois le lien entre ces raisons ? Y’a jamais toi dedans dis donc.
  • Liberté d’importuner mon cul. C’est pas un compliment. C’est l’énième estimation de notre apparence, random et non sollicitée, de la journée, de la semaine, de l’année. C’est l’énième personne qui nous rappelle qu’on est trop ou pas assez vis-à-vis d’une norme intenable. C’est quelqu’un qu’on ne connaît pas qui choisit de nous faire savoir à combien il estime la valeur de notre corps. À quel point notre apparence lui plaît, ou pas. À combien on score. À quel point il pourrait nous baiser ou pas. À quel point c’est censé être notre objectif, qu’il ait envie de nous baiser. C’est l’énième rappel de la journée, de la semaine, de l’année, qu’en tant que femmes ou identifié.es comme telles, on ne choisit pas d’être dans ce game ou pas. On y est par défaut. C’est sale, c’est violent, c’est humiliant, c’est déshumanisant.
  • C’est aussi nous signifier encore et encore que l’espace public ne nous appartient pas, ou moins. Qu’on aurait un prix à payer pour l’occuper. L’espace public nous appartient. La rue nous appartient. Le parc, le trottoir, le banc, le terrain de basket, le skatepark, l’arrêt de bus, tout ça c’est à nous. On a autant que toi le droit d’être là, de marcher, de rouler, de se poser, sans rappels constants que t’es là aussi, à soupeser notre valeur en te léchant les babines. C’est notre espace de vie, pas ton terrain de chasse. Pas ton terrain tout court. On vous voit, à nous rabaisser pour qu’on se sente moins chez nous, de peur de plus avoir assez de place pour votre bite et votre ego.
  • Et c’est pas parce qu’on réagit pas qu’on s’en fout. Réagir de façon plus ou moins intense, c’est toujours un pari: on mise notre sécurité pour gagner le droit de se défendre. Une fois, j’ai réagi et je me suis faite plaquer contre une voiture. Une autre fois, j’ai réagi et je me suis faite courser jusque dans ma rue. Une autre fois j’ai réagi et le gars a trouvé ça très drôle que je m’énerve tellement il savait qu’il serait dans l’impunité la plus totale. Des potes ont réagi et se sont fait cracher dessus. Ou ont dû prendre de longues minutes de leur journée pour faire un cours au gars, pour l’aider à voir le problème. Donc parfois, pour plein de raisons, on parie. Et puis parfois si on réagit pas, si on regarde ailleurs, ou si même on sourit, c’est par flemme, par peur, par cynisme, par stratégie de survie, par manque de soutien, par manque d’énergie, par habitude. Pas parce que c’est OK whatsoever.

C’est pas des compliments, c’est pas de la drague, c’est du harcèlement. C’est de la participation active à la culture du viol. Et si grands dieux, toi, jamais de la vie, tu n’es pas de ces gens-là, premièrement: ah bon, think again. Deuxièmement: c’est pas un pey qui traverse le pays pour harceler 95% des meufs. AKA si c’est pas toi c’est tes potes, tes collègues, des passants que tu croises.

Si ta défense c’est que toi t’as rien fait, tu fais tout autant partie du problème. Fais quelque chose, espèce de lâche.

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D’où Naomi Osaka paye notre allergie au consentement ?

Naomi Osaka a refusé de faire quelque chose que d’autres ont très envie qu’elle fasse. Son refus est inaudible, et le traitement médiatique dudit refus, édifiant. Parce que si certain·es ânonnent maintenant fièrement, l’index levé, « non : c’est non », comprendre que le consentement est une question de respect plus englobante c’est genre pas gagné du tout.

Le 26 mai dernier, Naomi Osaka, 2è joueuse mondiale, annonce qu’elle ne répondra à aucune question de la presse pendant le tournoi de Roland Garros, dans le but de préserver sa santé mentale. Tollé, amende, menace d’exclusion, « boycott », « polémique », « coup de théâtre ». Et un traitement médiatique de capricieuse, d’ingrate et d’opportuniste.

Credit photo Andrew Henkelman, CC BY-SA 4.0

Parce que dire « non » à quoi que ce soit, quand c’est pour soi-même, reste inaudible. Et parce qu’invoquer la santé mentale n’est toujours pas pris au sérieux. Naomi Osaka se retrouve au croisement de ces deux angles morts savamment entretenus de notre bien belle société, qui adore dire « ère post-MeToo » à toutes les sauces, mais flemmardise de mépris dès qu’il s’agit de faire autre chose que dire. L’affaire met encore méchamment en lumière qu’entre apprendre sa leçon par cœur pour se faire bien voir, et comprendre la portée de ce qu’on apprend, il y a fossé. De la taille d’un changement de paradigme.

Comment ça, le consentement ça dépasse ma culotte ?

On avait bien insisté sur le consentement sexuel, parce que c’était le plus urgent, celui autour duquel le flou savamment entretenu était le plus violent, le plus traumatisant. Mais vous vous avez cru que le consentement c’était que ça en fait ? Quand on vous a expliqué ça avec des tasses de thé, ça vous a pas mis la puce à l’oreille des fois ? Vous vous êtes pas dit « tiens, ça marche pour une boisson chaude, donc peut-être ça dépasse le cul » ?

Visiblement pas, donc permettez-moi d’expliciter : respecter le consentement, c’est dire « d’accord » quand quelqu’un·e dit « non ». C’est respecter le refus. Point. (C’est respecter l’accord aussi, techniquement, mais ça pose moins de problème, duh). C’est-à-dire que si tu souhaites que quelqu’un·e fasse quelque chose, et que la personne n’est pas d’accord, tu as absolument le droit d’être frustré·e, déçu·e, mécontent·e, mais juste, tu respectes le refus. Ce qui peut passer dans certains cas par ne pas exprimer ton mécontentement. Ou même questionner sa légitimité. Ou le différer. Ça peut aussi passer par te taire et laisser la personne tranquille. Ou t’interroger sur les raisons du refus, et ton possible rôle dans le mal-être qui est peut-être à sa source, si des raisons ont été explicitées. Dans tous les cas, ça passe par entendre, et accepter « non ». Pour un dick pic, pour un date, pour de l’alcool, pour une sortie pourtant prévue, pour une conférence de presse.

Va pas me foutre un homme de paille en feu ici, je te vois venir gros comme une tiny house avec ton « ah ouais, bah à ce prix-là alors, moi j’refuse de payer ma bouffe, et le magasin doit respecter mon consentement, t’vas faire quoi », ou «  si c’est comme ça, d’où tu te permets de pas respecter que je refuse d’être vacciné·e?  », ou encore pour les plus fûté·es à qui on la fait pas, « et si je refuse d’accepter ton refus, tu dois respecter mon refus, alors hein ? hein ? hein ? T’es dans la mert’ ».

Ah bah zut, ouais, j’avais pas pensé. C’est juste oublier un peu vite que je ne dirige pas le monde (moi aussi je m’y méprends des fois), et que chacun·e est encore responsable de son degré de connardise d’une part, et d’ignorance de l’autre. Donc non, toute exigence de consentement ne se vaut pas, et les lignes ne se mettront pas aux mêmes endroits en fonction de qui regarde.

Pour le dire autrement, j’insiste sur un mécanisme (celui qui consiste à envisager l’option révolutionnaire de dire « d’accord » quand quelqu’un·e dit « non »), mais le sens dans lequel tu le fais fonctionner, c’est toi qui vois, en ton âme et conscience. C’est à la fois tes valeurs et tes connaissances qui donnent la direction. Sachant en plus que les premières influencent les secondes (et inversement), étant donné que nos valeurs vont influencer dans une certaine mesure ce qu’on cherche et ce qu’on valide comme connaissances. Si la rigueur scientifique n’est pas très haut sur ta liste, il est clair que tu risques moins de chercher tes infos dans la littérature scientifique, ni de percevoir comme valide le savoir qui s’y trouve, par exemple. Ou encore, tes valeurs progressistes risquent bien de te rendre plus perméable aux infos qui confirment toutes tes bonnes raisons d’être progressiste (pour ne donner qu’un exemple du monde fabuleux de la biaiserie de ta cognition).

Et attention les yeux je vais complexifier un peu l’affaire, mais je vous sens bien investi·es, alors je me permets. Le mécanisme (dans ce cas, celui du consentement), peut même être appliqué de la même manière, mais en répondant à des valeurs différentes. Par exemple, tu refuses de payer ta bouffe dans un supermarché, parce que tu estimes qu’il s’agit d’un rouage capitaliste par excellence, ou tu refuses de payer ta bouffe dans un supermarché parce que tu estimes que chacun·e pour sa gueule. Je serai plus encline à comprendre l’une que l’autre, bien que le refus soit identique. Valeurs et connaissances, j’te dis.

Ce détour en forme d’invitation à l’introspection, somme toute, pour insister sur nos gestions individuelle et collective du consentement de toute personne appartenant à un groupe social dominé. Pour rappeler que « d’accord » est une option, mais surtout pour pointer que ça n’est pas une option particulièrement valorisée dans notre société, qui prône en priorité certaines valeurs (qui ne sont ni le respect ni la tolérance, SPOILER ALERT) et certaines connaissances, nous plongeant la tête en avant dans la direction opposée. Autrement dit, les mécanismes de la culture de viol fonctionnent à plein de niveaux, et génèrent plus largement une culture du le-consentement-c’est-secondaire.

Traitement médiatique à la truelle

Ce qui me marque dans le traitement médiatique du refus de Naomi Osaka de participer aux conférences de presse, c’est qu’il illustre magnifiquement notre problème massif avec le consentement, et plus spécifiquement le consentement des femmes, régulièrement punies (entendre : critiquées publiquement, harcelées, menacées, mises en doute, accusées…) pour avoir pris position de façon franche dans le sens contraire de celui du vent (avoir dit « non »), ou pour avoir rendu public le non-respect par d’autres de leur « non » (expliciter le non-respect de leur consentement. Je pense évidemment en premier lieu au traitement médiatique des victimes d’agressions et de crimes sexuels).

Tout y est. Le on-a-toujours-fait-comme-ça-de-quoi-elle-se-plaint à coups de « c’est le job » ; la condescendance du ton, à coups de « la demoiselle », « la fille », pour désigner l’une des plus grandes athlètes de tous les temps ; le rappel des conséquences pour les autres (en insistant par exemple pour appeler cette décision un « énorme gâchis ») ; l’accusation d’agir par appât du gain, en rappelant à tour de bras et avec des points d’exclamation pour bien montrer qu’il convient d’être stupéfait·e, son salaire et ses sponsors, et en mentionnant qu’elle fait une exception pour le média japonais qui la rémunère, « parce qu’elle est payée, donc » ; l’usage de l’euphémisation, en plaçant soigneusement ses guillemets dans la phrase « la demoiselle a décidé de ne pas parler à la presse pendant ce tournoi. Et cela pour « sauvegarder sa santé mentale »», ou en titrant la tristesse, et non la dépression.

Enfin, la part est belle aussi pour la traditionnelle suspicion d’opportunisme, aka vous-plaindre-c’est-que-quand-ça-vous-arrange-hein, oubliant au passage que oui, c’est bien ça le principe du consentement. On parle alors du soutien appuyé de Naomi Osaka au mouvement Black Lives Matter, pour préciser que bah oui, « à ce moment-là, elle avait besoin des médias, pour relayer ses messages » et maintenant y’a plus personne, ou on glisse que pour ses « prises de position déterminées […] elle était mieux inspirée par le passé… », les points de suspension en forme de wink-wink-ça-pue-l’embrouille pour les distrait·es.

Un article de la RTBF, particulièrement violent à cet égard et jouant le jeu de l’incompréhension devant tant d’absurdité, avance une hypothèse : « Ou alors, Naomi Osaka est vraiment très fragile. Mais ce n’est pas le cas, on le sait. La fille est assez solide, mentalement, pour gagner des tournois du Grand Chelem, pour jouer des matches devant 10.000 personnes ».

Le tweet de Naomi Osaka, 26 mai 2021

Et nous y voilà : Naomi Osaka ne souffre pas correctement, pas suffisamment, pas assez visiblement, pas comme on aimerait, pas comme on croirait.

L’un des (très nombreux) problèmes de cette incapacité médiatique à traiter un « non » comme une décision sensée et légitime par défaut, est qu’en jetant le doute sur la personne qui dit « non » et ses motivations, on l’oblige aussi à aller toujours plus loin dans la nécessité de se justifier. Et quand on parle de santé mentale, ça signifie souvent l’obligation de s’outer : de donner un diagnostic, de nommer des symptômes, de partager des détails de santé qui ne sont en fait pas nécessaires, pour prouver sa bonne vulnérabilité.

Je comprends bien sûr qu’il existe des situations, professionnelles notamment, dans lesquelles une justification est nécessaire ou souhaitée. Je comprends qu’ici les enjeux médiatiques et sportifs sont ce qu’ils sont, et qu’un simple « non, je ne participerai pas aux conférences de presse » soit plus difficile à avaler. Mais Osaka a d’emblée fourni cette explication. Elle a d’emblée annoncé qu’il s’agissait de préserver sa santé mentale. Simplement, la santé mentale n’est jamais perçue comme une justification en soi, elle est au mieux une bonne excuse pour se défiler. Il a donc fallu ensuite qu’elle détaille de quoi elle souffre, depuis combien de temps, comment ça se manifeste. Comme si dès que t’appelais pour dire que tu viens pas bosser pour cause de gastro, tu devais annoncer publiquement tes symptômes.

Psychophobie médiatique

Parce que si le traitement médiatique de celles qui disent « non » est désespérément cohérent, il prend ici ses propres petites tonalités bien réjouissantes étant donné qu’il aborde un cas de consentement bien particulier, relatif à la dangereuuuuuuuse santé mentale. Je dis dangereuse, mais c’est en fait au choix : dans les médias, la santé mentale est soit traitée sur le mode de « mais-qu’est-ce-qu’on-s’en-tape », soit traitée sur le mode de la dangerosité (le fameux trope du fou meurtrier ou de la folle incontrôlable, alors que les personnes atteintes de maladies psychiques sont, tu vas pas en revenir, plus souvent victimes qu’auteurices de violence). J’en profite pour vous demander d’imaginer deux minutes la gueule de la couverture médiatique du refus de Naomi Osaka de parler à la presse pour des questions de santé physique, et non mentale.

L’article de la RTBF est aussi édifiant dans son illustration de la psychophobie, car il adopte un angle aussi pourri que commun, celui qui consiste à ridiculiser la question de la santé mentale. La démonstration par l’absurde traverse l’article à des degrés divers : on a le casual « parler aux journalistes rend fou ? » (oui, ceci est une citation), qui nous strike à la fois terminologie stigmatisante, sophisme de l’homme de paille et ironie condescendante ; on a une longue liste de questions précédemment posées à Osaka en conférence de presse, pour bien montrer leur caractère inoffensif, la seule conclusion possible étant que la joueuse fait preuve d’une mauvaise foi crasse ; on a aussi, mon pref car subtile-mais-rudement-efficace, le champ lexical de l’horreur utilisé tout au long de l’article (les journalistes ne pratiquent pas « la torture psychologique », « le calvaire » de la conférence de presse ne dure pas, les questions ne sont pas « traumatisantes », tout ça n’est pas « si terrible »), pour mettre en relief l’exagération de la décision d’Osaka.

Bien sûr, le traitement médiatique catastrophique du consentement + de la santé mentale embarque en plus ici avec lui toute la violence des représentations médiatiques des femmes racisées, dont ce qu’on choisit de retenir de leur personne peut être à la fois utilisées pour elles (mais c’est jamais aussi simple, is it ?), et contre elles. Comme le dit @_WrittenByHanna sur Twitter : « Il y a encore quelques années, l’attitude réservée de Naomi était utilisée pour mettre en relief l’ »agressivité » de Serena, et maintenant ce pour quoi Naomi était glorifiée, est ce pour quoi elle est critiquée. La misogynoir est si flexible dans sa cruauté. »

Un dernier procédé est d’ailleurs utilisé dans l’article de la RTBF (mais pas que) : demander à Roger, Rafael, David, ce qu’ils pensent de la situation, pour insister sur le fait que c’est quand même pas la mer à boire, eux ils font tout bien comme il faut, eux ils y arrivent, eux ils trouvent ça normal, sans bien sûr jamais questionner ce qui leur permet de tenir ce genre de position. Il faudra qu’une autre athlète noire (Serena-Queen-Williams) intervienne à son tour pour qu’on commence à parler de soutien.

Nos médias, nos biais

En réponse aux commentaires vomitifs sous la publication d’une personnalité publique qui accusait un homme blanc riche de viol (j’ai oublié de qui il s’agit, coucou la déprime du nombre), quelqu’un·e pointait un élément qui m’a marqué par sa simplicité et sa justesse : la femme médiatique en question ne va probablement pas lire tes commentaires de merde (je paraphrase), mais la personne que tu connais, qui te suit, qui te lit, avec qui tu es peut-être ami·e, ou qui fait peut-être partie de ta famille, va les lire. Et va noter que tu ne fais pas partie des personnes vers qui elle pourrait se tourner s’il lui arrive quelque chose de similaire. Et encore moins, du coup, pour quelque chose que tu risquerais de trouver moins grave.

Cette idée s’applique sans peine ici aussi, à chaque réaction individuelle (comme on nous rappelle sans cesse que machin à une sœur, truc une mère, bidule une voisine comme caution de son sexisme, hésitez pas à vous demander régulièrement ce que pensent vos cautions de vos prises de position), mais elle fonctionne aussi, il me semble, à chaque réaction médiatique dominante, et nos réactions face à ce traitement.

À chaque mouvement qui domine, comme celui-ci qui refuse de prendre la santé mentale au sérieux, c’est un signal, dans ce cas-ci vers toutes les personnes souffrant de dépression, vers toutes les personnes qui vivent avec un trouble de l’humeur, ou un trouble de la personnalité, ou même qui ‘se demandent si’. C’est un signal en forme de majeur tendu, qui rappelle que ce qui se joue là n’est pas perçu comme sérieux, ni important, ni digne d’intérêt. Qu’il y a un prix à payer pour qui veut en parler.

Qu’au contraire, surtout continue à prétendre des symptômes physiques quand tu te bats avec des symptômes mentaux, parce qu’on n’est pas intéressé. Continue à pas oser en parler, et donc à ne pas chercher de l’aide, parce qu’on n’est pas intéressé. Continue à garder pour toi les compétences et appétences particulières et enrichissantes que t’apportent ton trouble, on n’est pas intéressé. Continue à adapter parfois de façon ultra alambiquée tes vies sociales et professionnelles en secret, comme si t’avais fait quelque chose de mal, et continue de t’épuiser en stratégies pour masquer tout comportement qui pourrait te trahir, parce qu’on n’est pas intéressé.

By the way, je sors pas ça de mon cul, je te parle pas d’impressions mais de tendances claires des effets du paysage médiatique, d’un manque d’information total sur les questions de santé mentale, qui par ailleurs sont allègrement tartinées de stigmatisation. Une étude IPSOS de 2014 (je n’ai incroyablement pas trouvé d’équivalent belge de l’étude…) montre par exemple que 74% des Français·es pensent que les personnes vivant avec une maladie mentale sont dangereuses pour elles-mêmes ou pour les autres. Un tiers des Français·es seraient gêné·es de travailler (35%), ou de partager un repas (30%) avec un·e malade mental·e. Hahaha, well, guess what…

En 2019, la chercheuse Blandine Rousselin s’est demandé comment les personnes vivant avec une maladie mentale perçoivent le traitement médiatique de leur pathologie, pour conclure que ô joie, ô surprise, la stigmatisation, la discrimination et le rejet « apparaissent ainsi comme des marqueurs permanents des discours ». Je précise à toutes fins utiles que la prévalence de la dépression (qui est loin d’être le seul trouble mental) en Belgique, c’est autour des 10% (15% en 2013, 9% en 2018), qu’on a bien sûr grimpé à 20% pendant le confinement (donc tu prends 4 personnes autour de toi (+ toi, patate) et tu tires tes conclusions), que la prévalence est 2x plus élevée chez les femmes, et que les troubles mentaux et du comportement représentent la cause principale des incapacités de travail de longue durée (35,8% en 2019).

Surtout, ne rien questionner d’autre que l’individu

Tout ça pointerait vers la santé mentale comme question structurelle qu’on serait pas étonné·e hein ? Pourtant le traitement médiatique de l’affaire, what else is new, s’applique bien fort à ne chercher à faire sens de la situation que par un recours à l’individu qu’est Osaka, sa personnalité, sa carrière, son salaire, son palmarès, tout en usant d’une rhétorique du choix, de la décision individuelle de la joueuse, afin de continuer à ne pas comprendre, un individu à la fois. Une posture idéale pour ne jamais avoir à tirer de conclusion d’ensemble, à interroger le système qui mène à prendre ce genre de décision, qui pourrit la santé mentale, qui s’avère incapable de l’entendre comme une donnée valide. Car tant qu’on boude sur le choix d’une joueuse, le système peut continuer sur ses roulettes.

Combien d’articles ont conclu l’affaire, soit de leur propre analyse pointue, soit en rapportant les propos de truc ou machin, que ces conférences de presse, « ça fait partie du job ». Combien, en miroir, se sont interrogés sur ledit job, ses règles, ses contraintes, ses discriminations internes, sa rigidité. Combien ont contextualisé les effets de la dépression, et envisagé la décision comme celle d’une femme athlète all grown up qui prend une décision difficile mais raisonnée, sans partir du principe qu’elle est soit capricieuse, soit inconséquente ? (Une timide dépêche AFP, reprise telle quelle ça et décrit plus qu’elle n’analyse, mais a le mérite d’élargir le débat) Combien ont entendu ces propos comme émanant d’une athlète qui s’avère être une femme racisée ? Combien ont abordé dans leur traitement les contraintes inouïes du sport de haut niveau, et ses biais sexistes, classistes et racistes, en tenant de comprendre le cadre dans lequel s’inscrit cette décision ? Combien ont pris au sérieux les questions répétitives ou propices à générer du doute, pointées par Osaka, et en ont profité pour remettre en question les pratiques de leur métier ? Combien ont fait preuve de créativité vis-à-vis de leur métier en imaginant des alternatives de communication entre les athlètes et la presse ?

En fait je n’attends pas tout ça des médias, qui sont pris dans des contraintes économiques et politiques trop pernicieuses pour pouvoir remplir le rôle qu’on continue pourtant de leur assigner. Mais quand ce genre de sujets émerge, le traitement médiatique qui en est fait me semble crucial à conscientiser. Ne serait-ce que pour réaliser nos propres conditionnements, biais et coins d’ignorance entretenue, nos propres tendances à forcer la main avant d’envisager « d’accord ». Mais aussi pour reconnaître que ce sont ces représentations-là qu’on véhicule en tant que société, se demander si, en fonction de nos valeurs et de nos connaissances, c’est quelque chose qu’on a envie de défendre, ou de combattre. Individuellement, et collectivement. Puis le faire.

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D’où ta baise, elle est pleine d’erreurs?

Capture d’écran dudit article sur le site de 7sur7

Hier, 7sur7, le site d’actu qui a à coeur de nous « informer avec sérieux sans se prendre au sérieux » s’est effectivement bien payé notre gueule avec son « 8 choses que les femmes ont tendance à faire au lit qui énervent particulièrement nos chéris. Oups… ». Bon, déjà, non, pas « oups », mais « what the actual fuck ».

L’article annonce qu’il s’agira de pointer les « comportements qui peuvent déranger les hommes au lit », à savoir « des choses qu’on fait parfois sans s’en rendre compte, mais qui peuvent gâcher une partie de jambes en l’air ». RIP ma vibe petit bambou, à ce stade, j’ai fait un bruit de chat qui tente de recracher une boule de poils puis j’ai tout lu les dents serrées. Oskour. Viens, on se tape ensemble toute cette catastrophe, puis on respire, puis on se demande ce qu’on en fait.

Les règles qui prennent les femmes pour des buses

Dans la catégorie « La Femme, cette empotée », l’article nous déconseille de « lui proposer de regarder un film porno… et lui reprocher d’apprécier le moment » ou encore de « lui griffer le dos ». La Femme essaye d’avoir des bonnes idées, mais La Femme n’assume pas, et La Femme est une quand même pas mal une chieuse, pendant que Monsieur ne demandait pourtant qu’à se palucher, et elle elle fait rien que le déconcentrer.

Le mieux est de tout miser sur une explication lente et concise à La Femme: « Ces films ont pour simple but de faire monter la température ou de stimuler votre imagination« , ooooh. Griffer son partenaire, « ça lui fait surtout mal« , aaaah. « C’est une pratique qu’on voit souvent dans les films, mais à ne pas reproduire dans la réalité« , mmmmh.

Les règles « l’inconfort c’est ma passion »

L’objectif de ces conseils est que le susmentionné « chéri » bénéficiera de ton inconfort le plus total, pour passer en toute décontraction son petit moment d’extase dont, je te rappelle, tu n’es qu’un instrument. Ainsi, il nous est déconseillé d’être « trop bruyante quand d’autres personnes peuvent nous entendre » au risque de « gêner » chaton qui y perdrait sa concentration. Pas de mention de tête d’orgasme déconcertante ni de grognements d’outre-tombe, étrangement.

Dans le même ordre d’idée, ça les arrangerait aussi qu’on évite surtout d’« aller aux toilettes juste avant l’acte », car ça « casserait l’ambiance ». Donc on part sur moi qui te pisse dessus par surprise plutôt? En termes d’ambi ça dit quoi? Attends donc le mec sait pas se concentrer si je fais un peu trop de bruit, mais moi je dois pas perdre le fil en ayant envie de faire caca. Non, non, bien. Bien bien bien. Dans le genre règles random on, est, bon.

Les règles « oui, mais aussi non »

On arrive bien sûr à ce que la patriarcat produit de meilleur: les injonctions contradictoires, AKA débrouille-toi, AKA t’es obligée de jouer et t’as déjà perdu. Ainsi, il nous est par exemple vivement conseillé d’arrêter de vouloir « éteindre la lumière ».

OK donc, topo rapide : on passe toute notre vie à subir vos injonctions improbables là, qui nous demandent d’être bonne mais pas trop, mince mais avec des formes, maquillée mais pas comme un camion, épilées mais sans que ça fasse trop explicitement prépubère, à être jugées sur la taille de nos seins, la taille de notre cul, la longueur de nos cheveux, la qualité de notre peau, le mou de notre ventre, la circonférence de nos cuisses, ET EN PLUS on est priées de rien mettre en place qui pourrait nous permettre de pas penser à la violence de ces normes au moment où on jouit ?

Pour continuer sur cette belle lancée, et si on arrêtait de « se contenter du missionnaire »? Bah oui, « plus c’est varié, plus les hommes aiment […] En manque d’inspiration? Pourquoi ne pas tenter la position du triangle lumineux ou encore celle de l’union du papillon. » En manque d’inspiration ? Et pourquoi ne pas commencer par lécher ta meuf si t’as tant que ça envie de changer de position ? Ou tenter la position de ma basket dans ta grande bouche pleine de sottises ? Permettez-moi tout de même d’être surprise du nombre de trucs qu’on est censées prendre en charge pour des personnes dont il faut à ce point encadrer la sexualité.

Les règles qui balaient le consentement

OK là on arrive sur le terrain qui non seulement ne me fait pas rire, mais aussi me fait prendre un air comme si j’allais déboulonner ta maison. Et pour cause. L’article suggère aux femmes qu’elles cessent ce comportement visiblement insupportable qui consiste à « attendre que ça se termine », étant donné que « la passivité pendant une partie de jambes en l’air n’a rien de sexy ».

Plus loin, femmes ingrates que nous sommes, nous sommes également encouragées à arrêter de « lui faire comprendre que vous lui faites une faveur ». En effet, l’article poursuit sa mission d’éducation en nous faisant savoir qu' »un homme aime ressentir que vous avez autant envie que lui de faire l’amour. Si vous n’avez pas envie d’une relation intime un soir, soyez honnête et dites-le à votre chéri. D’abord, parce qu’il ne faut jamais se forcer, et ensuite parce que votre chéri sera déçu d’apprendre par la suite que vous n’avez pris aucun plaisir ou que vous l’avez fait juste pour lui faire plaisir.

Chaque mot de cette justification est un désastre. Laisse-moi d’abord être limpide sur un point : bien sûr qu’on baise pour vous faire une faveur. Pas toutes, pas à chaque fois, pas avec chaque partenaire, pas forcément toute sa vie, mais oui, bien sûr que ça arrive. J’ai envie d’dire que se faire pilonner au réveil, la lumière dans ta gueule, sans avoir pu aller pisser avant, en papillon de lumière là, on le fait pour quoi exactement ? Pour nous ? Hahahahahaha, chouchou.

Si tu peux pas encaisser qu’on te suce pour te faire plaisir, 1/le mot que tu cherches, c’est « merci », 2/n’hésite pas à redescendre un peu quant à la grandiosité de ta bite : non, elle est pas incroyable au point que sa proximité nous suffit à crier de plaisir (enfin à gémir assez fort pour que tu entendes la tigresse qui est en moi mais sans déranger les voisins je veux dire). 3/Si t’es déçu parce qu’on n’a pas pris de plaisir, on peut peut-être partir sur une petite remise en question/discussion de si, et comment, t’as effectivement essayé de faire plaisir. Et enfin 4/si t’es déçu d’apprendre par la suite que la meuf avait en fait pas envie, je t’assure que le problème vient de toi.

Parce que ce que sous-entend ce « conseil » est profondément glauque, et particulièrement dangereux. Oui, y’a plein de moments où on prend notre pied, parfois même avec vous, y’a plein de moments où on peut aimer, adorer le sexe, y compris le vôtre, oui ça peut être épanouissant, et joyeux, et jouissif, etc. Mais y’a aussi des moments où on peut baiser littéralement pour faire plaisir à l’autre. Et c’est pas forcément grave. Par contre ça peut l’être. Ça l’est quand le sexe « de politesse » est en fait du sexe parce qu’on n’ose pas dire non, parce qu’on a peur pour sa sécurité, parce qu’on sent qu’il pourrait y avoir un tarif au refus, parce qu’on veut être tranquille…

Du coup, apprendre à distinguer la deuxième situation de la première, c’est pas juste une bonne idée pour être un être humain décent, c’est surtout apprendre à ne pas violer. Parce que ce dont ça cause ici, c’est de consentement. Si la meuf avec qui tu es te dit après coup qu’elle n’avait pas envie, la réaction appropriée n’est pas la déception. La réaction appropriée est une fucking remise en question massive et immédiate de ta façon d’initier le sexe, de ta façon d’écouter la personne avec qui tu veux du sexe, de la considérer comme une personne et non une chose, de ta façon de nier les éléments qui indiquaient que le désir n’était pas là. De la même façon que si t’es avec quelqu’une qui est/semble passive, le problème c’est pas sa passivité, c’est ton choix de continuer sans te/lui demander si tout lui convient.

Ces « conseils », c’est à nouveau mettre la responsabilité sur les mauvaises personnes. C’est prétendre que c’est une question d’ « honnêteté » de notre part. Comme si le problème était qu’on mentait sur notre désir. Tu réalises à quel point c’est fucked up ? Est-ce qu’on peut plutôt parler du fait que moi et un nombre gigantesque de meufs, on a pu constater de première main que dire non et pleurer, ça fait partie des signes que les hommes peuvent se sentir autorisés à ignorer ? On peut parler du fait que le problème est là, et pas dans notre prétendu manque de transparence?

Du coup oui : ça me semble indispensable qu’on apprenne à reconnaître les moments où il y a absence de désir sexuel, et ceux où il y a absence de consentement. On peut être d’accord pour du sexe, pour d’autres raisons que le sexe. Et c’est OK. On peut être d’accord pour du sexe, pour d’autres raisons que son plaisir. Et c’est OK. On peut être d’accord pour du sexe, et finalement pas prendre de plaisir. Et c’est OK. On peut être d’accord pour du sexe, puis plus d’accord. On peut avoir très envie, mais pas être d’accord que ça se passe. La base est que Tout le monde. Soit. Fucking. D’accord.


Bon, pourquoi on s’est tapé toute cette lecture gerbante? Je ne suis pas une grande fan de partager le sexisme pour le plaisir de se rappeler qu’il existe. De partager ce genre d’articles juste pour dire « vous avez vu comment c’est trop sexiste? » On n’a pas besoin de ça, ça plombe le moral et ça appuie où ça fait mal alors que les exemples ponctuent déjà nos journées. En revanche, il me semble essentiel de prendre le temps de commenter ce sexisme, d’en étudier les mécanismes pour mieux l’identifier, même dans l’anodin et le banal d’un article lifestyle de 7sur7. Parce que ça s’immisce partout cette merde, et ça fait partie du concept: faire passer pour normal et ordinaire des éléments qui perpétuent la violence et l’inégalité intrinsèques au système.

Le système résumé en un article

En insistant de cette façon sur l’idée d’hommes et de femmes, l’article participe déjà au merdier patriarcal dans lequel nous nous trouvons. Je précise: le problème n’est pas tant de parler d’hommes et de femmes, mais d’en parler:

1/comme si c’étaient les seules identités acceptables et disponibles, ce qui est factuellement faux (factuellement = ton opinion n’a aucun impact sur le réel, que tu sois d’accord ou pas ne change absolument rien à l’existence d’autres identités de genre);

2/comme s’il s’agissait de deux identités opposées, qu’il faut traiter comme deux ensembles distincts, avec leurs comportements et leurs préférences propres, et régulés par des normes spécifiques. Décider qu’il n’y a que deux cases disponibles, c’est déjà une belle entourloupe, mais en plus tu peux pas vivre ta case comme tu le souhaites: y’a des instructions. Sans ça le patriarcat fonctionne moins bien évidemment, manquerait plus qu’on puisse chacun·e se définir au-delà de ce qu’on a entre les jambes.

3/comme s’il était naturel et non-questionnable que l’un de ces deux groupes ait l’ascendant sur l’autre, étant donné qu’il ne s’agit à aucun moment de s’interroger sur les rapports de pouvoir dans la sexualité, mais précisément d’informer un des deux groupes, et seulement celui-là, de ce qu’il existe des règles qu’il ne suit pas suffisamment, ou pas correctement. Parce qu’un système d’oppression sans oppression, c’est quand même pas mal la loose.

4/comme s’il coulait de source que les deux seules identités reconnues dans l’article s’attiraient automatiquement. Dans le monde de cet article, tous les individus sont sexuels et seule l’hétérosexualité est une réalité. À nouveau, le problème n’est pas tant de parler d’hétérosexualité (en fait si parce qu’on fait que ça, déjà), mais de parler de la spécificité de l’hétérosexualité comme si on parlait de sexualité en général. On voudrait faire semblant que c’est l’unique et donc l’obligatoire option, qu’on ferait tout pareil dis donc.

De cette façon, cet article résume parfaitement le système dans lequel nous nous trouvons: un système binaire, inégal et hétéronormé, et les rapports de pouvoir qui y président, c’est-à-dire la façon dont le pouvoir est distribué et accessible en fonction de la place qu’on occupe au sein de ce système.

Oui mais lézommes aussi

En partant de cela, il devient assez clair que l’un des arguments systématiquement utilisés pour démontrer toute l’ampleur de la bêtise des féministes, à savoir « ouais mais ça existe aussi dans l’aut’ sens hein », ne tient pas la route. Même s’il existe aussi des articles qui racontent aux hommes les comportements à éviter en matière de cul, non, ça n’est pas la même chose, et non ça ne fait pas un partout balle au centre. Car l’un et l’autre article (celui qui parle du groupe « femmes », et celui qui parlerait du groupe « hommes ») ne s’inscrivent simplement pas du même côté du rapport de pouvoir. Faire comme si c’était le cas fausse le raisonnement.

Parce que certes, toutes les règles mentionnées dans cet article pourraient être appliquées à tous les sexes (ce serait pas une bonne nouvelle vu la gueule des règles, mais techniquement ça pourrait). Mais dans le cadre de cet article, elles ne le sont simplement pas, elles s’appliquent exclusivement aux femmes. Aux femmes qui baisent avec des hommes. Aux femmes, qu’on met en garde qu’elles ont le pouvoir de « gâcher une partie de jambes en l’air » si elles ne respectent pas bien les désidératas masculins. Ce genre d’article rappelle aux femmes qu’elles sont soumises à des injonctions jusque dans leur culotte, et rappelle aux hommes qu’ils sont autorisés à avoir des attentes de ce type, et à le faire savoir.

En édictant des règles (particulièrement random) censées cadrer la sexualité des femmes, ce ne sont pas toujours les règles elles-mêmes qui comptent, mais le simple fait de rappeler qu’il y en a. Qu’il ne s’agit pas là d’un espace libre. Que le patron, c’est pas nous. Car qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit évidemment pas ici de règles pour une sexualité épanouie. Rends-toi compte: il s’agit de règles qui, explicitement, favorisent les hommes et leur plaisir, dont il est de bon ton que les femmes se sentent les garantes au détriment de leur propre bien-être.

Ces règles s’appliquent exclusivement aux femmes dans la cadre de cet article, donc, mais aussi plus généralement dans le cadre du « site web belge d’actualités » destiné à « fournir un aperçu le plus complet et honnête de l’actualité » qu’est 7sur7. En fait, 7sur7 qui a publié cet article n’a jamais trouvé que les hommes feraient bien d’éviter des erreurs au pieu. Pas une fois. En revanche, il trouvait déjà en 2009 que les femmes commettaient 15 erreurs classiques avec leur cul (les gourdes), puis encore en 2013, où ils sont revenus aux essentiaux en pointant cette fois 5 erreurs. Les hommes semblent n’avoir aucune erreur à éviter, aucun article traitant de ce sujet ne semble les concerner (recherche Google hein, toi aussi tu peux vérifier si t’es déjà en train de bouder). Ainsi, notre société autorise sans même s’en rendre compte qu’un média qui se veut généraliste trouve bon de rappeler les injonctions aux femmes exclusivement, et régulièrement.

Enfin cet argument du « l’inverse existe aussi et lézommes souffrent » ne tient pas car dans le système qu’on commence un peu à connaître par cœur, les femmes sont dominées, et ça passe notamment (largement) par le rapport au cul. Oui je sais, t’aimes pas trop lire ça. Mais ça change rien. Le rapport des femmes à la sexualité est déjà soumis à un tas d’injonctions. On est sexualisées hyper tôt puis pour la majeure partie de notre vie. On est toujours trop ou trop peu sexuelles. On est constamment évaluées en fonction de notre baisabilité. Le terrain sexuel est un haut-lieu d’injonctions contradictoires particulièrement néfastes pour les femmes. Tout ceci n’existe simplement pas dans la même mesure vis-à-vis des hommes. D’où le petit côté dominant tsais.

Donc pour vos #NotAllMen, je vous invite cordialement à les adresser aux responsables de ce torchon plutôt qu’à moi pour changer. Idem pour vos « alors là je ne comprends pas comment c’est possip' ». Si t’as envie de me dire que toi pas, surtout tu te tais. Je m’en fous. Ce qui m’importe ici c’est que toi et moi, on a grandi dans une société dans laquelle les hommes apprennent qu’ils mettent les règles, et que les femmes les respectent. Que tu aies l’impression d’y participer ou pas n’a aucune espèce d’importance.

Je dis ça, je dis rien (et je le dirai jamais assez), mais un Satisfyer, il s’en fout de ta tête d’orgasme, il veut juste ton bonheur.  

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D’où tu parles de sublime toi ?

Point rapide sur la sortie abrutie de Fabien Lecoeuvre. Le monsieur trouve que la chanteuse Hoshi n’est pas à son goût. Il trouve qu’elle n’est pas à son goût, publiquement, à la radio. Le monsieur trouve qu’elle est décidément très talentueuse, ha ça oui, mais par contre est-ce qu’elle aurait pas envie d’utiliser quelqu’un de « sublime » comme véhicule de tout ce talent ? Le monsieur est enfoiré ascendant morceaux de vomi.

On va faire ça en checklist, comme ça vous pourrez l’utiliser la prochaine fois que vous aurez envie de nous informer de la taille de votre trique à la vue de l’une d’entre nous.

1/Lâchez-nous le cul avec vos injonctions. Je répète, lis-le autant de fois que possible : LÂCHEZ-NOUS LE CUL AVEC VOS INJONCTIONS. Et avec vos regards dégueu qui pensent qu’à nous évaluer en fonction de notre baisabilité. C’est quoi l’idée, c’est parce que tu sais qu’elle veut pas de toi ? C’est ça, dès qu’on s’écarte même d’un poil (LOL) de vos exigences de merde, il faut que vous nous fassiez savoir, haut et fort, qu’on ne bénéficie plus de ce luxe suprême qu’est votre envie de nous baiser ? Vous me dégoûtez bordel.

2/Ce qui est merveilleux c’est que soit on est officiellement moche, soit on est officiellement sublime, soit on se situe quelque part entre les deux, et dans tous les cas on est, qu’on le veuille ou non, sur votre fucking baromètre là, en fonction duquel sera évalué notre humour, notre intelligence, notre force, notre parole, notre existence, tout ça à l’aune de la taille de nos boobs. Avant d’être quoi que ce soit d’autre, on doit être belle ou moche. Quoi qu’il arrive faut qu’on sache d’abord si on est un trou acceptable à vos yeux. La gerbe. La honte. La violence.

3/On sait toutes ce qu’on vaut physiquement, pour des mecs cis. Tu sais pourquoi ? Parce qu’on est toutes évaluées par vos sales regards. Vos réflexions « bienveillantes » sur notre corps. Vos « compliments » sur nos formes, ou absence de. Vos « préférences » sur notre maquillage, sur nos cheveux, sur nos talons. Vos « blagues » sur notre tenue. Votre « drague ». Votre « second degré ». Votre « imagination ». Votre évaluation, constante, de notre apparence. C’est un rappel régulier que notre valeur tient à ce qu’on est baisable. Tu réalises ça ? Evaluer notre apparence, c’est une dimension centrale de la culture du viol. C’est nous prévenir que la société t’autorise ça, valorise ça. C’est nous ramener systématiquement à l’idée que le respect que tu daigneras nous témoigner tient à combien tu nous trouves bonne. Sachant qu’être bonne n’impose pas non plus automatiquement le respect. Parce que ce qui compte c’est pas qu’on atteigne tes standards, c’est qu’on les craigne.

4/Non, l’équilibre n’est pas rétabli parce qu’on te dit à toi que t’es moche. Parce qu’en vrai, ton ego en prendra peut-être un petit coup. Peut-être que tu te pensais tellement au-dessus du lot que la réplique te prendra un peu de court. Mais elle ne s’inscrira pas dans une société qui te demande de préparer ton « summer body » la moitié de l’année, de perdre les kilos des fêtes l’autre moitié, qui te méprise violemment si t’as des poils, de la peau, des tâches, du gras. On n’a pas commenté régulièrement ton physique depuis que tu es tout petit. On ne t’a pas mis en concurrence sur un nombre incroyable de normes improbables pendant ton adolescence, te poussant à une autosurveillance constante. On ne te montre pas à poil dans la douche pour vendre un yaourt. Tu vois tout le temps des gens qui te ressemblent à la télé, sans que ça soit « courageux » ou « inclusif ».

5/Oublie tes excuses à base de « maladresse », de « hors contexte », de « déso que t’ait été blessée parce que vraiment y’a aucune raison, tout ça c’est dans ta tête ». Même tes excuses elles puent le ressac merdeux. À quel point faut-il être toxique pour penser que ton évaluation du physique d’une femme est ok parce que t’as dit un autre truc, aussi, en même temps. On veut des excuses, pas des justifications. Cette arrogance.

6/Virez-nous ces mecs blancs de la parole médiatique. Virez-nous ces mecs qui pensent qu’ils sont tellement les rois du monde, et traités comme tels, qu’ils peuvent se permettre ce genre de sortie. Incapables de penser autrement qu’à travers un cadre misogyne. Et qu’on arrête de les excuser par leur supposée ignorance. Ça n’est pas de l’ignorance: ils sont entourés de discours qui leur expliquent le problème. Ça n’est pas de l’ignorance, c’est un choix, un positionnement. Watch us plus laisser passer ça.

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D’où je vis seule (et pour toujours, j’espère)?

J’ai toujours perçu le fait de vivre avec mes partenaires comme une fin en soi. Jusqu’à ce que ça se mette autrement, et que la question ne se pose plus. Petit débrief très personnel d’un choix, d’un privilège et d’une raison d’être du féminisme.

Je n’ai jamais été amoureuse de quelqu’un sans avoir envie de vivre avec cette personne. Ça me semble parfaitement logique et parfaitement excitant. J’ai d’ailleurs toujours vécu ce projet comme une étape essentielle dans une variation personnelle de la suite maison-bébé-mariage (adaptée en fonction du partenaire, de ma génération et de ma classe sociale, mais l’idée reste la même : c’est le fameux escalator dont parle Victoire Tuaillon dans le premier épisode du Cœur sur la Table, qui m’a clairement donné l’impulsion d’écrire. Allez l’écouter, genre maintenant).

J’ai souvent vécu cette étape avec un sentiment d’urgence, d’excitation, comme une preuve d’amour, de sérieux et de réciprocité, un tremplin vers la suite d’une passion intacte à jamais (oui je suis plutôt quelqu’un d’intense, émotionnellement parlant).

Invite-moi, plutôt

La première fois que j’ai vécu avec un homme dont j’étais dingue amoureuse, j’avais 21 ans. L’écrire maintenant m’évoque « wtf, 21 ans » et « quel ‘un homme’, on était des bébés » mais ça semblait l’étape la plus romantique qui soit, même si je sentais (preuves écrites de l’époque à l’appui) que c’était probablement pas l’idée la plus brillante de ma vie. No shit.

Pendant les douze années qui ont suivi, j’ai vécu beaucoup seule, un peu en coloc et encore 2x en couple. Avec le recul, j’associe les phases d’appart solo à des périodes de grande liberté, pendant lesquelles j’ai été assez protectrice de ma bulle, et seuls des amants (cœur sur les amants) étaient autorisés à me rejoindre dans mon joyeux chalet bordélique tout en haut d’un immeuble. Encore aujourd’hui, j’invite très peu chez moi. Quand je le fais c’est avec plaisir, mais c’est rare. Je déteste les « passages à l’improviste » (je comprends pas pourquoi vous faites ça, les gens. J’sais pas, restez chez vous quoi). Si tu m’apportes un truc, c’est moi qui descends, pas toi qui montes. Et j’ai fait le deuil de ce qu’on m’avait vendu et que j’ai échoué tant de fois à devenir : une fée du logis qui reçoit, fait ça bien, adore ça. Nah, j’suis une bonne invitée moi.

Et pourtant, l’idée d’emménager avec un amoureux, que je la vive comme une relative obligation comme la première fois, ou comme un projet joyeux et sensé comme la dernière, je l’ai toujours accueillie comme une évidence. J’aurais été vexée qu’elle ne se présente pas, en vrai. Si l’idée de ne pas vouloir me marier, puis de ne pas vouloir d’enfants avait doucement fait son chemin, je n’avais jamais, jamais envisagé de ne pas vivre avec la personne dont je suis amoureuse. Pas dans le sens où c’était impensable tellement c’était grandiose ; mais dans le sens où c’était impensé tellement c’était la norme. C’était invisible à mes yeux, ancré si profondément que je n’avais pas conscience que c’était aussi un paramètre questionnable. Que c’était un paramètre tout court.

Faire famille

Une amie a évoqué ce choix pour elle-même un jour, en me disant super casual « ah ouais non, moi non » et j’ai trouvé ça 50% badass AF, 50% no fucking way. Genre mais c’est tellement cool, enfin pour toi j’veux dire. Parce que c’est super effrayant : on te vend tout un modèle à coup de contes de fée et de comédies romantiques, tu vois tout le monde autour de toi qui semble s’épanouir là-dedans, ou essayer de toutes ses forces, toi t’as déjà fait des choix qui te marginalisent en refusant toute une partie du package, et tu voudrais en plus pousser le truc encore un peu, genre passion solitude ici.

Pour le dire autrement, après avoir compris que le mariage ne présentait rien de sensé pour mon cerveau perpétuellement en train de se demander EN MÊME TEMPS d’où t’es pas en train de me faire un câlin, et est-ce que tu veux bien me laisser respirer-stp-merci-bien, et que c’était la perspective de ne jamais avoir d’enfants qui me foutait les papillons, vivre côte-à-côte quotidiennement avec la personne que j’aime présentait un double avantage : 1/ça me semblait être la meilleure façon de « faire famille », la seule option pour me sentir profondément liée à quelqu’un, quand ni un contrat, ni des bébés ne feraient le taf et 2/ça me permettait de rester lisible, de limiter la marginalisation en tant que femme-incomplète-à-jamais-car-sans-enfant, et donc suspecte, dangereuse, triste, sorcière (je suis sûre qu’Adrienne Rich et Mona Chollet seraient subjuguées par ma capacité à condenser leur pensée de façon si efficacement éloquente).

Et puis tsais comment ça va, la vie te met des grands coups de pelle dans la gueule comme ça, régulièrement par le biais de ta vie amoureuse. Et j’ai décidé sans trop y penser que plus jamais je vivrai avec quelqu’un. Ça a d’abord été un choix par défaut, en mode survie, quand ma vie amoureuse c’était Thatcher en plein partie de Ibble dibble. Où paumée, j’entrais dans une relation sur la pointe des pieds en chuchotant « j’suis pas v’nue ici pour souffrir aukay ? », donc la perspective d’emménager avec quelqu’un avait un effet vomitif immédiat (aussi appelé « effet Desigual ») sur ma petite personne.

J’étais dans l’faux, j’étais dans l’faux

Puis petit à petit, en plein milieu de cette situation inédite pour moi, en me sentant en couple comme un bébé à qui on doit expliquer patiemment qu’il peut pas manger du sable, j’ai retrouvé le soulagement que c’est d’avoir un endroit où rentrer seule. Après la phase vomitive a donc commencé la phase refuge, où mon chez-moi est devenu une petite grotte dans laquelle me planquer en cas de menace de coup de pelle dans la gueule. Un genre de doudou de 30m² sous lequel recharger mes batteries.

Et petit à petit, sans que je réalise vraiment, mon chez-moi est redevenu détaché de son rapport à ma vie amoureuse, jusqu’à ne plus en être un paramètre, du tout. C’est-à-dire que sans m’en rendre compte, j’ai commencé à passer du temps dans mon petit deux pièces bruxellois sans que ce soit pour éviter de, échapper à, me remettre de. Juste pour passer du temps, seule, chez moi.

Et rentrer seule chez moi à la fin d’un weekend de feu, rentrer seule chez moi après quelques jours chargés, rentrer seule chez moi pour glander comme jamais en training-cheveux gras ou en robe à paillettes que j’ose pas encore mettre dehors, rentrer seule chez moi d’une soirée entre potes (so 2019 la meuf), rentrer seule dans mon petit bordel que j’ai pas envie de ranger maintenant, rentrer seule chez moi et écrire dans le silence, et lire mes livres, et écouter Sheryfa Luna si j’veux, rentrer chez moi, dans mes affaires, dans mes meubles, mes draps, mes habitudes, dans mes choix qui, à ce moment-là, n’engagent que moi.

Bref avoir mon chez-moi, ce n’est plus un paramètre de ma vie amoureuse, c’est un paramètre de ma santé mentale. C’est devenu du self-care. Je parle pas (que) du self-care bain-masque-bougies-treat-yoself. Je parle plus globalement d’un self-care politique, celui qui consiste à s’auto-déchiffrer, à comprendre ce qu’on veut, une fois qu’on a compris que ce qui s’est imposé par la norme ne nous convient pas et nous bouffe. Identifier ce qui ne fonctionne pas avec soi, c’est une étape qui peut être douloureuse. Savoir ce qu’on va faire de cette info, comment on va aménager les solutions, c’est encore un tout autre monde, qui exige un apprentissage sans fin de soi-même. Du self-care.

Socialisée à être utile aux autres

C’est aussi se rappeler qu’en tant que personne socialisée à la passivité plus qu’à l’agentivité, à prendre moins de place qu’un homme, à remplir un rôle particulier au sein du couple (de la charge mentale ménagère à la charge émotionnelle), à se conformer à une série d’attentes qu’on peut, pour certaines, espérer laisser tomber avec plus de facilité quand on est seule (l’injonction conséquente et multiforme à l’auto-surveillance esthétique est un exemple criant, qui implique par exemple un degré différent de ce qui est considéré « se laisser aller » en fonction du genre. Ça et le fait qu’on est censées pas faire caca, quel enfer), vivre seule peut être une réelle prise de pouvoir.

Comme on nous apprend, dans les schémas hétéro, à nous positionner en fonction du regard masculin, à être constamment secondaires, ou secondées, vivre seule est une façon de s’extraire temporairement de ça, d’exploser à la batte des cases qui nous restreignent, de pas occuper cette place-là, d’en tester d’autres, de penser à sa gueule. De donner de l’importance à d’autres choses. Et d’y prendre goût.

Moi, ça me permet de vivre à mon rythme. De me sentir plus libre de mes mouvements. D’être une meilleure amoureuse et une meilleure amie. De travailler à ce que ma vie amoureuse ne soit pas toujours au centre. De m’obliger à m’occuper de moi, alors que j’ai tendance à laisser glisser ça au second plan sans m’en rendre compte quand je suis amoureuse. D’être plus consciente des choix que je fais pour ma vie sociale. Et puis toi, t’aurais peut-être d’autres raisons. Ou t’aurais peut-être envie de toucher à un autre paramètre. Ou pas. Et trouver le courage d’y penser un peu, c’est déstabilisant, pas toujours confortable, mais potentiellement libérateur.

Ça peut revenir à s’offrir la possibilité d’expérimenter des espaces que la société nous laisse peu l’occasion d’explorer, et qui diffèrent évidemment en fonction des parcours de chacune : ça peut être la solitude, la débrouillardise, l’égoïsme, le self-care, la connaissance de soi, l’ennui, le plaisir, la créativité, la patience, la capacité à faire des choix. C’est s’offrir une bulle dans laquelle, pour changer, il ne « faut » rien, où on peut déposer les armes et détricoter les attentes et voir ce que ça donne. C’est un laboratoire. Une zone d’observation de soi-même.

Tiens, je fais quoi quand je m’ennuie ; tiens, après 2 jours seule, je deviens triste ; ou tiens, la musique le matin c’est indispensable pour moi (« musique » peut être un code pour ce que tu veux). Parce que si on a intégré que la sphère domestique était notre royaume, on a bien intégré en même temps qu’un royaume où l’on vivrait seule est d’une tristesse sans nom, le témoin humiliant d’un échec et de notre inutilité. Que le royaume n’a de sens que si l’on y travaille pour l’autre, pour la famille, si l’on y exerce un rôle assigné, sans quoi notre royaume ne serait qu’une coquille vide.

I call bullshit.

Le privilège de la solitude

Dans Illégitimes, Nesrine Slaoui écrit « l’intimité est un luxe que la misère confisque ». La solitude, même occasionnelle, est un luxe. Vivre seul·e a un coût, ça coûte plein de choses, et notamment des sous. Ça coûte un loyer et une vie quotidienne pris en charge par soi tout·e seul·e, et donc des contraintes et des compromis qu’il faut avoir le privilège de pouvoir poser (interlude agacé : oui parce que « c’est une question de priorité » implique que tes besoins premiers sont déjà couverts. Au point qu’il t’est difficile d’imaginer que les « priorités » de quelqu’un·e d’autre puissent inclure manger, boire, payer ses factures, acheter des tampons, aller chez le médecin, se reposer, se divertir, qui sont des choses déjà boulonnées dans la vie des personnes qui disent « c’est une question de priorité ». Arrêtez de dire aux gens que mettre son argent ailleurs, c’est « une question de priorité ». C’est condescendant et ignorant. Fin de l’interlude agacé).

Au-delà du coût financier (parce que vivre à deux ou plus permet éventuellement des avantages fiscaux, un partage des coûts de la bouffe et des charges diverses, une mutualisation de toute une série d’éléments matériels, etc.), vivre seule s’appréhende différemment en fonction de plein de facteurs. Notre difficulté à trouver un logement (on sait qu’il est statistiquement plus simple de se loger quand on est blanc.he, par exemple) et l’énergie requise qui s’en suit. Nos santés mentale et physique influencent notre envie, voire notre capacité de solitude. Notre réseau social aussi, car le choix de vivre seule se vit bien quand c’est ce qu’il est : un choix, et qu’on bénéficie d’une vie sociale qui nous permet en contraste de nous nourrir de cette solitude, et non de la subir.

La présence éventuelle d’enfants aussi. D’autant plus en tant que femmes, quand cligner des yeux en regardant ses enfants peut être pris comme le signe d’un amour étouffant (quelle mauvaise mère), d’une distance passagère (quelle mauvaise mère), d’un excès d’attention (quelle mauvaise mère), ou d’un manque de vigilance (quelle mauvaise mère), on a aucun mal à s’imaginer comment serait reçue l’idée de vivre seule.

C’est pour ça que mon propos n’est pas qu’il s’agit là d’un graal. Je propose pas de remplacer une recette par une autre. Je propose pas d’exemple en bloc. Je propose rien, en fait. Je constate juste l’effet que ça fait, les yeux écarquillés, les airs curieux, les regards inquiets pour mon amoureux quand vient dans la conversation le fait que j’ai posé ce choix (comme s’il ne s’agissait pas d’une décision commune), et que je me reconnais à la place de ma pote qui m’avait parlé de son choix à elle, il y a quelques années. En somme, je dis juste, comme d’autres avant et avec moi : repensons les bases (se prononce aussi : mort au patriarcat).

Virginia, si tu nous écoutes

Il ne s’agit pas d’une injonction au bonheur (lâchez-nous avec votre pression), d’une invitation à tout repenser d’un coup, ni d’ajouter des contraintes. L’idée est simplement de dire : c’est pas obligé. Ça rend rien parfait, ça solutionne pas tout, juste pour celleux à qui ça convient, ça rend certains espaces plus doux. Ça rend certaines choses plus faciles. Ça rend certaines relations plus belles. Quelle que soit la situation, pour certain·es, vivre seul·e c’est OK. Pour certain·es, c’est une possibilité qui existe, qu’on peut envisager pour soi-même.

Qu’on peut même penser en déclinaison. Par exemple, vivre seule, mais pas 100% du temps. Vivre en couple (ou une variation du couple), mais pas 100% du temps. Vivre ensemble, mais en ayant sa pièce. Vivre seule, mais que pour un temps. Être en relation amoureuse, et en coloc. Mais aussi plein, plein d’alternatives qui restent à imaginer et qui passent par la déconstruction de chaque parcelle de ce qu’on tient pour acquis dans l’idée de « faire famille » et de « se mettre en ménach’ ». Quitte à tout laisser en place, après s’être rendu compte que bah oui, moi c’est ça qui me va. Mais on a le droit de se poser la question. On a le droit de changer d’avis. Et puis de rechanger d’avis. Ou pas.

Pour ne prendre que l’exemple de la parentalité, c’est exactement pour mener cette réflexion que des comptes comme maman_mais_pourquoi, bordel.de.meres, Le Regret maternel, jeneveuxpasdenfant, des collectifs comme les Mères Veilleuses, les réflexions autour du rôle des belles-mères [lien vers mon futur super article pas encore écrit sur le sujet], les livres sur le post-partum, les articles sur l’approche institutionnelle de l’autorité parentale, qui abordent la maternité d’un point de vue féministe et parlent à juste titre de la parentalité comme d’un terrain politique, sur lequel se jouent, se reproduisent ou se combattent des rapports de domination, sont absolument cruciaux.

C’est sur ce genre de terrain que s’organise la solitude forcée ou choisie. C’est sur ce genre de terrain que se confisque, et se reprend, le droit à penser par soi-même, à se reposer, à trouver de l’aide. C’est donc aussi par ce biais, par une réflexion féministe collective, que s’ouvre la possibilité d’avoir, toustes, pour du vrai, le choix d’une chambre à soi.

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D’où c’est toujours les mêmes qui décident?

Petit point haleine-fraîcheur sur la non-mixité de fait dans les espaces de décision. Après le 422è conseil de concertation Covid entre mecs blancs, je vous invite à venir chercher votre dignité à l’accueil et à prendre note au passage des points suivants.

1. L’hypocrisie qui veut que ça chiale à la censure, l’exclusion, le cétropadujeu, voire l’anti-constitutionnalité pour les plus chauds, dès qu’il s’agit de réunions en non-mixité de minorités, mais ça se réunit sans voir le problème et à tout-va entre mâles cis blancs riches partout et tout le temps sans lever un sourcil.

2. La perception que cela révèle, que les femmes, les personnes trans, racisées, pauvres, etc. sont toustes des variations, des cas particuliers du prototype que serait l’homme cis blanc.

3. Le renforcement que cela implique en retour, de l’impression que les hommes cis blancs sont le summum de la neutralité, de la rationalité, de l’intellect, dénués de biais, qu’ils sont l’universel et peuvent donc de façon efficace et juste représenter le reste de la population, et parler en son nom. Pour le dire autrement: alors qu’on a du mal à comprendre pourquoi une femme voilée nous parle d’autre chose que de son voile, ou qu’on part du principe qu’une femme ne peut qu’être subjective sur des questions de genre (ou de famille, ou que sais-je), les hommes cis blancs sont perçus comme objectifs et donc légitimes par défaut sur la totalité des sujets. Dans le genre pratique.

4. La différence majeure entre les réunions qui provoquent des haut-le-coeur chez les plus privilégié·es d’entre nous, et les réunions d’hommes cis blancs comme celle du comité de concertation (et toutes les autres) qui sont bien souvent des espaces décisionnaires, qui prennent des mesures impliquant d’autres personnes qu’eux-mêmes, et ont un pouvoir d’organisation de la société. Je fais le parallèle entre ces deux types de non-mixité parce que l’hypocrisie est criante dans la comparaison, mais ils n’ont en fait rien à voir: l’un a le pouvoir d’organiser la société, l’autre organise sa survie dans cette même société.

5. La naïveté (disons…) qui consiste à penser que les réunions annoncées en non-mixité sont injustes car excluantes, tandis que celles qui ne sont qu’implicitement non-mixtes ne présentent aucune règle empêchant l’accès à ces fonctions (regarde, d’ailleurs, la-seule-femme-à-qui-je-peux-penser-et-qui-est-bien-souvent-soit-la-première-soit-la-seule-mais-ça-n’est-pas-la-question, elle y est bien arrivée, elle). L’idée serait donc de noter qu’il se trouve juste que les espaces de décision (en politique ou en entreprise par exemple) sont majoritairement, ou exclusivement, occupés par des hommes, par des blanc·hes, par des riches, mais qu’il est préférable de faire comme si c’était le hasard qui s’acharnait. De faire comme si les règles du jeu étaient les mêmes pour toustes, sans se préoccuper ni tirer de conclusions quant au fait qu’en bout de course tiens, c’est fou ça, c’est toujours les mêmes qu’on retrouve.

Je sais pas pour toi, mais il serait, à mon humble avis, de bon ton de s’étouffer d’étonnement quant au fait que les hommes cis blancs sont bien souvent les seuls représentants, et donc représentés. I mean, d’où ? Et la réponse est toujours la même : le sexisme, le racisme et le classisme ne sont pas des inégalités ponctuelles, mais bien des systèmes d’oppression, à l’œuvre à chaque niveau de notre société, des institutions qui l’organisent aux interactions interpersonnelles.

Si t’as lu ça comme une liste de courses, franchement je comprends, moi aussi je connais cette phrase par cœur à force de la sortir. Mais c’est parce qu’elle est fucking pertinente, notamment pour expliquer l’énorme majorité que représentent les hommes blancs en situation de pouvoir: à partir du moment où chaque strate de la société joue dans ton sens, où tu avances sans entraves, voire avec des coups de pouce, voire avec des courtes-échelles, voire avec des passe-droits, sans blague que t’arrives dans les espaces qui comptent plus souvent et plus rapidement que les autres.

(Si t’es en ouin-ouin-position-fœtale là, sorry mais je vais pas pouvoir te consoler maintenant sur le fait que dire ça veut pas dire qu’on déteste chaque homme, et sur est-ce que j’ai pas honte de dire ça alors que j’ai un papa, ou que jamais les mecs se cognent l’orteil contre un meuble, nanani nanana, parce que j’ai pas votre temps en fait, et là aujourd’hui j’ai besoin que tout le monde change sa couche tout seul, bande de gros bébés).

Pour le dire autrement, et pour te donner une idée un peu plus concrète des façons dont se manifeste « le système » dans ce cas: si t’as grandi dans la bonne classe (sociale I mean), ça implique bien souvent qu’on t’ait mis·e dans des écoles avec d’autres gens de la bonne classe avec qui tu apprendras la culture au sens large de la bonne classe, tout en n’en ayant probablement pas l’impression. Tes petits camarades de la bonne classe deviendront peut-être tes futur·es ami·es médecins, avocat·es, ministres, CEO…, sur qui tu pourras compter en cas de pépin (flashnews: non, on n’a pas toustes ce réseau). Côtoyer ce milieu depuis tes premières années signifie que tu es non seulement à l’aise dans les milieux de la bonne classe, car ils te sont familiers, mais aussi que tu y sembles d’emblée légitime, de façon relativement indépendante de tes compétences.

Grandir dans la bonne classe signifie aussi que tu ressembles aux gens de ta classe, que tu le cherches ou non, que tu es rapidement identifiable comme appartenant à la bonne classe grâce à ta démarche, tes dents, tes cheveux, ta peau, tes mains, tes vêtements, ton élocution, ton accent. Cette identification fait office de patte blanche, à nouveau que tu le cherches ou non, que tu en sois conscient·e ou non, de sorte que pour trouver un stage, un emploi, un logement, tu bénéficies souvent au minimum 1/d’un réseau (le tien, celui de tes parents, de ta famille, de ton réseau), 2/d’une présentation générale que tu pourras soigner, adapter, mais que tu ne devras pas travailler à rendre moins menaçante, ou plus assertive, ou moins populaire, ou plus acceptable, car tout est y déjà conforme.

Ces facilités engendrent souvent que tu es en mesure de dégager plus de temps pour travailler, même si tu as des enfants, soit parce que la société est parfaitement OK avec l’idée que s’occuper de la maison et des enfants ne t’incombe pas, soit parce que ton salaire t’a permis de déléguer ces tâches à une tierce-personne (de ton réseau ou que tu payes), ce qui te permet également de dégager du temps de repos, que tu passeras éventuellement à pratiquer un sport de ta classe, avec des gens qui te ressemblent et qui viendront étendre encore ton réseau.

Tu comprends ce que je dis? Ce sont tous des avantages avec lesquels certain·es démarrent, et que d’autres doivent essayer d’acquérir par parcelles. Tu le vois le temps gagné? L’énergie conservée? L’estime de toi entretenue? Le confort augmenté? Sachant que là je te parle de quelques exemples, et les plus évidents parce que sinon tu vas me saouler encore plus que d’habitude avec tes « nan mais allô les généralités », t’as pas l’impression que ça devient un peu gonflé de tout miser sur la notion de mérite ? Sur l’idée que « hé, c’est ouvert à tout le monde hein » ? Et dans le prolongement, sur l’idée que « c’est bon, on a une femme », « c’est bon, on a une personne racisée » en mode diversité-caution ?

La seule conclusion sensée c’est que c’est votre non-mixité de fait qui est scandaleuse. C’est votre non-mixité qui ne dit pas son nom, et qui force à se justifier celleux qui souhaitent une bulle temporaire d’entre-soi, parce que tout le temps et partout c’est votre entre-soi à vous qui fait office de norme. Ce qui est odieux, c’est votre non-mixité qui pense parfois que si les privilèges ne sont pas conscients, activement mobilisés pour surpasser les autres, s’ils sont involontaires, ils ne comptent pas. Ou qui pense au contraire que s’ils sont identifiés et récusés, ils n’existent plus, qu’il suffirait de dire à voix haute qu’on méprise ces privilèges pour qu’ils deviennent inopérants (alors que c’est l’inverse qui se passe bien souvent). C’est votre ignorance soigneusement entretenue qui vous fait dire que vous, vous pourriez vous extirper de ce système qui vous donne raison à tous les coups. Alors pourquoi les autres ne le feraient pas?

Ce qui est excluant c’est votre non-mixité qui pense que chacun·e ses armes, que ces privilèges sont des cartes à jouer comme d’autres, qu’il est logique de les utiliser et qu’on n’a pas à s’en excuser, choisissant précieusement de rester sourd·es aux expériences de celleux qui vivent le revers de votre médaille. Votre non-mixité qui refuse d’entendre qu’il ne s’agit pas d’options que vous avez été suffisamment futé·es pour reconnaître, mais bien d’une absence éclatante, d’un vide paisible, d’un rien confortable, dès le premier jour des bien nés, aux endroits mêmes où d’autres rencontreront des embûches.

Votre non-mixité est obscène, alors que dire de vos petites manières outrées comme si on avait tué votre chat, devant la non-mixité de personnes qui ont simplement compris que vos règles ne fonctionnent que pour vous ? Peut-être vous la mettre au cul ?

Je proposerais bien que vous appreniez l’écoute, l’humilité, la solidarité, mais je crains que le problème ne se trouve pas là. Je crains que vous soyez tout à fait capables d’écoute, d’humilité et de solidarité envers celleux qui vous ressemblent, mais que votre problème réside surtout dans le fait que vous ayez au contraire très bien compris comment fonctionne ledit système, que vous n’ayez simplement pas one fuck to give, et qu’il soit insensé de demander aux privilégié·es de se départir de leurs propres privilèges. Mais comment ça tombe bien dis donc : on s’en charge.

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D’où #MeToo c’est ton argument de vente?

Je suis tombée sur un article écrit par un mec, qui parle d’un autre mec, qui a écrit un livre sur, genre, la nouvelle génération de chanteuses, parce que féminisme, parce que #MeToo, et regardez comment la couverture du livre est même mauve, comme le féminisme, waouw, cet engagement m’émeut. Sur une échelle de zéro à la coupe mulet, on est à combien sur l’échelle de l’indécence là?

Et puis finalement dans le livre y’a aussi des hommes parce que, je cite « sans hommes, il n’y aurait pas de féminisme ». Euh… Ouais alors là on part sur une grosse grosse confirmation, effectivement. Mais probablement pas pour les raisons imaginées par messieurs-les-plus-pertinents-pour-parler-de-ces-choses-là. Je suis saoulée de vos conneries (même si j’en attendais pas moins). Je prends cet article comme exemple, mais en fait on s’en fout de cet article en particulier, de ce livre en particulier, de cet auteur en particulier. Ne vous y trompez pas: je ne pointe pas un cas du doigt, je vous pointe tous. Un paysage médiatique dominant entier.

Peut-on s’il vous plaît bien envisager d’arrêter d’aller nous foutre du #MeToo au tractopelle dès qu’il s’agit d’avoir un propos sur La Fâmme ? Loin de moi l’idée d’amoindrir l’importance cruciale du mouvement, sa portée, sa capacité à nous réunir, à nous reconnaître, à nous entourer. Ça n’est pas ça que je questionne : ce que j’aimerais maintenant, c’est qu’on passe à autre chose. Pas qu’on oublie #MeToo, pas qu’on le renie, mais qu’on cesse de s’extasier à répétition sur la puissance et l’étendue de la vague, et qu’on commence à agir. Oui, c’est mondial. Oui, c’est systémique. Oui, c’est toutes les personnes sexisées que tu connais qui sont concernées. Oui, « faut vraiment faire queqchose ». Oui, « c’est fou hein quand même comme le féminisme est présent de nos jours ».

OK, va falloir apprendre à lâcher prise hein les ami.es. Allez, on y va ensemble : prends deux secondes pour encaisser, respire, émerveille-toi une dernière fois puis TIRE DES FUCKING CONCLUSIONS. Il est temps. Parce que tout le temps que tu passes à pas en revenir, c’est autant de temps où tu t’autorises à pas en foutre une. Tout le temps que le paysage médiatique passe à pas en revenir, c’est autant de temps où on nous faire croire que le féminisme a atteint sa cible.

#MeToo est une étape, pas une destination

Pendant que je copie-colle cet intertitre sur un coucher de soleil inspirant, vous allez me faire le plaisir de vous entraîner à arrêter de penser #MeToo comme une fin en soi, comme si on avait un truc sublime, suprême, et baaah je crois qu’on est bon Jean-Mich, le patriarcat : c’est réglé. #MeToo et ses prolongements actuels (#MeTooInceste notamment) sont puissants et indispensables. C’est réconfortant, de voir qu’on n’est pas seul·es. C’est, dans le même temps, horrifiant. De voir qu’on n’est pas seul·es.

Mais si la vague a eu un tel impact, c’est parce qu’elle pointe justement ça : les violences envers les personnes sexisées, c’est partout, tout le temps, tout le monde. Autrement dit, c’est systémique. Or si les journaux les plus lus, les médias qui prennent de la place et les gens qui parlent le plus fort n’arrêtent pas de pas en revenir, il se passe exactement ce qui se passe actuellement : on traite #MeToo comme si c’était la cible. Comme si l’objectif était atteint. Comme s’il ne restait maintenant plus qu’à se laisser faire pour être passivement imprégné·es de tous ces constats. Pour qu’ils percolent tranquillement et que n’y tenant plus, on commence à apercevoir des rafales de combustions spontanées, pouf pouf pouf. Les pédocriminels, les uns après les autres, les violeurs, les violents, pour pouf pouf, petits tas de cendres par la grâce de nos constats.

C’est tout le sens de la question-explosion posée par Mélusine « comment faire pour que les hommes cessent de violer ? ». C’est organiser la suite. C’est prendre acte, traduire nos observations massives en changements tangibles. Cette étape-là sera longue aussi, d’autant que poser la question n’est littéralement pas autorisé, et que #MeToo devient au mieux une précaution oratoire, au pire un argument de vente.

#MeToo®

Parce que oui, un des trucs qui me tend dans cette idée de livre « chanteuses #MeToo » c’est que c’est tellement symptomatique du branding de #MeToo. On sait bien que le capitalisme suce tout ce qu’il peut. Et retourne ce qui peut lui nuire en ce qui peut lui rapporter. En T-shirt Dior à 600 boules. En récit de harceleur marketé (non, pas présumé : il a admis les faits. Et non, pas en mode repenti : en mode c’était cro difficile d’être dénoncé). Et nous voilà au #MeToo-washing.

Où on peut avoir, comme dans mon exemple, un livre brandé #MeToo écrit par un mec, questionné par un autre mec, dans un article dans lequel encore un autre mec (Grand Corps Malade et son Master en genre) nous affirme que « la majorité des hommes se comporte bien vis-à-vis des femmes » et qu’il s’agirait donc à présent de pan-pan cul-cul la minorité-monstrueuse-que-c’est-pas-tous-les-hommes, article accompagnant l’interview radio de l’auteur menée par encore un autre mec. Tu vois le problème ? Dans tout ce bordel médiatique, il s’agit que la parole masculine reste centrale : il s’agit de parler des femmes, à la place des femmes, et plus que les femmes. Ça n’est pas anecdotique.

On va mettre quelque chose au point tout de suite, parce que je te sens te tendre tout plein : « ET ON PEUT PU ÉCRIRE DES LIVRES MAINTENANT ? » Bon, d’abord, si vous pouviez arrêter d’écrire des livres et qu’on voie ce que ça donne un paysage médiatique dominé par les personnes sexisées, non mais t’imagines la fabulosité ? Ah bah oui, t’imagines très bien comme c’est précisément là-dedans qu’on vit, mais au masculin. ANYWAY c’était pas mon propos (ouais bah ça on pose des questions, faut savoir entendre la réponse hein).

Mais calme tes nerfs, chouchou. Non seulement je me fous de ce livre en particulier, ce qui m’intéresse c’est la tendance dans laquelle il s’inscrit, mais en plus je m’en tartine les ischios jambiers que les hommes écrivent des livres (ouais y’en a qui ont installé l’appli Nike par ici). Je me réserve le droit de les re-ranger au rayon ésotérisme quand je tombe dessus, mais ma censure s’arrête là.

Ce qui me pose un gros problème, c’est quand cette mascarade revient à dépolitiser un mouvement. Qu’on ne s’y trompe pas : utiliser #MeToo comme argument de vente ne fait rien pour #MeToo. Dans cette façon de faire, il ne s’agit à aucun moment de parler de #MeToo (on parle d’ailleurs d’ « effet MeToo », de « contexte MeToo », de « l’ère MeToo »), ni de déconstruire le système patriarcal, ni même d’essayer de comprendre les mécanismes sexistes qui autorisent voire encouragent la violence. L’article ici se clôture par exemple sur une note légère de ‘bah dis donc quel vent de fraîcheur dans l’industrie musicale’, au moment même où sur les réseaux déferle la vague #MeToo de la musique. Dans le genre on entend ce qu’on veut bien entendre…

Parole libérée : check

C’est donc précisément là qu’est le problème de ce genre d’instrumentalisation dépolitisée de #MeToo : choisir de circonscrire le mouvement à la fameuse libération de la parole. Là encore, accroche-toi à ta chaise Jean-Mich, je vais me permettre d’interjecter mon féminisme hystérique.

Premièrement, limiter #MeToo à la libération de la parole suggère que jusque-là, il n’y avait pas de dénonciations privées ni publiques des violences sexistes. Ce serait arrivé comme ça, bim, avec Despacito, et tout le monde s’y serait mis. C’est simplement faux. La parole a toujours existé, elle était simplement plus facile à ignorer. Bien sûr qu’elle a pris une autre ampleur, bien sûr qu’elle a permis à certain·es de mettre des mots, bien sûr que les scandales, aujourd’hui, se succèdent. Mais c’est votre écoute qui a été forcée, pas les femmes qui ont soudainement commencé à trouver qu’il était temps de dire les choses.

Deuxièmement, aborder #MeToo comme l’apothéose d’une parole qui ne demandait qu’à se libérer et y arrive enfin, invisibilise les mécanismes de silenciation pourtant encore bien à l’œuvre. C’est faire croire que la parole des victimes est acceptée. C’est faire croire que la parole des hommes et des agresseurs n’est plus écoutée par défaut. C’est faire croire que Twitter et Instagram n’ont pas de biais sexistes qui amoindrissent la parole des personnes sexisées. C’est faire croire que nos plaintes sont désormais prises sans broncher. C’est faire croire, plus pernicieusement, que celles qui n’osent pas parler ne peuvent s’en prendre qu’à elles-mêmes.

Enfin, et c’est ce qui devrait déclencher une colère aussi large que le mouvement l’a été, choisir de ne voir #MeToo que par le prisme de la libération de la parole autorise à s’arrêter là. À se gargariser de cette bien belle réussite. À trouver qu’on est quand même trop fortiches en tant que société et qu’il est grand temps de se reposer pendant quelques siècles tellement on s’est bien donné·es. À mettre le projecteur où ça nous arrange tout en s’autorisant copieusement à continuer à faire de la merde, la même merde qui mène au constat d’une société profondément sexiste. C’est nous faire croire qu’on peut baisser les armes, qu’on y est arrivé·es. C’est s’arrêter au diagnostic, et trouver que ça suffit. Sauf qu’un diagnostic n’a jamais guéri personne, et vous mobilisez tout l’espace dont on a besoin pour discuter collectivement de la cure.

Alors OK, la libération de la parole c’est légèrement plus vendeur que proposer d’éventrer les mécanismes en action permettant la perpétuation d’un système violent et destructeur. Certes. Je vous suggère toutefois de commencer par laisser cette parole libérée aux personnes concernées plutôt que de systématiquement vouloir rechoper le micro pour y postillonner « vous avez vu comment les meufs leur parole et ben elle est trop bien libérée ? ». Et laissez leurs luttes aux personnes qui luttent, bande de rapaces.

#MeToo n’est pas une précaution oratoire. #MeToo n’est pas un argument de vente. C’est une dénonciation à l’échelle planétaire de tous les degrés possibles sur l’échelle de la violence sexiste. C’est poser le constat de la violence des dominants, et exiger un bouleversement de nos structures. Rien de moins.

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D’où la raison, c’est pas l’émotion?

La Libre s’illustre encore, cette fois par un édito prenant à bras-le-corps la notion de « cancel culture ». Ah oui mais non, pas pour adresser toutes les choses intéressantes qui auraient pu être adressées. Le débat ne manque pas de fond pourtant. Mais La Libre choisit, avec la constance de ceux qui n’ont rien à y gagner, de rester sur la forme, en opposant celleux qui aimeraient bien débattre, et celleux qui, emmêlés dans leur émotivité envahissante, censurent.

Il y a tant à dire sur la cancel culture. Tant à nuancer, à questionner, à critiquer, à définir. Heureusement que certain·es l’ont fait magistralement (cet épisode de La Poudre ou cette orfèvrerie de ContraPoints, notamment) parce que La Libre, elle, a décidé de rester empêtrée dans une position d’où être bien sûre que rien ne bouge, en misant sur l’appel à la raison pour résoudre l’émotivité ignorante militante. (Alors oui, l’édito date d’il y a une dizaine de jours, mais c’est la pandémie, mommy needs her me-time. Et le sujet semble malheureusement intemporel et dépasse largement cet édito).

En fait j’étais partie pour une déconstruction enlevée phrase par phrase de cet édito que j’ai lu, sans dec, en souriant, comme on regarde un soap un peu naze en se disant qu’on voit quand même fort les ficelles mais dieu que ça divertit.  Puis au moment de le relire et d’écrire, là, je suis prise d’une immense fatigue. Vous me fatiguez, les gens avec cette rhétorique, vous êtes fatiguant·es. C’est une fatigue toute rembourrée de tristesse, de ras-le-bol, de frustration et d’impuissance. Flemme cosmique.

Je suis fatiguée que des individus appartenant à tous les groupes dominants, blaze à particule inclus, s’autorisent à distribuer des points de bienséance, à décider à la place des groupes dont ils parlent ce qui leur convient ou non. Ce qui doit avoir de l’importance, ou non. Ce qui tient pour une demande légitime, ou non. Que portés par l’inertie de leurs privilèges et une vague impression d’avoir quand même assez souvent raison, ils ne s’arrêtent jamais pour faire le point avec eux-mêmes, dans le secret de leur propre conscience, se demander pour du vrai s’ils sont justes, faire l’exercice inconfortable mais indispensable de la remise en question régulière. (Je ne parle bien sûr pas ici de celleux qui savent très bien qu’iels sont injustes et s’en battent les steaks avec des chausse-pieds. Je parle de celleux qui tentent encore de trouver de quoi se draper de bonne volonté en espérant que ça ne se voie pas).

Je suis crevée qu’on donne des plateformes à ces personnes-là. Qu’on leur file des plateformes médiatiques et autres, au nom de la liberté d’expression, comme si leur liberté d’expression consistait pas à dire que la liberté des autres était dérangeante. Au nom de la pluralité des points de vue, comme si leur point de vue ne renforçait pas un monopole déjà criant. Ou pire, au nom de l’objectivité, enfin raisonnée, comme si la prétendue neutralité dominante n’était pas elle aussi une opinion. Je suis épuisée et pour tout dire choquée (pas surprise, entendons-nous) par la mauvaise foi qui consiste à demander d’être entendu·es, quand on appartient au groupe qu’on ne fait qu’entendre, même quand c’est pour hurler qu’ils peuvent plus hurler.

Usée de lire que « la suppression d’une parole ou d’une œuvre ne se ferait plus au terme d’un débat raisonné ou au regard de la loi, mais à partir d’un sentiment. » Et de renier dans le même mouvement jusqu’à l’humanité des dominé·es, en affirmant que « ce qui fonde notre humanité est notre ‘raison dialogique’, […] notre capacité à raisonner par l’échange », qui n’existerait pas du côté de celleux qui préfèrent « la purge et le déni ». Ça va le mépris ? Y’a quand même un petit souffle de vomi au fond de l’haleine là, non ? Quel niveau de privilèges faut-il engranger, pour affirmer que ce qu’on refuse d’entendre est, dès lors, dénué de raisonnement ? Pour qui faut-il se prendre pour penser qu’un positionnement manque de solidité simplement parce qu’on ne le comprend pas ? De quelle arrogance faut-il se parer pour prétexter un refus de débat venant précisément des personnes qu’on n’écoute ni ne lit ?

Ça m’explose de fatigue de lire que la cancel culture consisterait à « interdire de parole des intellectuels au motif que leur expression blesserait certaines personnes ». Les intellectuel·les développeraient une parole réfléchie, censurée, tandis que des quidams random auraient des émotions, des ressentis, les losers. Ça m’épuise en plus de me tendre, d’entendre qu’on oppose avec une telle facilité et une telle récurrence l’émotion et la raison. Comme si on ne pouvait pas être à la fois en colère et produire une pensée. Comme si la rage, l’indignation ou la tristesse ne pouvaient être des moteurs de réflexion, de mise en action, de prise des armes, théoriques avant tout chose. Mais aussi, de façon plus dangereuse, comme si l’absence d’émotion était gage de savoir.

Cette affirmation fonctionne comme une stratégie de silenciation, qui exige de celleux qui s’en prennent plein la gueule de ne pouvoir demander le changement que gentiment, calmement, au risque de voir la construction de leur réflexion ignorée, balayée, raillée. Comme si prendre conscience de ce qu’on occupe une position spécifique dans un système de merde n’était pas une situation bien plus propice au raisonnement et à l’ouverture que de se penser universel.

Et quelle flemme de réaliser que : quand bien même la réaction serait purement émotionnelle, c’est quoi le problème en vrai ? Entendre que quelqu’un·e se « sent » blessé·e  (pour reprendre vos guillemets dégueulasses de condescendance) ne vous suffit pas à vous remettre un tout petit en question ? Tant que c’est empreint d’émotion je ne t’écoute pas ? Tant qu’il y a pas une dissert’ pour aller avec, ça compte pas? Ça suffit pas comme demande : « Arrête, ça me blesse » ?

Je suis fatiguée de constater que défendre l’égalité est perçu soit comme niais et naïf, soit comme menaçant et dangereux. Plutôt que comme une évidence. Qu’il faille, littéralement, se battre pour la justice. Qu’il faille se défendre, se protéger de porter ces idéaux-là. Quelle arnaque, nous faire croire à l’école qu’on est toustes égaleaux, pour nous apprendre que c’est la loose de réclamer la même chose en grandissant. Que la colère, le constat de l’irrespect, l’exigence de penser la justice, devienne si facilement une négociation, quand on fait partie de celleux que ça affecte. Une blague, un jeu, quand on fait partie de celleux que ça n’affecte pas. Regarde comme ils les ont bien énervé·es hahaha.

J’en peux plus de votre complaisance. Que vous renommiez « ressenti » des arguments que vous refusez d’entendre, que vous balanciez la « morale » comme une insulte. Vous imaginez ? Ces gens se permettent d’agir en fonction de ce qu’ils estiment bien et juste. Audace ! Indécence ! Et de balayer d’une seule main les arguments qui accompagnent cette morale, contrairement aux positions qui se défendent les mains dans les poches et le regard détourné, par la magie du pouvoir structurel qui permet de monopoliser la parole pour dire que le débat est impossible. Que vous condamniez les « idéologies » comme si le travail acharné à la conservation de vos privilèges n’était rien de plus qu’un passe-temps dépolitisé.

Vu vos penchants vous poussant visiblement à prendre les gens pour des imbéciles émotif·ves, vous serez peut-être tenté·es de voir dans cette fatigue un sentiment de lassitude, de résignation, d’épuisement. Rassurez-vous: la fatigue n’est pas une émotion. Un gros dodo et on est back avec toute notre sentimentalité désinformée.

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D’où tu me suces pas quand je plie le linge ?

D’après Le Monde, quand un homme cis fait tourner un séchoir, ça mérite un article. Alors j’te dis pas quand il prononce le mot « parité ». Quand la barre est bien basse et qu’on veut nous faire croire que rien, c’est déjà quelque chose : bienvenue dans la culture de la gommette.

Le Monde, qui a décidément pris le pli de penser aux premières victimes du patriarcat (lézommes), en deux paragraphes, s’est immiscé dans ma petite journée pourtant feutrée. Tsais je viens de manger un tiramisu que j’ai pas préparé moi-même, j’ai fait l’expérience nouvelle du bonheur des lentilles un jour de pluie, je m’apprêtais à lancer WandaVision… Enfin merde, on peut pas être tranquille deux minutes ?

Tu vois, Le Monde, ton petit immondice journaleux là, tu sais ce qu’il fait ? Non, tu sais pas. Tu crois savoir, mais tu sais rien du tout, donc tu t’assieds et tu écoutes. Je vais te dire ce qu’il fait. Il contribue largement à maintenir le patriarcat en l’état. Oui, Le Monde, ton petit caca pourtant gentiment rangé dans la bienséante catégorie « égalité femmes-hommes » participe à assurer la robustesse du sexisme ambiant.

Comme j’imagine que tu grinces déjà des dents à coups de « bonnes intentions » et de nécessité d’encourager des mecs supposément trop branques pour comprendre qu’on ne fait pas la vaisselle comme on offre un bouquet de fleurs, et que donc non, personne ne leur doit rien parce qu’ils ont bien retenu que le côté vert de l’éponge, pas sur la Tefal, je vais prendre le temps de t’expliquer.

En consacrant tout un article à des mecs qui « nettoient, repassent, étendent le linge », tu confirmes à des types qui attendent que ça que participer au travail ménager mérite une médaille. Mais attention, ça mérite une médaille si eux le font. Pas si une meuf le fait, parce que elle c’est normal et ordinaire : lui, c’est extraordinaire. En parlant d’ « univers parallèle », de « monde merveilleux », d’existence dans les « interstices », de « contrée fabuleuse » (bordel le craquage, ça c’est que sur un paragraphe, on sent bien le journaliste stupéfait), de « monde à l’envers », tu donnes à ces hommes un statut d’exception. Le problème ? Ils font la base de la base de la décence quand tu vis avec quelqu’un, à savoir cleaning your shit.

Pour bien t’assurer qu’on roule des yeux à en avoir mal aux orbites, tu nous package le tout comme un truc « d’influenceurs ménage » (wtf ?) qui « s’affichent plumeau, aspirateur ou éponge en main sur les réseaux sociaux ». Attends mais what ? Donc les peys ils ont appris y’a 20 minutes à prendre les poussières et ils sont déjà en train de capitaliser sur le fait que la majorité des mecs en branlent pas une ? Parce que scuz moi mais faire le paon avec un fer à repasser à la main, alors que des femmes qui t’apprennent à faire les tâches ménagères ça remonte à au moins 2000 avant l’ADSL, tu réalises le degré d’irrespect ?

Tu te rends compte du mépris pour les personnes qui, la majorité du temps, fournissent tout ce travail, en n’étant ni valorisées, ni même mentionnées, ni correctement payées quand elles le sont ? Cet article, c’est renforcer l’idée que ce travail venant des femmes est une évidence, une banalité et un dû, tandis que la participation masculine serait une aide, héroïque et optionnelle. Il ne faudrait surtout pas émailler ces stéréotypes qui vous servent tant : soit t’en fous pas une et c’est dans l’ordre des choses, soit tu prends un selfie avec ton plumeau et t’es un héros. Face tu gagnes, pile on perd.

Puis pour bien s’assurer que tout reste bien en place, on va aller te remettre un petit glaçage de clichés en rappelant que ces mecs qui repassent, attention hein, c’est des vrais, des poilus, des qui lancent des haches, des « gladiateurs de la microfibre » qui « se battent pour faire les tâches ménagères », le tout relevé de l’expertise d’un bon vieux Jean-Claude Kaufmann, parangon notoire du féminisme. Oh boy.

Au-delà de cet article et du petit egotrip que se sentiront autorisés à se prendre les lecteurs du Monde qui gèrent assez bien le programme laine, ce type de discours est révélateur d’une tendance bien plus large que nous adoptons collectivement face aux hommes cis blancs hétéro, bref ze dominécheun, qui ont fini par nous convaincre qu’on pouvait tellement rien en attendre, que le moindre battement de cils dans la bonne direction est considéré comme une prouesse, y compris par eux-mêmes. Tu sais, ceux qui crèvent de fierté d’être les kings du sèche-linge ou de la cuisine (moins du récurage des chiottes, étrangement). Ceux qui peuvent pas entendre parler d’égalité sans trouver que quand même, ce serait pas un peu fort de café de parler de tout ça sans mentionner le Travail Ménager Masculin s’il vous plait ?

« MaIs C’eSt MiEuX qUe RiEn, FaUt EnCoUrAgEr » me geindras-tu. Et en effet, Le Monde pense peut-être renforcer un comportement, en le valorisant. Et c’est tout à fait juste. Sauf qu’à force de mettre la barre au ras du sol, le comportement encouragé-renforcé, c’est pas le partage des tâches ménagères, c’est la réclamation de gommettes au moindre comportement décent. C’est l’idée que ces mecs méritent une pipe dès qu’ils ont oublié de te couper la parole. C’est le besoin d’être valorisés quand ils ne violent pas, ne frappent pas, respectent la fâââmme et ont même un ami trans. Au point qu’il devienne impossible d’approcher la question des violences si elle ne commence et ne termine pas par une tournée générale de cookies.

Distribuer des félicitations pour un oui pour un non est révélateur d’une tendance actuelle contre-productive, voire bien sexiste dans ses pires manifestations, et qui s’immisce jusque dans nos rangs : le fait qu’il suffise à un mec de foutre à peu près 3x rien pour se dire allié (j’avais d’abord écrit « pour prétendre à », mais non : n’oublie pas que le mec décide lui-même s’il est allié ou non). Le fait qu’il soit communément admis qu’un homme puisse sortir comme un joker sa carte du strict minimum du savoir-vivre. Qu’un homme gagne des points en racontant à qui veut bien l’entendre qu’il ramasse lui-même ses chaussettes puantes ou qu’un jour, il a lu le quatrième de couv du « Deuxième sexe ». Tandis qu’une femme non seulement n’y gagnera rien du tout, mais sera surtout priée de bien fermer sa gueule sur le sujet parce que les féministes, oh, c’est bon hein, on entend que vous.

L’expression qu’on utilise beaucoup (moi la première) de cookies, ou de gommettes, est trompeuse : elle donne l’impression d’une futilité. Ce que les hommes gagnent en tenant ces discours n’est pas futile. Ils gagnent en sympathie, en crédibilité, en légitimité, beaucoup plus rapidement que d’autres, puisque moins, compte pour plus. Et quand je dis que 3x rien suffisent, c’est souvent littéral, quand les seules bonnes intentions sont largement assez: même plus besoin de se faire chier à faire, et encore moins à faire bien. Tant que t’essayes mollement, dans le pire des cas, tu as une excuse béton et deviens inattaquable même en ayant produit de la merde problématique (« vous êtes dures, il a essayé quand même »), et au mieux tu es glorifié pour la merveilleuse pureté de ton âme (« regardez comme il a bien essayé »). Pile tu gagnes, face on perd.

Cette mécanique évidente quand on parle de travail domestique (comme en atteste l’article du Monde), fonctionne donc en énormément d’endroits, jusqu’au sein-même des positionnements féministes. Nos « alliés » peuvent se permettre de lire beaucoup moins, de s’éduquer beaucoup moins sur des questions que nous aurons pris des années à maîtriser, d’être dans l’à-peu-près et l’éculé, tout en étant perçus comme aussi compétents, voire davantage. Quand nous nous épuisons à être les féministes de service, nos « alliés » peuvent choisir de s’exposer ou pas, en fonction de ce qui leur coûtera le moins socialement dans une situation donnée. Ils peuvent se contenter d’un moindre engagement, car d’abord, tout le monde se souvient de la fameuse fois où ils ont dit que le sexisme c’est caca boudin un jour dans une conversation, et ça suffit pour quelques années, et ensuite, ce qu’ils pourraient dénoncer ne les impacte jamais personnellement, par définition.

Alors même que sa position d’homme cis lui assure une flanquée de privilèges qui lui permettraient précisément d’ouvrir sa gueule bien plus souvent comme, au hasard, l’absence du spectre de l’hystérie, de la partialité aveugle et de l’incapacité de rationalité qui pèse au-dessus de la tête de toutes les féministes, à chaque prise de parole qui trahit leur positionnement. Comme le fait qu’il sera d’emblée prêté à un homme cis une supposition de plus grande objectivité, de neutralité, tandis que les féministes seraient incapables de percevoir le réel autrement qu’à travers leur prisme militant. Comme le fait qu’un homme « allié » soit cute et sexy, que son positionnement soit (volontairement ou non, ça n’est pas la question) une technique de drague établie, tandis que les féministes hétéro doivent régulièrement rassurer des random people sur le fait que leur mec est bien avec elles de leur plein gré.

Ainsi, en faisant le strict minimum, ces « alliés » prennent de la place. Ils prennent la place qu’ils disent souhaiter à d’autres. Ils préfèrent parler à la place de, plutôt que participer à normaliser la parole de. Ils s’approprient un combat et un lexique qu’ils ne connaissent qu’en surface et des discriminations qu’ils ne vivent pas. Ils occupent l’espace visuel et sonore, médiatique et militant, politique et professionnel, et ce faisant perpétuent l’invisibilisation des personnes pour qui ils disent lutter.

Alors à nos prétendus alliés : être allié n’est pas une performance (je vous renvoie notamment au post de l’activiste Aida Yancy qui s’appuie sur l’exemple de l’organisation de la manif BLM de 2020 pour expliquer le « perfomative allyship » des blanc.hes, parce que oui cette histoire d’allié ça s’applique à tous les systèmes d’oppression). Être allié n’est pas un spectacle, ni un discours, ni une précaution oratoire. Être allié doit vous coûter. Vous avez bien lu. Pas par vengeance, pas par humiliation, soumission à l’ordre matriarcal ou que sais-je. Mais parce que si le travail d’allié ne vous coûte pas, c’est qu’il maintient vos privilèges. C’est aussi simple que ça. C’est donc qu’il ne vise pas l’égalité. Que vous l’acceptiez ou non, il vise le statu quo du patriarcat, qu’il solidifie. Si le travail d’allié ne vous coûte pas vraiment, ne vous fait pas perdre quelque chose au passage, c’est que c’est vous qui en bénéficiez, pas les personnes qui subissent le patriarcat. Si le travail d’allié n’est pas dur, c’est que vous ne travaillez pas à rebrousse-poil de votre condition, or c’est la seule position dont nous pouvons bénéficier.

Le job d’allié est un travail harassant, exigeant, qui demande de faire des pauses et de reconnaître les signes d’encouragement. C’est OK de pas être toujours au top, c’est OK d’avoir du chemin à faire, mais prendre acte de l’existence du chemin ne suffit pas. Encore faut-il emprunter le chemin, activement. Et peut-être que c’est pas pour toi. Et tsais quoi, c’est pas grave. Mais alors juste, trouve-toi autre chose comme hobby et casse-toi de nos luttes, tu nous ralentis.

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D’où l’IVG en Pologne ça te concernerait pas ?

Tu te rappelles qu’il y avait eu une menace de restreindre encore plus l’accès à L’IVG en Pologne y’a quelques mois ? Que les Polonais.es étaient descendu.es en masse dans la rue pour dénoncer cette mesure ? Que le gouvernement avait dit « oui oui on vous entend, on réévalue et on vous dit quoi okay bye » ?

Le gouvernement a réévalué rien du tout: l’arrêt vient de passer.

L’avortement reste légal en cas de viol, d’inceste ou de danger de mort. L’avortement dans les cas de malformations fœtales mettant en péril la santé et la vie des femmes est désormais illégal. Cette raison représentait 96% des avortements légaux en Pologne. Ainsi, le nouvel arrêté rend de facto illégal l’avortement. Tout simplement.

Quelques réflexions, vu d’ici. Parce que cette histoire me fait me sentir triste, fâchée et impuissante.

1/ C’est trop facile de balayer cette info d’un revers de main qui dit « c’est loin ». Chaque année en Belgique on oscille entre 17.000 et 19.500 avortements depuis 2006. Chaque année. C’est autant de décisions individuelles, autant de raisons spécifiques, d’avoir recours à une IVG.

En vrai tsais quoi ? Tu connais une personne qui a eu recours à l’IVG. On connait toustes une personne. Quand c’est pas nous-mêmes. Et si tu crois que non, les chances sont grandes pour que tu ne sois simplement pas une personne à qui on se soit confié là-dessus.

2/ Ne te laisse pas bercer par l’idée que les raisons qui restent légales sauvent un peu la mise. Accéder à l’avortement légal en cas de viol, d’inceste ou de danger de mort est évidemment crucial. Personne ne remet ça en question. Mais d’une part, cela suppose que l’existence de ces différentes raisons puisse être démontrée, et on sait à quel point c’est la grosse grosse fête à ce niveau-là. D’autre part, DE QUEL DROIT hiérarchiser les besoins légitimes d’accès à l’IVG ? D’où sommes-nous censées voir là-dedans leur bienveillance de nous laisser « au moins ça », l’impression qu’on aurait sauvé les meubles, alors que RIEN ne nécessite en amont de différencier nos raisons d’avorter.

La SEULE raison nécessaire, c’est le souhait d’avorter. C’est tout. De quel droit désignent-ils des situations dans lesquelles une personne sera contrainte de mener à terme sa grossesse ? Tu réalises le pouvoir de ces gens ? Qui, tartinés de l’arrogance de ceux qui préfèrent ignorer, se permettent de prendre ces décisions à notre place, en décidant ça oui, ça non, ça oui, ça non ?

3/ Et bien sûr que je parle en « nous ». Parce que c’est aussi trop facile de mettre ça sur le compte des penchants de droite ultra catholique polonais. Mais ils ne font qu’exacerber notre situation politique. Qu’on ne s’y trompe pas : entre la politique nationale polonaise et belge, il y a une différence de degré, pas de nature.

Autrement dit, comme tu auras pu le remarquer ces derniers temps, coucou la pandémie, être en position de pouvoir (politique dans ce cas) encourage non pas à travailler pour les personnes sur qui on a du pouvoir, mais bien à travailler à conserver son pouvoir sur ces personnes. Être au pouvoir signifie passer en premier. Pas nous, eux. Conserver/renforcer les privilèges des personnes qui leur ressemble et leur permettent de rester au pouvoir. En Pologne et ici. Et en Argentine, et au Nigéria, et en Irlande, et en Thaïlande.

Vous vous rappelez comment les négociations sur la facilité d’accès à l’IVG ici il y a quelques mois sont devenues un vulgaire objet de marchandage politique ? There you go. Nos acquis sont donc aussi fragiles qu’un marchandage politique. Donc bien sûr que je parle en « nous » en parlant des Polonais·es. Parce que c’est nous aussi, ça nous fucking concerne.

4/ On sait bien que cela ne signifie pas que les personnes enceintes n’avorteront plus. Cela signifie en revanche qu’elles avorteront illégalement, donc potentiellement en mettant leur santé, voire leur vie en jeu. Ou à l’étranger, ce qui demande des ressources de temps et d’argent (imagine deux secondes la logistique en termes de job, de réseau, de recherches, de transport, de paiement et de logement si tu devais urgemment prendre ce type de rendez-vous hors de ton pays), ce qui ne rend pas cette option accessible à toustes, loin de là.

Ça n’est pas une mesure pour la vie, c’est l’exact contraire. Et oui ça nous concerne, et oui ça nous met en colère, et oui ça nous fait peur. Et au plus on est nombreuxses à être concerné·es, en colère, alarmé·es, et capables de formuler pourquoi, au plus on est aussi nombreuxses à être vigilant·es, et à rien laisser passer. Alors on bosse ses arguments, on liste ses raisons, on les étaye et on est fucking prêt.es à se défendre.

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D’où la meilleure façon de dénoncer un système d’oppression serait de ne pas en parler. Du tout. Comme ça on est sûr.

La youtubeuse Charlie Danger a commis l’irréparable en osant poster une vidéo qui parle que de femmes. Et pas d’hommes. Comme ça, tranquille, elle nous parle de la moitié de l’humanité sans se soucier de l’autre. Non mais ça va pas bien la tête?

Charlie Danger, en plus d’avoir le nom le plus classe du monde, officie sur le YouTube avec ses excellentes vidéos de vulgarisation d’histoire et d’archéologie sur sa chaîne Les Revues du Monde. Elle s’était déjà pris une grosse vague de merde pour avoir abordé de façon pourtant bien paisible les injonctions à la beauté. (Petit rappel en passant: les vagues des merde, c’est pas 2-3 peys pas gentils qui disent que le contenu est naze. On parle notamment d’insultes, de menaces de viol et de mort. Quotidiennes. Pour avoir parlé de poils. Prends la mesure).

Sa dernière vidéo toute fraîche s’intitule “ça ressemblait à quoi le sport féminin y’a 1000 ans”. Donc ça parle des femmes. Pas des hommes. Et visiblement ça mérite de s’en désintéresser sous prétexte de militantisme abusif. Elle l’explique très bien dans son thread: “on considère que l’histoire des hommes, c’est la VRAIE Histoire, mais celle des femmes c’est du féminisme/du militantisme” et ça justifie des désabonnements.

Comment se fait-il qu’il faille se défendre de parler des femmes ? On va où là ? Je rappelle au passage que les récits non-mixtes concernant exclusivement les hommes (pardon, l’Homme, parce que apparemment avec une majuscule on peut plus bouder) sont légion. Partout. Tout le temps. En mode coucou nous c’est le Neutre donc on vous englobe, booyah. Ça a pris le travail minutieux de chercheuses assidues pour rappeler que ah oui, by the way, y’avait des meufs aussi à différentes époques, qui faisaient des trucs tsais.

Injonction au chuchotement

Passée l’irritation de devoir se défendre d’être militante, pour moi, ça soulève une série de questions dont je vous ferai grâce car c’est le Walibi des « wtf is wrong with those people » dans ma tête à ce stade, mais aussi une question dont je vous ferai trop pas grâce parce qu’elle me démange beaucoup : c’est quoi la bonne façon de vous parler des gens qui sont pas des mecs cis blancs en fait ? Non parce que le scope n’arrête pas de rétrécir, et ça commence à donner vaguement l’impression que le problème n’est même plus le sujet dont on parle, mais le fait qu’on parle, tout court. Nan mais c’est une impression, j’te juge pas, j’te dis de quoi t’as l’air, stou, c’est pas méchant.

Résumons. Quand on vous parle des discriminations, violences et autre farandoles auxquelles nous confrontent les systèmes d’oppression, on peut pas être fâché·e, sinon on décrédibilise la cause ; on peut pas aborder le rôle des hommes dans ce merdier, sinon on est agressif·ve ; on peut pas mettre des récits de femmes en avant, sinon on est excluant·e ; visiblement maintenant c’est plus sur la liste non plus de pouvoir juste *mentionner* des récits de femmes. Il nous reste quoi en fait ? Parler de nous en position de victimes, ça vous va ? Mais alors en prenant bien garde de pas oublier de mentionner systématiquement que les hommes souffrent, aussi, tout pareil, larmichette appréciée.

Je veux dire, c’est quoi le ton qui vous comblerait en fait ? Celui qui vous donne pas l’impression qu’on est aigri·e, hystérique, revanchard·e, ou menaçant·e ? Parce que vu d’ici, on dirait assez basiquement que la façon idéale pour que vous entendiez ce qu’on dit, c’est précisément la façon qui permet de ne rien changer d’un iota dis donc. Tu sais, celle où on ASMR nos oppressions, où on vous dit que vous n’y êtes pour rien, qu’on dit ça en passant, qu’on change de sujet quand tu veux, et qu’on ne vous reprend pas sur vos arguments boiteux parce qu’au final tous-les-arguments-ne-se-valent-ils-pas-et-tout-ça-n’est-qu’une-question-d’opinion-hihi. Ce qui vous arrange au plus haut point, c’est qu’on vous présente tout ça dans un joli package qui vous donne l’impression d’être si progressistes d’aborder ces sujets, mais ne vous met pas mal à l’aise, ne vous dérange pas.

It’s not me, it’s you

Seulement voilà : tu ne peux pas honnêtement accepter de parler d’un système d’oppression, ou de l’une de ses manifestations, sans être dérangé. Ça tient de l’oxymore, ton truc. Comment veux-tu qu’on te parle de trucs qui sont pas dans le bon ordre sans déranger ? Comment veux-tu qu’on te parle sans déranger ton ordre d’un système dont tu as l’impression diffuse, correcte, et pas très agréable de profiter toi-même ? Et euh… oui. C’est plutôt malaisant, je te l’accorde. En tant que blanche cis hétéro, boy do I know the feeling.

Mais l’erreur consiste à attribuer la source de cet inconfort à la personne qui tient les propos, plutôt qu’à ce que les propos révèlent. À penser que cet inconfort résulte d’une sorte d’intention machiavélique collective des féministes qui veulent que les mecs en chient un max, parce que ça, ça va bien nous faire avancer. Penser que ce sont les féministes qui se branlent sur l’idée de te mettre mal à l’aise, plutôt qu’imaginer que ta seule position dans le patriarcat peut suffire à le faire.

Je te laisse quelques secondes pour t’enduire de cette bien belle idée. Puis quand c’est fait, va falloir commencer à être rudement clair avec toi-même, parce que l’inconfort il est là, il va nulle part. Donc soit tu réalises que tu le supportes pas, tu dégages de mon blog et de nos luttes, pi va falloir gentiment arrêter de se faire mousser le cul et aller brûler ton T-shirt « This is what a feminist looks like » ; soit va falloir apprendre à prendre sur toi, chaton. Et prendre sur toi, en vrai, ça veut juste dire arrêter d’être outré dès que les Méchontes Féministes elles disent des trucs qui picotent ton égo là où il est jamais picoté.

Laissez-vous picoter l’égo, merde, vous allez pas en crever. Nous, si. Tous les jours.

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D’où t’as encore confondu égalité et inégalité (oh bah zut)?

Il semblerait qu’il y ait confusion dans la tête de certain·es petit·es distrait·es ces jours-ci, qui ont encore confondu patriarcat et distribution d’oursons Haribo. Ah oui parce que jouer à l’égalité pour du semblant ça se voit, en fait. Mais oui. So ballot, je sais.

Et gnagnagna que les réunions entre personnes racisées, si c’était des réunions juste entre blancs ça passerait pas pareil hein, et gnagnagna que c’est dans l’ordre des choses que la ville de Paris se tape une amende parce qu’Anne Hidalgo a engagé plus de femmes que d’hommes, et gnagnagna que laissez Shia LaBeouf tranquille, OK il a été violent envers ses anciennes compagnes, mais il est désolé, qu’est-ce que vous voulez… Mais vous allez arrêter de nous irriter le colon avec vos bêlements? Si au moins vous étiez cohérent·es je lâcherais l’affaire, mais là vous vous sentez plus dès qu’on avance d’un micron, tout en justifiant vos indignations par la valeur-même qui semble pourtant vous répugner : l’égalité.

Donc let me blow your mind : le sexisme, le racisme, l’homophobie, la transphobie, le validisme, la grossophobie, c’est pas l’égalité en fait. Mais oui, je sais, moi aussi au début j’étais confuse. En fait, non, c’est précisément l’inverse : ce sont des formes d’inégalité (qu’on ose encore me dire que je fais pas de pédagogie sur ce blog). Ce sont des façons de désigner le fait que des groupes sociaux entiers sont désavantagés d’emblée dans notre bien belle société.

Et toi tu veux pouvoir pointer fièrement du doigt quand tu reconnais une inégalité (« j’vous ai déjà raconté comment je trouvais que le sexisme c’est trop mal? ») et en même temps trouver que traiter tout le monde de manière identique, c’est quand même bien plus chouette. Sauf que quand tu prends une situation inégale et que tu la traites comme une situation d’égalité, t’as l’air au mieux de pas savoir de quoi tu parles, et au pire de troquer tes idéaux en carton pour de la mauvaise foi puante dès qu’il s’agirait de desserrer l’emprise sur tes privilèges.

Parce que vouloir traiter de façon égalitaire deux groupes en situation d’inégalité, c’est un peu une définition du sur-place stu veux. Comment dire ça plus clairement… Imagine un groupe avec 2 petits lapins, et un groupe avec 5 petits lapins. Si j’ajoute 1 petit lapin dans chaque groupe, y’a toujours le même écart entre les petits lapins, tu vois comment ? Donner aux dominé·es d’un système les mêmes obstacles et avantages que les dominant·es de ce même système n’a de sens que si ton souhait est de maintenir la situation inégalitaire que toutes tes précautions oratoires annoncent pourtant combattre.

Je vois ton air concentré, l’esprit constipé par tant d’informations surprenantes, laisse-moi te donner un exemple. Trouver logique qu’on foute une amende à la ville de Paris pour avoir engagé plus de femmes que d’hommes parce que « on avait dit 40% minimum de chaque sexe », ça n’a aucun sens. Enfin si, mais pas le sens que tu espères avoir l’air de défendre, tout drapé de bonté que tu es. Cette attitude tiendrait la route si on partait effectivement d’une situation d’égalité, dans laquelle les hommes ne gagnent pas en moyenne plus d’argent, n’occupent pas massivement les positions hiérarchiquement élevées, subissent à part égale les obstacles liés à la parentalité, s’occupent à part égale du travail domestique, etce-fucking-tera (car la liste est encore longue).  

Or ça n’est pas ça, la situation initiale. Donc chialer à l’inégalité sur ces questions-là revient tout bonnement à pinailler sur les 2-3 situations ponctuelles et isolées dans lesquelles les dominant·es n’ont pas la main. Ça va les enfants-rois ? 90.000 balles de dédommagements pour un égo qui encaisse rien.

Alors si ton objectif est d’être insultant en faisant la gueule sur ces questions, on est bon. Si tu cherches en revanche à défendre des valeurs d’égalité et de solidarité, va falloir t’imposer une remise en question de fond en comble. Enfin si, comme je le suppose de toute ma perfidie militante, ton but est de tenir un discours d’égalité pour avoir l’air so nice, mais que faire le strict minimum du taf c’est quand même plus confortable, je me permets de te prévenir : ça commence à se voir. Et tu sais quoi? Du sexisme par paresse n’en reste pas moins du sexisme.  

Et alors ce qui est rigolo quand t’as compris ça, c’est que tu peux à ton tour y jouer tout·e seul·e chez toi, et appliquer ça à tout ce qui traverse ta tête, pour être bien sûr que tu as toujours envie que ça sorte de ta bouche. On essaye? « Holala, la non-mixité entre personnes racisées c’est vraiment comme qu’on dirait du racisme inversé ». Tututut papillon. S’agit-il d’une situation initiale déjà insolemment largement en ta faveur ? Oh bah ! On dirait bien que oui ! Te plaindre de cette situation ne reviendrait-il pas à imposer ta propre panique à l’idée que tout le monde, toi inclus·e, se rende compte, un jour, que ta présence n’est pas pertinente partout tout le temps ? Aller, un câlin et on n’en parle plus.

L’égalitarisme ainsi prôné tient d’ailleurs de la même condescendance que les discours universalistes, qui s’agacent de ce que les minorités s’entêtent à insister sur les différences qui les foutent dans la merde (les imbéciles), plutôt que sur nos merveilleux points communs (l’appartenance à la Race Humaine avant tout), ou à la rigueur sur nos différences comme des cadeaux, des richesses qui nous permettraient d’avancer main dans la main, dominé·es et dominant·es, vers le soleil couchant sur « We are the world », si seulement les discriminé·es voulaient bien la fermer deux minutes.

Alors il est plus simple de prendre avec le sourire des oppressions qu’on ne subit pas soi-même, certes. Mais entre un égalitarisme de statu quo et un universalisme qui n’est optimiste que parce qu’il est opportunément aveugle, l’honnêteté exige d’au moins ne pas (te) faire croire que tu fais partie de la solution.

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D’où on va barboter dans une piscine de male tears avec les 3 mecs et demi qui gagnent moins que leur femme ?

Une « surprenante étude » relayée par Le Monde nous apprend exactement rien du tout sur l’état actuel du patriarcat. Enfin si, que c’est « dur dur d’être dominant », ou plus précisément que « être dominant c’est ma passion et si je le serais pu je serais tout chagrin ». Et le Monde te fout ça peinard en mode percée scientifique ici.

Le 26 novembre, encore bien dans l’ambiance de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le journal Le Monde nous a gratifié d’une époustouflance que tu vas pas en revenir : les hommes sont souffrance, les hommes sont chagrin, les hommes sont petit moral.

Pourquoi ? Parce que dans de rares cas (mais quand même, c’est trop), leur compagne gagne plus de sous qu’eux [emoji coeur brisé]. Et c’est encore plus super pas juste, parce que les hommes sont tristounes, alors que les femmes* elles, l’étude dit bien qu’elles s’en foutent. Ça les affecte pas si elles gagnent moins. Limite elles aiment bien, non ? Mais tu vois, ça c’est les femmes tout craché, tournées vers l’Autre, dans la dévotion, l’abnégation, pas la vulgaire matérialité, ah ça non (Le Monde m’a jamais vue chez Monki un jour de paie semblerait-il).

J’aurais quelques petites annotations, 3x rien, par-ci par-là.

Biais de flemme

Bon d’abord, on va se calmer tout de suite sur l’impression d’universalité de l’étude sur laquelle est basée l’article : pas les vieux, pas les jeunes, que les 20-60 ans. Et puis pas les indépendant·es, leurs revenus fluctuent et tout, c’est chiant. Et puis aussi pas les cohabitant·es, on veut de la bague au doigt. Voilà, juste les couples mariés.

Alors ce qui est fun (notion toute relative), c’est que l’étude affirme elle-même (en petit poucet ça et là dans le texte, pas à la suite sinon on verrait un peu trop que tout ça se tient) que 1/certaines études précédentes sur le sujet (le bien-être en fonction de l’écart salarial) suggèrent que « la domination économique des femmes dans le ménage n’est problématique que dans les couples ayant un point de vue traditionnaliste », que 2/en excluant les couples non-mariés, on se focalise peut-être-un-peu-possiblement-mais-jsais-pas-jsuis-pas-devin-merde sur les couples plus traditionnalistes (« Nous excluons peut-être les couples qui rejettent le mariage pour des raisons égalitaristes et dont on peut dès lors supposer qu’ils auraient réagi différemment à l’écart de salaire »), et enfin que 3/une étude précédente a indiqué que « la norme de genre voulant que ‘les femmes doivent gagner moins que leur époux’, […] est hautement prédictive du succès des unions maritales ».

Well, well, well… Donc on sait que: en excluant de l’étude les couples non-mariés, on exclut possiblement un point de vue plus égalitariste. Que les couples plus traditionnalistes auront tendance à avoir une vision plus figée des normes de genre.  Que quand les femmes gagnent moins, ça renforce la longévité des couples mariés.  Mais on va quand même baser toute l’étude exclusivement sur les couples mariés, c’est plus sûr.

C’est ce qu’on appelle un biais de gros foutage de gueule. Also known as « flemme d’avoir tort, viens, on demande que aux gens qui vont confirmer nos hypothèses ». Cela dit, tu gagnes effectivement du temps quand plutôt que de partir d’une question, tu pars direct des réponses.

Les hommes sont tout chagrin quand ils arrivent pas à bien patriarquer

Pardonnez ma perplexité mais d’où, grands dieux d’où, l’étude conclut-elle que ce bonheur/malheur des hommes tient effectivement au gap de salaire avec la bienheureuse qui partage leur vie, et pas à la foultitude d’avantages que leur apporte ledit salaire ? Pour le dire autrement, je comprends bien que l’étude a remarqué que tiens, il y a une corrélation entre le niveau de satisfaction masculin et l’écart de salaire (chaton est triste quand il gagne moins, heureux quand il gagne plus), mais y’a aussi corrélation entre mon niveau élevé de satisfaction et mon pommeau de douche, et c’est pas fooorcément parce que j’adore l’odeur de l’Ultra Doux stu veux.

Le mec a-t-il un sourire béat en faisant défiler mentalement ses fiches de paie à longueur de journée, ou le mec est-il heureux car en ayant un salaire supérieur à celui de son épouse, il jouit aussi d’une validation sociale, d’un plus grand pouvoir d’achat, de la possibilité de quitter sa partenaire sans se demander s’il s’en sortira financièrement, donc de rester dans une relation parce qu’il y trouve une forme de satisfaction et non par contrainte ou crainte, d’une vie sociale possiblement plus riche car s’étirant davantage à la sphère professionnelle (car oui, les femmes gagnent moins aussi parce que leur travail salarié est davantage à temps partiel), et puis surtout, parce qu’il jouit effectivement des promesses que lui a faites la société entière depuis sa plus tendre enfance ?

Le salaire plus élevé n’est-il pas basiquement satisfaisant car il fait partie du package du dominant qui domine bien ? Du coup ouais, pour ceux qui l’ont pas, les boules quoi. Parce qu’en vrai tu sais quoi? Ils sont 12% (DOUZE !) à toucher un salaire inférieur à celui de leur partenaire. Bah ouais, je comprends, les nerfs, moi aussi ça me tendrait. Non mais sérieusement, imagine, tu passes toute ta vie à entendre que la norme veut que tu gagnes plus que ton épouse, et c’est finalement pas le cas. Bien sûr que tu souffres.

« Mais c’est exactement ce que dit l’étude, pourquoi tu nous saoules ? » me diras-tu alors, le chlore de ta piscine de male tears te picotant les yeux. D’une part, mon problème est que l’étude laisse entendre un lien de causalité où il n’existe en fait qu’un lien de corrélation, et laisse ainsi dans l’ombre tout le système qui rend les hommes si malheureux de gagner moins que leur compagne. D’autre part, je m’interroge (et c’est ma façon passive-agressive de dire « je conteste de toute mon hystérie ») sur la nécessite d’aborder les inégalités de genre de cette façon : il est clairement établi, y compris dans l’étude, que les femmes gagnent largement moins, mais le focus choisi est quand même la souffrance masculine. I mean WTF.  

L’égo en cristal est-il une donnée pertinente ?

Du coup, je me pose une question : est-ce qu’au fond on s’en tamponnerait pas la vaginade, du degré de bonheur des dominants au sein du système qui les autorise à dominer ? Est-on réellement tenu·es à l’empathie quand on lit que les hommes sont tristouchoupinou quand ils ne tirent pas les bénéfices du système qui les annonçait pourtant gagnants ? Je sais pas, je demande hein.

Car suggérer cette corrélation comme une causalité (« bichon est heureux quand il gagne plus » versus « bichon est heureux parce qu’il gagne plus »), c’est non seulement malhonnête, mais c’est aussi nier tout le système (que quelques sinistres âmes nommeront « patriarcat ») qui augmente objectivement la possibilité pour les hommes d’avoir un meilleur salaire : le système qui suggère de 1000 façons – à tout le monde, pas qu’aux hommes – que cette situation est effectivement normale, logique, souhaitable, attendue, juste…, le système qui sanctionne celleux qui dérogent à cette norme (c’est tout le principe d’une norme), le système qui ne limite pas la domination des hommes à ce seul élément, le système qui fait que seuls 12% des hommes gagnent moins que leur épouse, etc.

L’étude l’assume d’ailleurs clairement : « Tout en reconnaissant le rôle important des structures macro-économiques et institutionnelles, notre objectif de recherche se concentre plutôt sur les dynamiques interpersonnelles micro-sociales ». Genre ouais, on sait, le système c’est important mais on va quand même pas faire comme ça. Merci mais non merci le système.

Sauf que se concentrer sur le niveau micro du moral, du bien-être, du bonheur ne dit du coup rien, absolument rien, de ce qui rôde cette bien belle machine qu’est le patriarcat, si ce n’est qu’elle roule parfaitement. C’est présenter un constat (« les hommes souffrent quand ils gagnent moins que leur compagne ») comme s’il était l’un des aspects problématiques du système, alors qu’il montre simplement à quel point ledit système fonctionne à merveille. En d’autres mots, non, les hommes ne souffrent pas du patriarcat. C’est même tout le concept. Et dans ce cas précis, les hommes souffrent plutôt de l’inefficacité ponctuelle du patriarcat. Tu m’accorderas que ça change un petit peu les termes du débat.

Donc une étude « illustrant le poids des normes dans le couple » en insistant sur comment c’est ouille-ouille-ouin-ouin individuellement pour les mecs, oui je veux bien qu’on m’explique la pertinence. Parce que d’ici on dirait quand même bien que ça renforce juste le problème.

Nouvelle tactique : on change rien

La pente est glissante à partir de là, parce que pendant qu’on se désole sur les chatons qui frôlent le burn-out pour cause d’égalité, tu sais qui le vit finalement pas si mal ? Leur meuf, dis donc, dont « le bien-être subjectif […] ne semble pas être affecté par le fait d’être moins bien rémunérée ». Tu vois elles sont bien comme ça, alors que les hommes ça les rendrait tout raplapla, alors pourquoi diable changer quoi que ce soit ?

Sérieusement, on fait quoi à partir de ce constat ? On doit faire quoi, genre culpabiliser si on gagne plus du coup ? Être désolées ? Être en empathie? C’est une vraie question : on fait quoi avec cette info ?

En tout cas l’étude à sa petite idée et conclut que comme le gap salarial en faveur des femmes affecte négativement le bien-être des hommes, et que ça ne semble pas affecter celui des femmes, les hommes « pourraient être résistants à des mesures cherchant à diminuer les inégalités salariales au sein du couple ». OK donc quoi, on doit en plus pas déranger les dominants en tentant d’être moins dominées ?

Nous on est là comme des idiotes avec nos slogans, nos campagnes, nos arguments, nos mesures et tout… Mais bordel, si on avait suuuu aussi que ça vous rendait tout déprimous. On s’est mal compris, spa grave, ça arrive. Mais en tout cas on annule tout.

De la souffrance individuelle en système dominant

Honnêtement y’a encore plusieurs trucs que je trouve hautement fucked up dans cette étude (à commencer par le caractère hétéronormatif allant de soi, ou l’une des conclusions annonçant que les femmes sont visiblement « plus heureuses à temps partiel que les hommes » à nouveau en s’arrêtant sur la dimension individuelle sans noter le contexte systémique de cette satisfaction, ou encore l’idée de génie consistant – attention, innovation – à faciliter l’accès au marché de l’emploi pour les femmes qui, décidément, ont du mal. Plutôt que de repenser l’accès au travail domestique pour les hommes qui, décidément, n’en foutent toujours pas une).

Mais je vais m’arrêter là parce que ce qui m’exaspère en vrai, c’est pas tant l’étude elle-même que sa reprise telle quelle par le Monde, qui non seulement trouve cette recherche digne d’un article entier (c’est visiblement suffisamment important, nous devons être au courant), mais en plus le fait sans mise en perspective ni contextualisation ni critique.

Alors je vous vois venir, tout chauds que vous êtes avec les discussions sur la non-mixité de ces derniers jours : non, ça n’est pas « ça l’égalité », parler de la souffrance des hommes autant que celle des femmes en système patriarcal. Parce que ce que ce système organise, c’est précisément l’inégalité. Choisir de s’attarder comme souvent sur la difficulté des dominants – quand c’est pas sur la difficulté d’être dominant, coucou Éric Brion qui nous torche un bouquin sur la souffrance d’avoir été un porc balancé -, c’est prétendre qu’on peut peser de la même façon les obstacles individuels (« boubouh j’arrive pas à montrer mes émotions en public ») et les obstacles organisés de façon systémique (deux tiers des postes de direction en Europe sont occupés par des hommes, par exemple). Ou encore : « ça fait bobo dans mon cœur quand je gagne moins que ma femme », vs « en Europe, les femmes gagnent 16%,3 de moins que les hommes », par exemple.

Non, le patriarcat ne nuit pas à tous les groupes sociaux de la même façon. Quand on connait le poids des questions financières dans les inégalités de genre (qui vont de la décision de rester dans une relation abusive, aux problèmes posés par une retraite des femmes inférieure de 30% à celle des hommes), décider de se focaliser sur l’indécente fragilité du groupe qui s’en sort le mieux, sur le mal-être individuel d’une portion de la portion de la portion des dominants qui dominent de façon moins effective sur un aspect du système, c’est au mieux une énième preuve de votre trouille que les choses soient en train de changer, et au pire c’est simplement obscène.


*Parce que mon texte est centré sur la notion de patriarcat comme système organisateur du genre, je parle ici uniquement d’hommes et de femmes, non comme des réalités biologiques, ni comme les seules catégories de genre valides, mais bien parce que ce sont les classes, les groupes sociaux admis et construits par le patriarcat. En tant que système d’oppression, le patriarcat n’admet que deux catégories (les hommes et les femmes) construites comme opposées, complémentaires, mutuellement exclusives et automatiquement attirées (d’où, notamment, la seule existence du couple hétéro dans l’étude dont il est question, sans que cela ne soit même mentionné).

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D’où j’ai rien à dire un 25 novembre ?

Aujourd’hui c’est la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Et je me tais.

Allez pas croire que je m’en fous. Allez pas croire que j’ai rien à vous dire. Allez surtout pas croire que je pense pas à vous, à nous. Je fais que ça.

Je sens depuis plusieurs jours la vague qui arrive, les posts qui annoncent la journée, les comptes qui rappellent les chiffres, les rassemblements qui crient la colère. Ça fait plusieurs jours que je sens que j’ai envie de parler aujourd’hui. Ou plutôt que j’ai envie d’avoir envie de parler aujourd’hui. Faire signe dans le combat, dire « j’en suis », gonfler les rangs. Et pas, un, mot. Rien qui vient.

Enfin, rien de cohérent parce qu’en vrai ça tourne en boucle dans ma tête. C’est la journée. Internationale. Pour l’élimination. De la violence. À l’égard des femmes. Je le sais très bien qu’on est dans cette société-là, celle qui a besoin d’une journée, à l’échelle planétaire, pour rappeler que la moitié de son humanité est dominée, et que cette domination s’exprime largement par une violence à son égard.

Je le sais très bien, je le vis, je l’enseigne. Mais le fait est qu’aujourd’hui, ça me laisse sans voix.

Qu’on soit tant, depuis si longtemps, à côtoyer cette violence des hommes, qui d’ailleurs s’exprime bien au-delà la catégorie nommée « femmes », que la définition de cette violence soit floue tant elle est incommensurable, qu’elle soit si multiple qu’il faille lui foutre un adjectif dès qu’on en parle, parce qu’attention, y’a le choix et c’est pas pareil : violence physique? verbale? psychologique? virtuelle? sexuelle? conjugale?, qu’on en ait peur, qu’on en crève, que les chiffres soient limpides, disponibles et enrageants, et qu’on ait toujours, aujourd’hui, chaque année, besoin d’une fucking journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Oui, ça me laisse sans voix.

Du coup, je suis reconnaissante, vous avez pas idée, de pouvoir me laisser porter aujourd’hui, avec confiance, par celleux qui ouvrent leur grande gueule de féministe, d’allié, d’apprenti·es militant·es, de concerné·es. Et qui nomment les disparues, chiffrent l’ampleur de la violence, pointent les coupables, détaillent le problème, et dénoncent les tièdes, les lâches, les engourdi·es par tout leur pouvoir, les immondes complaisant·es qui voudraient nous faire croire au caractère performatif de cette journée, que si elle existe, c’est bien qu’on agit.

Non, cette journée ne peut pas suffire, elle est exactement ça : une journée. Mais elle a en tout cas le mérite de nous rappeler notre puissance et notre multitude, que quand on sait que se taire, d’autres hurlent, que le flambeau passe, la torche circule. Ce qui tombe plutôt bien dis donc, pour faire cramer tout ça.

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D’où les mecs seraient nos meilleurs alliés?

Sexisme obséquieux à la RTBF, incarné cette fois par Félix Radu. Dans sa chronique radio, il nous a dégommé en 5 minutes tout un bingo sexiste à lui tout seul. Ah oui, et ça parlait de féminisme.

D’abord j’ai eu la gerbe. Et puis j’ai vu les partages autour de moi, les commentaires kikou-lol-il-est-génial-ce-Félix, les likes, les cœurs, les félicitations. Puis je l’ai réécouté pour être bien sûre, et cette fois pas jusqu’au bout, parce qu’un ordinateur portable ça coûte cher, et un double-vitrage aussi, et que j’étais sur le point de jeter le premier dans le second.

Puis j’ai vu plein de meufs prendre la parole, magistralement. Mais voir tellement de femmes s’insurger, dénoncer, râler, expliquer, justifier, argumenter, et tellement de monde se pousser tout de même au portillon pour bien nous baver toute leur émotivité à l’écoute de cette chronique, toute confortable qu’elle est à donner l’illusion qu’on en est, qu’on fait partie de la lutte, qu’on est décidément si progressiste, tout en en branlant pas une, ça m’a achevée. Donc j’écris tout de même, pas pour la pédagogie, pas pour le plaisir de répéter, pas pour convaincre, moi ce qui me reste à sortir, c’est de la colère.

Puis j’ai eu ce vieux réflexe de compassion pour les dominants. Tu sais, ce réflexe qui te fait questionner ta propre colère, toute inondée que tu es de rappels qu’il faut protéger les hommes et leur égo. Le même à l’œuvre depuis qu’on est gamines. Le même qui, très jeune ado, choquée de recevoir ma première dick pic, a fait dire à ma pote « ah parait qu’il faut surtout rien lui dire parce que tu peux démolir l’estime d’un garçon en commentant son zizi ». OK, bah « merci » du coup ?

Le même mécanisme quand on te dit qu’en t’énervant, c’est toi le problème, parce qu’à cause de toi les hommes après n’osent plus prendre la parole. Bah tsais quoi si c’est pour dire ça, la prenez pas la parole, on se débrouille bien sans vos merdes. C’est quand au juste que vous comptez commencer à « essayer » en prenant en compte ce dont on a réellement besoin ? Des mecs qui nous disent qu’on a le droit de pas se faire attraper les seins en pleine rue en plein jour, on en a pas besoin. On sait ça. Alors dire « au moins il essaye », d’accord, va juste falloir m’expliquer ce qu’il essaye de faire au juste, c’est en tout cas pas d’être féministe. C’est donc parti mon kiki pour un délestage rageux. #YesAllMen.

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui j’aimerais parler d’une actualité qui m’a traversé la tête lorsque j’étais à Paris.

Mon petit Félix, le féminisme n’est pas une actu. C’est pas parce que tu t’es rendu compte du problème soudainement qu’il est apparu avec ton épiphanie. Ça fait longtemps qu’on nous dit ce qu’on doit porter. Et ça dépasse largement le cadre scolaire. Je comprends l’envie de rendre ton texte proche, concret, humain, et il était absolument possible de garder cet angle sans donner l’impression qu’un mec réinvente le féminisme dès qu’il décide de s’y intéresser. Ça fait des plombes qu’on est enragées, et engagées, et impatientes que vous dépassiez à votre tour le choc qui vous assaille dès que vous lisez un truc sexiste. Oui, sexisme, oui, tous les jours, oui, partout. Être surpris à répétition sans en tirer des conclusions n’aide personne, sauf le maintien dudit système. Merci donc pour cette belle contribution.

J’ai vu qu’on reprochait beaucoup aux jeunes filles, donc à mes petites sœurs, les vêtements qu’elles portaient lors des cours. Et donc j’ai eu envie de leur écrire une lettre depuis mon chez-moi en France.

La fatigue de voir des mecs qui se révèlent féministes parce qu’ils ont une sœur, j’te jure. Ou une mère. Ou une cousine. J’sais pas, merde, quand on vous parle du nombre de féminicides, de la violence conjugale, de la violence sexuelle, des difficultés d’accès à l’IVG, de la merde que représente souvent la contraception, des différences salariales, de l’insécurité dans l’espace public, j’sais pas, tant que ça vous touche pas personnellement, juste non quoi, c’est ça? Mais cet égocentrisme, ce manque d’empathie sauf pour son propre sang. D’autant que dans l’autre sens vous voulez pas entendre l’argument « Je ne suis pas misandre, j’ai un frère », donc bon. C’est dommage, c’était catchy.

Voilà euh… Petite sœur. J’entends à la radio, à la télé, qu’on s’agite sur ta tenue vestimentaire à l’école. Parait-il qu’il est impossible d’apprendre en étant distrait par tes seins, tes fesses, par tes jambes, enfin, les courbes et les formes qui font de toi ce que tu es. Une femme.

Hum, malaise. Mais aussi : euh pardon ? Nos courbes et nos formes font de nous des femmes ? Oui, je vous entends déjà bouder sur le fait qu’on sur-interprète, que c’est pas ça qu’il a voulu dire, OK si pour comprendre un texte (lu, pas improvisé, écrit), je dois me baser non pas sur ce qui est dit, mais sur ce qui aurait pu l’être, avouez que c’est pas une super nouvelle pour un mec dont le taf est d’écrire. Il a évidemment le droit de se tromper. Mais nous demander de comprendre ce qu’il a voulu dire en disant autre chose, on va peut-être éviter de le prendre trop pour un con, d’accord ?

Donc : nos seins, nos fesses, nos jambes, nos courbes, nos formes, font de nous des femmes. Super nouvelle. Si je fais du 70A, je peux quand même prétendre au titre ou c’est mort ? Et plus largement : est-ce qu’on peut, s’il vous plaît bien, deux secondes, particulièrement quand vous voulez vous faire mousser en jouant au féminisme, arrêter de nous asséner qu’être une femme passe par des attributs physiques ? On peut lâcher le corps des meufs, genre DEUX SECONDES ?

Peut-être serait-il temps de rappeler à ces gens-là qu’avant d’être un objet sexuel, c’est ton corps.

Je sais pas, un petit « plutôt que » au lieu d’un « avant de » ? Non, virer totalement l’idée que notre corps n’est pas un objet sexuel, ni avant, ni après être un corps, c’était trop radical pour toi ?

Tu es née comme ça. Tu n’as pas décidé d’avoir de la poitrine et des hanches.

Tant de catastrophes en si peu de mots. Première chose, les meufs sans seins et sans hanches sont aussi harcelées, sexualisées, sommées de virer leur crop-top, parce que tu sais quoi ? Le problème, c’est toujours pas notre corps. C’est le patriarcat. Mais j’imagine qu’avec les guillemets que tu lui fous plus loin, c’est pas encore bien bien ancré cette idée-là.

Deuxième chose, je l’avais pas vu venir le petit appel à la Nature en forme de tacle transphobe. Si on est nées comme ça, alors on mérite pas le harcèlement. En revanche, si on a choisi d’avoir un cul et des seins, là c’est bon, on a ce qu’on mérite ? « C’est pas sa faute, elle est née comme ça » ou comment réitérer une petite injonction contradictoire au passage : ayez des seins les meufs, c’est ça qui fait que vous êtes des femmes. Par contre si vous en avez et que c’est un choix (du rembourrage de soutif à la chirurgie esthétique), faut pas venir vous plaindre hein…

Et s’il n’est pas « républicain » d’être à l’aise dans ses pompes, de mettre en valeur le peu que la nature a bien voulu nous donner,

Je rappelle pour celleux du fond qui auraient pas bien entendu : tant que c’est la Nature, c’est bon. Et puis le crop-top et les minijupes c’est d’office pour nous mettre en valeur, c’est pas plus compliqué que ça visiblement. Il remonte à quand ton dernier crop-top, Félix ? On en parle des façons dont les filles et les femmes sont encouragées à se « mettre en valeur » ? Mouais, je me disais bien, on va plutôt rester sur un discours individuel, questionner le système ça fait trop mal à la tête.

Comprends-moi bien : je suis la première à me sentir méga biche en minijupe. Ce qui ne m’empêche pas de réfléchir sur les raisons qui mènent à cela. Et si je peux me permettre de pointer une idée fausse grosse comme un égo masculin : « être à l’aise dans ses pompes » et « se mettre en valeur » sont très rarement des synonymes pour les meufs en monde patriarcal.  

S’il n’est pas républicain d’avoir des goûts, des couleurs, d’avoir chaud en été, enfin s’il n’est pas républicain d’être une femme, et bien je la refuse avec toi, petite sœur. Je ne veux pas de cette société-là.

Mais quelle, mec, tu en profites absolument chaque jour de cette société que tout d’un coup tu trouves caca-boudin. « Je la refuse avec toi », dit le mec blanc dont la parole est d’avance légitime et rémunérée. « Je ne veux pas de cette société-là » dit le mec qui ne peut se permettre de tenir des propos aussi paresseux que parce que cette société-là le lui permet.  

Il est impossible d’enseigner à l’école distrait par un décolleté, cependant il est possible d’apprendre dans un monde empli de panneaux, de corps dénudés, de publicités chosifiant la femme et la beauté pour vendre du parfum, du dentifrice, des biscuits.

Ce rapprochement « la femme et la beauté ». Va quand même falloir m’expliquer d’où dès qu’on cause des mecs, on a droit à un #NotAllMen parce qu’on généralise trop, mais que dès qu’on parle des femmes, on devient « la femme ». Mec, tu nous demandes de pas généraliser et dans l’autre sens on n’a même pas droit à un pluriel quoi. Et sur le fait de lier femme et beauté, je te renvoie à mes commentaires précédents, aux autrices féministes et, en dernier recours, à ta probable volonté de pas passer pour le plus jeune des boomers.  

Il est possible d’éduquer dans un monde où les femmes touchent en moyenne 18% de moins que les hommes. 18% c’est pas beaucoup. Pour te dire sur une main ça donne plus ou moins un majeur.

Vous allez dire que je chipote, mais un mec qui lève son majeur, c’est tout un imaginaire patriarcal en soi. Je vous laisse aller vous renseigner sur la signification du doigt d’honneur, et puis tant que vous y êtes poussez jusqu’à vous abonner à cestquoicetteinsulte sur Insta. Tsais histoire de pas insulter les femmes en pleine chronique « féministe » (tu vois moi aussi j’aime bien les guillemets finalement).

Petite sœur, étant ton grand frère, j’ai bien peu de conseils à te donner. J’ignore ce que c’est d’être une femme aujourd’hui.

Tu la sens arriver la salve de conseils qu’il va lui donner ?

Cependant je sais ce que est être un homme de nos jours, et c’est sur quoi je vais m’attarder.

Le tonnerre gronde, la terre tremble, ça va péter.

Tu aurais raison d’être en colère, petite sœur. Moi aussi, je suis révolté, ce qui se passe est inadmissible. Et c’est une honte que toi et moi nous en soyons encore ici à en parler.

Haha y’a qu’un mec pour parler seul à la radio, en format épistolaire, et appeler ça une discussion, j’adore.

Dans ce long combat que tu vas devoir mener,

Ah oui parce que je suis OK pour qu’on en discute tout seul, mais pour le combat pfff, flemme, non ?

résiste. Je t’en prie, résiste à l’appel des généralités.

Et là les meufs sentent un nœud se former dans leurs boyaux. Le fameux, le constant, le systématique, « pas de généralités ». Tout en parlant de « la femme ». Non, non, rien, c’est bien, continue.

Non. Non, les hommes ne sont pas tes ennemis.

Ah ouais ? Gender studies 101, chaton. Les hommes ne sont pas nos ennemis. Tu sais c’est qui l’ennemi ? Le patriarcat. Le système qui nous organise. Et tu sais qui bénéficie du système ? Les hommes dis donc. Et tu sais ce que ce système vous autorise, par exemple ? Harceler pépouze. Gagner plus de sous. Partir légitime. Parler plus. Prendre littéralement plus de place. Nous violenter impunément. Vivre dans un monde organisé pour vous, et pour que cette domination se perpétue.

Donc on a quelques raisons d’être tendax, tu vois. Surtout quand vous vous attribuez notre cause pour faire semblant de vous départir de vos privilèges le temps d’une chronique, par exemple. Tu peux pas décider tout seul que t’es du côté des femmes et autres populations minorisées, tout en conservant tes privilèges. Et tes privilèges, ils vont nulle part. Donc c’est bien gentil de nous rappeler que vous n’êtes pas nos ennemis, mais franchement avec des alliés comme ça, qui a besoin d’ennemis, sérieux. 

Non, le violeur ce n’est pas nous, non.

Écoute, factuellement, si, c’est vous. D’abord de façon très littérale : tu n’as pas idée (et ceci n’est pas une excuse, c’est un constat atterré) du nombre de viols qui ne ressemblent pas à ta perception du viol. Je vais pas te citer la foule d’exemples que moi et les femmes qui lisent ceci pourraient te crier. De nouveau, éduque-toi. Donc si, c’est vous.

Et puis systémiquement, c’est vous aussi. Comme tu t’apprêtes à le dire, la quasi-totalité des viols sont commis par des hommes. Et tu sais à quelle catégorie tu appartiens, dans le système dont je te parlais ? Allez, je te laisse trouver tout seul. On vous demande pas de vous excuser pour les autres, ni de vous excuser d’être des mecs. On vous demande en tout cas de fermer votre gueule quand c’est pour dire que vous pas.

D’abord parce que c’est souvent faux (que tu t’en rendes compte ou pas, que la meuf t’ait prévenu ou pas. Je sais, c’est dur comme réalité, pour nous aussi bichon), ensuite parce que ça n’apporte, mais RIEN, au débat. Ça fait avancer exactement rien du tout, tes petits efforts essoufflés de nous faire croire que tu serais le seul être humain à avoir compris comment t’extraire du système patriarcal.

Non, être une femme ne fait pas de toi une victime et être un homme ne fait pas de moi un agresseur.

Je te renvoie à mon commentaire précédent : en système patriarcal (oui je vais le prononcer suffisamment pour conjurer tes guillemets), les femmes sont dominées, les hommes sont dominants. Je te parle de système, je m’en fous que tu connaisses une meuf qui rit aux blagues sexistes. Je te dis que la société est organisée de façon à ce que je rencontre plus d’obstacles que toi. Et encore, je suis blanche comme toi. Mais je vais pas te lancer sur l’intersectionnalité, après tu vas te sentir obligé de faire une chronique dessus et tout.

Par ailleurs, d’où tu te permets d’utiliser le terme « victime » comme si c’était un truc honteux ? Je te l’apprends, je sais, mais si t’écoutais les féministes, tu saurais qu’on discute aussi de ça. Se dire victime ou pas. Y trouver de la puissance ou pas. Éduque-toi.

La quasi totalité des viols sont commis par des hommes. C’est important de le souligner.

Afin de ne plus jamais devoir en parler.

Mais la quasi-totalité des hommes n’ont jamais levé la main sur personne.

Et ? Le rapport stp ? D’abord, c’est intéressant d’apprendre que c’est là que toi, tu mets personnellement la barre. Lever la main sur une femme (euphémisme s’il en est), c’est là qu’on commence à être un mec pas bien. La foule d’autres privilèges dont tu disposes est donc conservée bien au chaud. Ensuite, je te renvoie à nouveau à ta perception du viol qui, décidément, te fait dire pas mal de conneries, en plus de perpétuer des stéréotypes dangereux. 

Le féminisme ne doit plus être un combat de femmes pour les femmes. Il l’a été longtemps, mais il ne doit plus.

Ah euh ministère des raisons d’être du féminisme ici.

Il est temps que ce soit un combat de femmes et d’hommes pour l’humanité.

AAAAND WE HAVE A WINNEEEER. Franchement le combo #NotAllMen/Mansplaining, on est sur du bon gros niveau d’ignorance, pour quelqu’un qui a décidé de nous aider. Ça ne me semble pourtant pas être le truc le plus compliqué : tu veux en savoir plus sur l’Histoire ? Tu lis des historien·nes. Tu veux en savoir plus sur le féminisme ? Tu lis des féministes. C’est fou quand même cette histoire de redéfinir soi-même les objectifs d’un combat dont tu dis toi-même que tu ne fais pas partie.

Pour moi le féminisme, c’est de l’humanisme qui réalise que même les bases ne sont pas respectées.

Mais on s’en fouuuut de ta définition. Et sinon on demanderait pas aux féministes ce que c’est le féminisme ? Tu crois que c’est un hobby, qu’il y a pas d’expertise, ou juste tu t’en fous et tu fais ça avec tout ? Genre « pour moi un pain au chocolat, c’est un saucisson en robe de soirée », mais wtf dude, de quoi, tu, parles ? Avoue c’est le bordel si tu te mets à tout redéfinir toi-même, tu penses pas que les féministes elles ont taffé là-dessus, et elles ont une assez bonne idée de la direction à prendre ? Tu crois qu’on passe juste notre temps à pas s’épiler, ou c’est quoi ?

Et exclure les hommes de cette lutte,

ouin-ouin atomique dans 3… 2… 1…

c’est vous priver de votre meilleur allié.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHAHAHAHA. Hahaha mais cette audaaaaace, cette audace masculine, l’audace du privilège, ça me laisse toujours pantoise. Donc le mec qui en fout pas une, ne s’est visiblement pas informé (et va pas aller remettre la responsabilité sur celles qui t’ont relu, on te voit arriver à des km), nous explique qu’on a rien compris au féminisme et qu’on doit s’y prendre autrement, se colle sans sourciller l’étiquette de best allié du monde. Attends, si ça c’est pas une preuve que vous êtes juste biberonnés à vous sentir compétents d’emblée sur tout et n’importe quoi.

L’ennemi, puisqu’il faut le nommer, c’est la bêtise. C’est la violence, c’est le silence.

Oui ça on avait vu que le silence c’est pas trop trop le truc que tu vas valoriser quoi. On part plutôt sur un modèle « dis tout ce qui te passe par la tête » si j’ai bien tout compris.

C’est l’ancien monde, le « patriarcat ».

Vas-y, on sonde : qui s’est repassé le moment en disant « il a mis des fucking guillemets là où j’ai rêvé ? » et puis a dit autour de soi à voix plus haute « Il a mis des fucking guillemets! ». Meilleur allié, change rien.

C’est la peur, le manque d’estime, c’est l’irrespect

Qui existent, comme chacun sait, de façon transcendantale, désincarnée, flânant calmement jusqu’à trouver une victime (oups pardon, on peut plus dire victime), mais ne s’inscrivant nullement dans les actions, comportements, paroles d’humains sensés.

Et ça, ça n’a pas de sexe, ça n’a pas d’âge, ça n’a pas de nationalité.

Mais non, comme c’est pratique.

En ce moment, beaucoup d’hommes sont idiots.

Même si la bêtise n’a pas de sexe, tu vois, c’est une question de moment. Un moment de quelques siècles, oui, bah, jsais pas, un moment quoi.

Hélas. Si tu savais comme je suis désolé, et comme j’ai honte parfois. Mais que cette bêtise criarde

j’avais jamais vu cette orthographe pour « culture du viol »… C’est de l’inclusif ou bien ?

ne t’empêche jamais d’apprécier un compliment,

« T’es bonne ! Tu suces ? Hé c’est un compliment hein, salope va » et surtout quand on te dit dans la rue que t’es plus jolie quand tu souris, essaye de bien bien apprécier, d’accord ? Mais oui, enjoy !

qu’on t’ouvre la porte, qu’on t’invite à dîner, que parfois on t’appelle « mademoiselle ». C’est joli « mademoiselle » quand c’est dit avec amour,

T’as bien compris ? Tu continues à nous laisser te traiter comme la fragilité incarnée, comme des bons dominants, et tu fermes ta gueule parce que c’est fait avec amour, tu comprends ?

que parfois t’aies même envie de dire « non » pour dire « oui », ou de dire « oui » pour dire « non »

Là je… Je sais pas. Je suis d’une naïveté confondante, j’ai cru que ça, c’était globalement compréhensible. Mais : non.  Ça va la validation du viol ? Mais mec, on bosse comme des acharnées à faire comprendre que « non », c’est non ; « peut-être » c’est non, « zzzz » c’est non, « pas sure » c’est non, on se fait chier à vous faire des métaphores à base de thé, et toi tu re-débarques comme un bienheureux sur une chaîne publique écoutée par plein de monde pour tout foutre en l’air avec un « nan mais, en fait, non parfois ça veut dire oui, et oui ça veut dire non ». Mais mec, t’as vu ça où que ça allait passer, ça ? T’as vu ça où que c’est là-dedans qu’une meuf va trouver de la force, de la puissance, dans un « non ça veut dire oui » ? Je suis enragée de cette phrase.

Ne laisse jamais quelques abrutis incapables d’entendre quand « non », c’est « non », te retirer la richesse des jeux amoureux.

Quelques abrutis incapables, tu veux dire, la quasi-totalité d’hommes qui violent ? Mais oui, super conseil ça dis donc, et puis souligne bien que c’est la responsabilité de la meuf hein, de surtout pas se laisser impressionner par les violeurs, enfin, « les abrutis », pardon.

Nous ne sommes pas égaux. D’accord ? Ni les hommes et les femmes, ni les hommes et les hommes, ni les femmes et les femmes.

dit le mec blanc dans sa petite chemise de lin qui a voix au chapitre sur la radio nationale… SANS FUCKING BLAGUE.

Nous sommes tous incroyablement, et terriblement différents. Il y a des forts, des grandes, des sévères, des douces, des petits, des fragiles, des violentes, des peureux, des viriles, et des féminins. Et c’est ça qui est beau. Et c’est ça qui donne au monde ses reliefs et ses couleurs.

Ça a l’air de te faire très plaisir cette énumération des différences entre nous, donc je m’en voudrais presque de te casser dans ton élan, mais de nouveau : tu mélanges tout, de quoi tu causes ? On vit dans un système inégal, qui répartit les richesses et le pouvoir différemment entre hommes et femmes, qui crée une culture du viol dont tu viens de parler, mais tout va bien parce que y’en a qui sont grandes ? Je sais pas si c’était possible de dépolitiser plus que ça le combat féministe. Well fucking done.

Par contre, il est impératif que tous ces êtres imparfaits et différents aient dès la naissance les mêmes droits, les mêmes chances et les mêmes armes pour mener sa vie comme ils l’entendent, comme elles l’entendent.

Trouve-moi un mec qui est pas d’accord avec ça. Et si tu penses aux masculinistes, bah oui, regarde jusqu’où tu dois chercher, dans quel extrême tu dois te vautrer pour trouver quelqu’un qui va te contredire là-dessus.

Porter un vêtement ne devrait jamais être source de peur et de jugement. Tu as le droit, petite sœur, de rentrer chez toi le soir à pied. De prendre le métro sans qu’on te touche, ou te siffle. Qu’on te paie pour ton travail.

Oh waouw, OK. On continue sur ce mode là, donc. J’adore comme les mecs sont ultra féministes dès qu’il s’agit de dire des trucs consensuels. Je dis pas que je suis pas d’accord : oui, évidemment qu’on devrait avoir le droit de, oui, merci. Mais sérieux, les voix qui disent le contraire, faut les chercher hein. C’est globalement admis que oui, les femmes devraient avoir le droit de. En fait tu te démarques pas en disant ça, tu vois? Ce qui est chouette avec ce discours, c’est que tu gagnes des points sans t’engager à rien.

Ce qui reste dans le chemin, c’est vos actes, c’est l’impunité, c’est l’aménagement de l’espace public, c’est la socialisation genrée, c’est le travail reproductif, gratuit et invisible, c’est les discours médiatiques (dont celui-ci). Ce genre de discours consensuels ne sert qu’à ça : ajouter du bruit au consensus. Il n’apporte rien, il ne dit rien qui n’est pas déjà admis. Vous vous sentez pousser des ailes en tenant des propos pareils, sérieusement ? Vous pensez que ça fait de vous des féministes de nous taper une envolée lyrique sur ce que vous trouvez que nos droits devraient être ?

Vos mots on les connait par cœur et on est passées à autre chose depuis longtemps. On sait très bien ce qu’ils devraient être, tellement qu’on en a fait un mouvement politique massif, qu’on théorise là-dessus tous les jours, qu’on descend dans la rue, qu’on écrit, qu’on gueule, qu’on solutionne, qu’on tente, qu’on pense. Vous réalisez le décalage, quand vous arrivez avec un sourire béat à nous lister ce que vous, vous voulez bien nous concéder ?

Lisez les féministes, elles ont plein d’idées. Faites un peu violence à vos égos ampoulés et ouvrez un fucking livre. Écrit par une féministe. Éduquez-vous. Éduquez vos garçons. Arrêtez de bouder comme des gosses sur les féministes sérieux, on fait le taf. On a une piste d’atterrissage d’avance sur vous, et vous persistez à nous ignorer en pensant avoir inventé la poudre dès qu’il vous vient l’originale envie de nous penser vos égales.

Qu’on t’estime pour tes qualités, qu’on t’aime pour ce que tu es, qu’on te laisse être ce que tu voudras. Alors porte ce que tu veux porter, petite sœur, et emmerde les gens que ça dérange.

Ah mais oui parce qu’en fait on n’avait pas bien compris la stratégie : il suffit de les emmerder, ces gens-là. Tsais, on te traite de chienne quand tu marches, mais toi, si tu te laisses démonter, bah c’est eux qui gagnent, tu comprends ?

Mais voilà… je recommence avec mes conseils de grand frère paternaliste à te dire et me donner mon avis.

Ah bah si tiens, y’a une phrase qui tient fort bien la route.

Alors qu’au fond c’est toi, c’est toi petite sœur qui va grandir dans ce monde, et qui va devoir affronter tout ça, tous les jours, au quotidien.

Chacun sa merde, et comme moi, je n’ai absolument rien à voir avec cette situation, c’est pas moi, c’est les autres, que veux-tu ? Par contre, bonne chance hein.

D’ailleurs certainement qu’avec le temps mon discours va te paraître bien bête et un peu maladroit.

Je veux bien qu’on s’attarde un peu sur cette histoire de maladresse. Est maladroit « qui n’est pas adroit; qui manque d’adresse, d’habileté », dans son activité matérielle, intellectuelle ou son comportement. Et on est OK avec ça ?

La maladresse est brandie avec une fréquence incroyable pour justifier des propos ou actes sexistes, comme une raison pour expliquer l’insondable je-m’en-foutisme des mecs quand il s’agit de tenir des propos cohérents sur le féminisme. Roméo Elvis a été maladroit. Les flics qui prennent nos plaintes sont maladroits. Félix est maladroit.

Non seulement c’est un bien faible mot pour désigner l’étendue de votre ignorance complaisante, mais vous présentez ça par ailleurs comme un état, comme une constante. Quelqu’un·e qui casserait un verre dès qu’il « vous aide à faire la vaisselle », au bout d’un moment sa maladresse vous donnerait envie de lui en foutre une, non ? Mais là non, les mecs essayent, et leur maladresse est cute. Et les féministes sont chiantes de répondre « attends mais on en est toujours là ? Nan mais tsais quoi, reviens quand t’as appris à tenir un verre correctement ».

À ce moment-là ce sera à toi de m’apprendre comment me battre auprès de toi.

Euh ouais parce que bon, je vais quand même pas ouvrir Google tout seul, je sais même pas quoi taper. Pi j’ai des messages à délivrer moi ici, j’suis busy-busy au boulot, j’te raconte même pas. Toi c’est ton oppression, donc bon, j’sais pas, file-moi tes résumés.

Apprends-moi à trouver ma place dans ton combat.

Comme meilleur allié, on pouvait pas rêver mieux. Faut donc tout vous livrer sur un plateau quoi.

En attendant, comme disait Louis Aragon, féministe d’avant-garde dans Le fou d’Elsa : « L’avenir de l’homme est la femme. Elle est la couleur de son âme, elle est sa rumeur et son bruit. Et sans elle, il n’est qu’un blasphème ».

Attends le mec nous cite UN auteur, UN « féministe », et c’est un fucking mec blanc. Moi je dis: slow clap.

J’espère que ma chemise n’aura pas trop distrait ceux qui m’écoutent,

Petite blagounette sur le fait que haha, z’avez vu, quand c’est un mec ça passe crème. Oui, je sais que t’as cru que c’était de la provoc’, que c’était de la dénonciation, que dis-je, un positionnement militant pour bien mettre face à leur connerie les mecs qui pensent comme ça. C’est oublier l’inconséquence totale de ce genre de retournement, c’est dire : les normes qui s’appliquent à vous ne s’appliquent pas à moi, et je suis prêt à fustiger ceux qui vous les imposent. Donc il y a eux, et il y a vous, et moi je suis en-dehors. Tout ceci ne me concerne pas. Mais je veux bien arbitrer si jamais.

Et que ces vers parviendront à ceux qui les ont oubliés.

Mais oui, petit rafraîchissement de mémoire. Ah t’avais jamais lu Aragon, toi ? Ho bah d’accoooord, va falloir se refaire une p’tite culture hein.

Je t’embrasse, Félix.

Bon du coup je vais me permettre de pas t’embrasser. Et oui, je sais, « t’as cru bien faire ». Oui, « ça partait d’une bonne intention ». Mais vos bonnes intentions, perso, je sais plus quoi en faire. Elles frôlent le sol et oublient de se nourrir. Je me fous, en fait, de vos intentions. J’en peux plus des pseudo-féministes. J’en peux plus de vous entendre vous faire mousser sur notre dos.

Si vous saviez l’exigence qu’on s’impose à nous-mêmes, et entre nous, quand on parle de féminisme. Si vous saviez la curiosité quasi-obligatoire qui nous pousse à comprendre notre propre oppression. Si vous saviez le feu qui nous prend au bide quand on lit une meuf qui raconte ce qu’on vit. Vos intentions devraient être une étape préliminaire, mais vous les enfourchez pour votre entrée en grandes pompes dans le monde du féminisme, dont vous ne savez rien.

Ça passe très mal, l’idée que les hommes ne peuvent pas se dire féministes, je sais. Et pourtant, si vous aviez la moindre idée de ce qu’on sue pour maîtriser tout ça. Du nombre de meufs qui sentent que ça leur parle, mais qui n’osent même pas s’attribuer le terme, car elles s’estiment « pas prêtes ». Du nombre de mecs qui se sentent extrêmement prêts, mais qui imaginent que le travail se fait tout seul, en papotant. Ou qui ne prennent jamais la parole quand il le faut. Ou qui prennent toujours la parole quand ils devraient se taire. Ou qui estiment que les féministes leur doivent du temps, de l’énergie, de la pédagogie, en échange de leur carte de parti. Soyez humbles pour changer, éduquez-vous, questionnez-vous, ouvrez les yeux sur le système et votre place dans celui-ci, sur les merdes que avez fait vivre vous-mêmes, par arrogance et par ignorance.

Éduquez-vous, éduquez vos garçons, vos frères. Entourez-vous de gens qui ne vous ressemblent pas. Et de grâce, fermez vos gueules tant que c’est pas pour dire un truc constructif. Arrêtez de dire que faire à vos sœurs. Vous savez c’est qui, les meilleures alliées de vos soeurs? C’est les féministes.

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D’où qu’ils sont les hommes matures qui savent vraiment gérer un pays?

On a un gouvernement dis donc! Et pour fêter ça, le quotidien belge Le Soir titre : « Gouvernement fédéral: des jeunes, des femmes, des néophytes – un casting insolite ». Mais nous rassure en chapeau: « Cela s’explique ». Ouf que ça s’explique. Encore un peu ça s’expliquait pas. Mais non, ça s’explique.

Bon, je serai brève parce que j’ai du Alice Coffin à terminer, et qu’en fait ça m’épuise d’écrire là-dessus. Et je sais que la presse s’en fout. Et je sais que ça révolutionnera rien. Mais j’ai envie de le souligner comme un réflexe, à force d’entendre qu’on en fait des caisses pour rien. Comme un « bah si, vous voyez, quelque chose, encore ». Puis après faut convaincre que c’est un « quelque chose » qui vaut la peine et tout, pfff, fatchiiigue.

Et aussi parce que c’est mon amie Chloé qui m’a envoyé le lien, avec en commentaire énervé/ironique, « Mais où va le monde?! D’où qu’ils sont les hommes matures qui savent vraiment gérer un pays? Manquerait plus qu’il y ait un noir. » Et ça m’a fait rire. De détresse certes, mais tsais bien. Et je me suis dit que si mes potes commençaient à m’envoyer des punchlines, je pouvais bien en tirer un article.

La politique en non-mixité choisie

Capture d’écran du site du journal Le Soir, datant du 4 octobre 2020.

Bon, pourquoi ce titre est-il problématique ? Après tout, n’est-il pas effectivement « insolite » de trouver tant de diversité dans un gouvernement ? C’est pas pour ça que les féministes vous font chier justement toutes les semaines ? Oui, alors justement. Ce titre articule parfaitement les deux facettes du problème que constitue l’invisibilisation des femmes en politique.

D’une part, les femmes politiques disparaissent comme l’oxygène à mesure que l’on monte en altitude, d’autre part la cause et le symptôme de cette invisibilisation (on est bien dans ce genre de souci cyclique dans lequel on ne sait plus où est la tête, où est la queue. Comme tant d’hommes me direz-vous, mais ne nous égarons pas), c’est que la politique n’est pas un endroit où il est normal de voir réussir des femmes.

Il ne s’agit pas de m’insurger contre une célébration de la diversité à laquelle on aspire. Mais ne me dites pas qu’il s’agissait de se réjouir, alors que le lexique choisi tient surtout de l’étonnement (on parle d' »insolite », de « casting étonn[ant] », de « surprise ») . On est bien moins dans le « oh cool ! » ou le « enfin ! »  que dans le « so weird… ». Étranges, les femmes en politiques. Étrangères. En pays que le masculin pensait pourtant conquis.

Mais t’inquiète hein, l’article nous rassure très vite : De Croo a écrit un livre sur le sujet. Le sujet de la fâmme, je veux dire. Et donc, « il faut bien dire qu’[il] était attendu au tournant ». OK on peut respirer, y’a une raison rationnelle à tout ça. Une explication. N’allez donc pas croire non plus qu’elles aient quelque chose à foutre là.  

Trouver qu’on exagère en nous citant vos trois exemples et demi de femmes cheffes d’État dès qu’on parle d’invisibilisation, et en même temps traiter systématiquement les femmes comme exotiques dans la sphère politique, y’a un moment ça va commencer à se voir.

« La femme », cette adorable incompétente

Ensuite, et pour enfoncer le clou, il y a ce pernicieux amalgame du titre : femmes, jeunes, néophytes. En plus de la condescendance du « mais qu’est-ce que ces gens foutent là ? Regardez comme iels sont pas à leur place », une épaisse couche d’infantilisation consiste à mettre tout le monde, femmes incluses, dans le même sac, étiqueté « inexpérimenté·es », sur qui plane, comme le confirme l’article, le lourd soupçon de l’incompétence. Le sac de celleux qui vont devoir faire leurs preuves.

Le paragraphe traitant de cette inexpérience ne se gêne d’ailleurs pas pour mêler nouvelle diversité et inexpérience : « Une nouvelle génération également, représentative de la diversité du pays, […] qui devra faire ses preuves. Car le revers de la médaille, c’est l’inexpérience de plus d’un ministre ou secrétaire d’Etat. » Là encore, votre réjouissance sonne étrangement comme de la bonne vieille méfiance.

Genre ouais, les nouveaux c’est bien, mais on sait pas ce qu’ils valent, alors que les AUTRES, les anciens, les vétérans, les normaux, *cough* les hommes blancs *cough*. Excusez, chat dans la gorge, je disais donc : LES HOMMES BLANCS CIS PRIVILÉGIÉS. Eux on sait. Eux ils ont fait leurs preuves, regarde la crise sanitaire. Ah ouais non, on s’est mal compris·es, on voulait pas dire qu’il fallait que les preuves soient probantes en positif hein. Enfin sauf pour les nouveaux, qui avaient qu’à être là avant.

Étonnement sélectif

Je m’étonne, enfin, que le caractère « insolite » du gouvernement Vivaldi, porte sur la diversité de son inexpérience, alors que tant de choses me semblent autrement surprenantes. Je répète, il me semble crucial de mesurer l’avancée de la cause, en comptant les minorités pour les célébrer ou en déplorer le nombre. Ce que cet article ne fait pas. Il s’effare, avec quelques décennies de retard, que quelques femmes aient voix au chapitre dans les sphères de pouvoir.

Et le fait que ce gouvernement ainsi créé poursuive de nombreuses dynasties belges, j’sais pas, ça t’étonne pas ? On réfléchit une seconde à ce qu’une meuf se prendrait dans la gueule, notamment en termes de soupçons d’incompétence, si elle était si limpidement la fille de, sœur de, cousine au troisième degré de, voisine-il-y-a-deux-ans-mais-la-collusion-est-évidente de ?

Et si la meuf en question était non-blanche? Et si la meuf en question était non-valide? Et si la meuf en question était non-binaire? Je suis désolée de n’envisager ces personnes imaginaires qu’en rapport à la norme, mais c’est précisément cette norme invisible, so-called neutre, so-called universelle, qu’il me parait urgent de mettre à jour. Cette norme précisément, comme rempart à l’étonnement. Qui autorise tout, là où l’existence même, la présence même de son contraire est insolite.

Mais nan, on va pas développer ce point là Jean-Mich, on a plus le temps. Et le fait que le gouvernement se soit créé sur l’enfouissement du projet de loi assouplissant les conditions d’accès à l’IVG en Belgique ? Et le fait que le gouvernement si diversifié soit plutôt très blanc ? Enfin je sais pas, y’a un tas d’autres choses qui me sidèrent quant à la composition de ce gouvernement, qui nous auraient épargné un « holala regarde, des femmes, c’est ouf ! »

Remettez-vous, on est là. On est partout. Quittez donc votre état de sidération, et réjouissez-vous bordel de cul.

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D’où vient cette indulgence inouïe pour les agresseurs?

Donc pendant que les Oscars dégagent Polanski, les Césars, bras ouverts, l’accueillent en tant que représentant de leur assemblée générale. Parce que « membre historique », AKA « on a toujours fait comme ça » et que donc bon, tu comprends, on n’a pas le choix.

Au même moment, je me retrouve à devoir m’expliquer again and again face aux messages qui insistent: mon dernier post sur les excuses de merde de Roméo Elvis est trop dur. Quand même, il s’est excusé (déjà, de une, chapeau l’artiste, courbettes à l’infini) et c’était pas trop trop mal pour une première fois. Il fera mieux la prochaine, t’inquiète.

Crédit photo: Thesupermat, under the CC 4.0 license.


Au même moment, Gérald Darmanin, est visé par une information judiciaire pour viol, et poursuit les mains dans les poches son travail de ministre de l’intérieur français, parce que bon, présomption d’innocence à deux vitesses tu comprends, ce serait trop pas aimable de le dégager sans qu’il n’ait eu l’occasion de nous montrer toute l’étendue de sa haine des femmes, et que par ailleurs, c’est surtout pour lui que c’est difficile toute cette enquête.

Au même moment, on gueule que la cancel culture, c’est le nouveau terrorisme à jeter en bloc parce que si on peut plus être un trou du cul publiquement, où va le monde.

Au même moment, on est toutes entourées de nos violeurs et agresseurs qui ne seront jamais reconnus comme tels par qui que ce soit, et surtout pas par eux-mêmes, parce qu’on est nombreuses à garder ça pour nous (sans blague) et que « les viols et les agressions sexuelles sont les crimes et délits pour lesquels les victimes portent le moins plainte ».

Bon. J’ai envie de hurler. La réaction par défaut à un mec qui fait de la merde c’est de surtout pas trop le chiffonner, mais on est où là? Et pendant ce temps-là, moi je suis trop sévère avec mes petits montages Paint? Et les féministes elles desservent leur cause en étant trop énervées? Mais tu réalises la molassitude avec laquelle on traite les agresseurs?

On parle pas de maladresse (malgré que c’est le mot adoré de la presse pour en parler), on parle pas de faux-pas, on parle pas d’un manque d’informations qui mènerait à prendre de mauvaises décisions. On parle d’un sentiment (justifié) d’impunité, on parle de mépris, de haine, de déshumanisation, au minimum d’une totale déconsidération, qui se traduisent en actes violents, non-consentis. Tu réalises ça? Que c’est de ça dont on parle? Tu comprends que Roméo Elvis a dû s’excuser parce qu’il a agressé sexuellement une femme?

On parle d’un système qui autorise tout ça, qui le facilite, l’accepte, voire l’encourage, et le pardonne. Et l’empathie que tu éprouves, et dont tu clames qu’on devrait tou·te·s faire preuve, pour l’agresseur, sa vie future, ses possibles remords et son droit à l’erreur (ALORS QU’IL NE S’AGIT PAS D’UNE ERREUR MAIS D’UNE AGRESSION), participe en ligne droite au bon huilage de ce système. Fait partie intégrante de ce système.

Ce discours complaisant sur les bribes de décence que choisissent de montrer certains hommes après avoir été des ordures, est effrayant. Et ce qui fait peur en premier lieu, c’est la puissance de ce système, sa logique implacable, qui nous incite tou·te·s et avant toute chose, à éprouver de l’empathie envers les dominants. À se remémorer dès que possible leur humanité et donc leurs failles, la rudesse du système, la façon dont ils y sont eux aussi piégés d’une certaine façon, à garder en tête qu’on ne ferait peut-être pas mieux après tout, que personne n’est irréprochable, et toutes ces fucking précautions qu’on ne songe pas à appliquer aux dominé.es, victimes, survivant·es, cibles, dont on se contente de répéter qu’elles parlent décidément très fort.

Notre système a largement démontré que non, il ne broierait pas les vies des accusés. Vous pouvez souffler, il n’arrivera rien de conséquent à Roméo Elvis (non, perdre un sponsor n’est pas ce que j’appelle quelque chose de conséquent au vu de l’accusation dont il fait l’objet). Roman Polanski poursuit sa carrière, tout comme Gérald Darmanin, Luc Besson, Brett Kavanaugh.

Non, les féministes ne vont pas soudainement grand-remplacer tous vos mecs blancs bourgeois placés en masse au sommet de toutes les formes de pouvoir que compte cette société. Respire chaton, tes héros sont visiblement bien safe là où ils sont et quoi qu’ils fassent. Et c’est précisément pour cette raison que non, ton empathie n’a pas à être distribuée de façon égale envers agresseurs et victimes pour que tu puisses avoir ta gommette d’être humain décent. Ce sont les dominé·s, les minorisé·es, celleux contre qui le système joue pas la balle, qui ont besoin de ta bienveillance, de ton écoute, du bénéfice du doute. Qui ont besoin qu’on les entende plus fort, qu’on les écoute plus fort, qu’on les croie plus fort que les dominants.

Penser qu’il est nécessaire de témoigner du même degré de sympathie à l’agresseur et à sa victime pour que l’affaire soit juste, c’est l’expression éclatante de tes privilèges. C’est partir du principe que la situation initiale est égale. Alors que c’est cette situation initiale qui autorise un homme à estimer que le corps de quelqu’un d’autre lui appartient, et qui te rendra spontanément plus suspicieux d’une victime que de l’homme qu’elle accuse, pendant que tu te féliciteras, dans ton infinie mansuétude, de ne pas choisir de camp.

Maintenant est-ce qu’on peut s’il vous plaît se re-concentrer et travailler à une distribution de notre empathie qui ne détricote pas ce qu’on s’acharne à défendre le reste du temps? Ce serait chic.

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D’où c’était ça tes excuses, Roméo?

Et sinon ça va les excuses de merde? Tu touches une femme sans son consentement et t’es applaudi parce qu’au moins t’as dit « déso »?

En fait la barre est tellement basse qu’on doit se contenter de ce torchon qui n’admet rien, minimise et tente quand même d’avoir le beau rôle, c’est ça ? Merci mais non merci, try again.

Et comme je sens que ça risque d’être compliqué cette histoire, je me suis permise de corriger ton truc.

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D’où on peut venir avec nos seins mais vraiment si on peut pas faire autrement?

Le Musée d’Orsay a refusé l’accès aux lieux à une étudiante, à moins qu’elle ne se couvre. Parce qu’elle est arrivée avec un couteau en disant qu’elle allait défigurer toutes les oeuvres et que non j’déconne, elle portait juste un décolleté.

Je vais aller straight to the point parce que je suis à la fois pressée et atterrée. Entre le « mais d’où c’est pas l’évidence » et « visiblement faut encore expliquer ». Entre l’envie de pas lâcher l’affaire et la vraie fatigue qui appelle l’air de rien à la résignation.

C’est parti pour le bonheur d’être sexualisée en 7 points.

Capture d’écran de la vidéo de Brut
  1. Réalises-tu l’enjeu de refuser à qqn.e l’accès à un endroit parce qu’on se sent habilité·e à décider ce qui peut être et ne pas être ?
  2. Vos pentes savonneuses à base de « et quoi après on peut venir au musée en bikini ? » sont indispensables pour argumenter votre position qui, effectivement, a bien besoin d’un petit coup de pouce. Car la situation en elle-même n’est pas problématique, c’est ce qu’elle dit qui vous tend. C’est qu’elle dit qu’une femme pourrait se passer de votre avis et vivre sa vie. Que ce que vous percevez comme un excès de féminité et de sexualisation entre dans un lieu de Culture en tant que sujet plutôt qu’objet.
  3. C’est aussi nous rappeler que nos corps sont, par défaut, inadéquats. Que ce que vous percevez comme des attributs féminins est au mieux tolérable, et sous certaines conditions. Qu’il nous revient de faire l’effort d’être acceptables d’après vos critères qui, bien sûr, sont trop difficiles à atteindre pour être acquis sans travail ni une fois pour toutes.
  4. Et si j’écris à plusieurs reprises « ce que vous percevez », c’est exactement ce que je veux dire. C’est ce qui a été défini comme appartenant au féminin, au moins, au non-neutre, au marqué, voire plus largement au non-masculin et qui structure tout, l’accès aux lieux d’apprentissage, à l’espace public ou au musée.
  5. Et comme c’est votre perception, c’est aussi votre subjectivité, c’est donc aussi suffisamment arbitraire pour nous apprendre à pas jouer avec les marges. Pour qu’on soit en tout temps conscientes que comme la norme est instable, c’est en s’y collant au maximum qu’on prend le moins de risques.
  6. Parce qu’on parle bien de risques. Ce contrôle permanent est épuisant. Que de la perception que vous aurez de nos corps dépendra le respect que vous daignerez nous témoigner est épuisant, violent, injuste et enrageant.
  7. C’est pas « juste une tenue », comme vous conditionnez à cette tenue notre humanité. À chaque écart de vos règles à la con, le risque d’une déconsidération plus ou moins conséquente. Dont vous nous expliquerez d’ailleurs qu’on l’a bien cherchée.

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D’où Kaufmann vient poser ses couilles sur la table?

[TW violences conjugales et viol. Discours mascu. Responsabilisation des victimes.]

J’ai écouté l’épisode des Couilles sur la Table avec Jean-Claude Kaufmann. Comment j’ai pas trop trop aimé. J’ai eu envie de casser des choses. J’ai mis du temps à comprendre ce qui se passait, j’étais pas prête. Puis j’ai eu envie de débriefer thérapeutiquement. Viens donc vomir dans ta bouche avec moi.

Dans la petite sphère féministe sous-terraine qui dirige les mouvements de la Lune, fait des tresses de poils de jambes et fomente un plan pour convaincre AOC de devenir belge, y’a un buzz ces jours-ci, autour du dernier épisode en date de la déesse Tuaillon (coeur dans les yeux). Dans l’épisode « Un gars, une fille : portrait du mâle en couple » du podcast Les Couilles sur la Table, Victoire Tuaillon invite Jean-Claude Kaufmann, sociologue français, pour discuter de « certaines expériences masculines du couple hétérosexuel ».

Chercheur renommé, « cela fait maintenant 30 ans qu’il observe et analyse comme sociologue ce qu’est le couple hétérosexuel aujourd’hui » donc bon, l’idée, de base, c’était de parler de ça. En introduisant l’épisode, la journaliste-militante-teneuse de micro pour moi une fois pendant 2 minutes fabuleuses lors d’une rencontre à la librairie Tulitu (pfiou j’avais peur de pas arriver à le placer, mais si, regarde, ça passe crème) ajoute : « Beaucoup de constats qu’il pose dans ses livres m’intéressent, mais je dois dire que ses analyses me semblent souvent bancales. Or elles sont largement reprises dans les médias, le plus souvent sans être remises en question. Le ton de cet épisode est donc assez différent des épisodes précédents. Je voulais comprendre nos points de désaccord et vous entendrez qu’ils sont nombreux ».

Alors au niveau du ton assez différent euuuuh, ouais. On est bon. À en croire la bulle de mes Internets, la majorité des femmes de Bruxelles a présentement envie de balancer son frigo par la fenêtre, donc on, est, bon. Pour le dire vite pour les derniers foufous qui n’ont pas écouté l’épisode en question, il s’agit d’une heure d’écoute où tu dois bien faire attention où tu mets tes ongles parce qu’où qu’ils soient tu vas les enfoncer. Parce que Kaufmann il s’est cru chez Ruquier, ou alors quand on lui a dit « podcast féministe » il a cru que c’était pour du rire, ou alors il s’est dit qu’après 30 ans de recherche on est moins obligé·e de faire le taf. Toujours est-il que pour l’écrasante majorité de ses prises de parole, je sentais mes glandes salivaires au taquet, bien conscientes de la possibilité d’une régurgitation imminente. Et à la fin de l’épisode, j’étais en gueule de bois et je me suis demandée pourquoi, grands dieux, je m’étais imposée ça.

En préambule : I heart Victoire

Que les choses soient claires. Non, je n’ai pas aimé cet épisode. J’assume cette position tout comme il est logique de supposer que Victoire Tuaillon et l’équipe du podcast assument pleinement leur position d’avoir diffusé l’épisode. Mais j’ai envie de faire une remarque préliminaire, car j’ai toujours une petite appréhension quand je critique le travail d’une féministe, pour deux raisons.

1/ On s’en prend tellement plein la gueule de l’extérieur, on passe son temps à se justifier, à justifier l’existence et la validité du féminisme, on fait face à des tsunamis de mauvaise foi dont on comprend vite que la rationalité, l’argumentation, le débat éclairé ne sont pas des composantes – je prends le premier exemple qui passe : je lis ce matin qu’une élue parisienne, Alice Coffin, vient d’être mise sous protection policière à cause de la shitstorm qu’elle se prend pour avoir joué un rôle important dans la démission de Christophe Girard, ex-adjoint à la maire de Paris et possiblement complaisant vis-à-vis de Matzneff avec qui il entretenait une « relation amicale ». Alice Coffin dénonce ça, et a finalement dû accepter d’être placée sous protection policière. C’est chouette la vie de militante. Donc se permettre de dire qu’on a été déçues, fâchées, confuses, face à des initiatives féministes ajoute objectivement au flot de merde qui les accompagne déjà ;

2/ L’une des façons dont on nous prouve que le féminisme ne sait lui-même pas ce qu’il raconte, c’est de mettre les projecteurs sur les tensions internes (je sens bien que je devrais dire « guerre intestine » mais j’ai toujours trouvé ça un peu crado comme expression, c’est que moi ?) censées montrer que décidément, elles savent même pas se mettre d’accord entre elles, le féminisme c’est tout et son contraire, aka du bullshit pour meuf moche qui s’ennuie, cqfd. Et c’est relativement easy à faire, étant donné qu’il existe effectivement des féminismes et pas un féminisme, que donc des tensions existent pour de vrai. Certain·es appelleront ça un mouvement critique, riche et réflexif, d’autres un foutoir qu’on comprend rien donc inutile.

Ceci étant dit, je choisis ici de critiquer effectivement cet épisode pour plusieurs raisons, notamment parce qu’en fin d’épisode, Victoire Tuaillon, elle a dit ça : « En sortant de cette heure et demie d’enregistrement, j’étais perplexe. Je regrettais déjà de ne pas avoir eu la présence d’esprit de poser telle ou telle question, de faire telle ou telle répartie, telle ou telle remarque, mais je vais vous épargner la liste complète de mes regrets […] Je suis encore plus curieuse que d’habitude de savoir ce que cet épisode vous inspire ».

J’ai trouvé ça d’une classe inouïe. Diffuser un épisode à propos duquel elle affirme avoir des regrets, c’est une self-mise en vulnérabilité de ouf. C’est se dire voilà, moi j’ai tenté ça, je trouve pas ça parfait et je vous écoute. Bref, j’ai du respect pour Victoire Tuaillon, j’ai du respect pour son taf, j’ai du respect pour cette prise de position, et je pense que ce sont en fait des conditions idéales pour formuler la critique. Enfin, pour être complète et précise, je ne critique pas ici le travail effectué par Victoire Tuaillon (que ce soit au niveau de la prépa de l’épisode ou de la façon dont elle mène l’interview, à base de calme olympien), mais je me questionne en revanche sur la plus-value de cet épisode, sur la plus-value de ce gars, maintenant, à cet endroit. C’est aussi la raison pour laquelle dans cet article, je reprends très peu les interventions de Victoire Tuaillon, pour me concentrer sur le discours fucking problématique de Kaufmann. Tout ce qui est entre guillemets est garanti verbatim, supplément tics langagiers.

Colère fresh

Une chose que j’apprécie beaucoup dans LCSLT c’est que je trouve régulièrement Victoire Tuaillon bienveillante, dans le sens où elle semble mettre autant d’énergie à respecter la parole de son invité·e, qu’elle en met à respecter l’écoute de ses auditeurices, à qui elle fournit un cadre dans lequel les propos cata, limites, intolérants, n’ont pas leur place. Et c’est, dans ce cas précis, le contrat implicite autour de ce cadre qui m’a semblé être rompu. En ce qui me concerne, je n’approche pas particulièrement ces podcasts comme des moments de méga détente, étant donné qu’elle y discute parfois des sujets difficiles, que ses questions peuvent apporter des réponses avec lesquelles je peux être en désaccord, qu’émergent parfois des réflexions qui peuvent être malaisantes, inconfortables, exigeantes.

Donc je sais que la colère peut y être présente, I mean allo, ça parle de patriarcat. Mais j’approche ces podcasts comme des espaces dans lesquels la colère générée par le sexisme peut être refroidie, car les raisons de cette colère sont analysées, déconstruites, explicitées. Là, avec Kaufmann, j’ai eu l’impression d’un épisode qui génère effectivement beaucoup de colère, mais qu’il appartient finalement à l’auditeurice de faire ce qu’iel peut avec ses ressources pour opérer le refroidissement, la déconstruction, de son côté, après l’épisode, avec les outils dont iel dispose à ce moment-là. Et pour cause : le sexisme n’y est pas juste discuté, il y est incarné et laisse, du coup, peu de place à sa propre déconstruction (aka, ton ego a pris énormément de place, Jean-Claude).

Je vois deux scénarios dans lesquels discuter avec quelqu’un.e avec qui l’on sait qu’on ne sera pas d’accord est intéressant : soit ça produit quelque chose de nouveau, et encourage alors à se repositionner, même un tout petit peu, parce que la discussion est venue gratter des endroits chatouilleux ou inexplorés. Soit la conversation n’apporte rien de nouveau, ne pousse personne à se repositionner, mais peut servir aux spectateurices du débat, pour enrichir et affûter leur propre argumentation. (Répondre à un commentaire tout droit sorti de mon bingo ne m’apporte rien, souvent n’apporte pas grand-chose non plus à la personne qui a commenté par agacement plus que par curiosité, mais peut en revanche profiter aux lecteurices de l’échange).

Dans cet épisode des Couilles sur la Table, on n’est ni dans l’un, ni dans l’autre, et c’est précisément ce qui m’a dérangée. Le premier scénario aurait exigé des arguments solides et/ou nouveaux, ce qui n’était pas le cas de la part de Kaufmann, et le deuxième scénario aurait impliqué que Victoire Tuaillon ait l’espace pour confronter Kaufmann sur tout son bullshit, ce qui n’était pas le cas – rapport au ratio incommensurabilité du bullshit/temps de parole de Tuaillon. Ça n’est donc pas tant un débat qu’une énième tribune pour ces propos gerbants qu’on connait finalement par cœur. Et pour celleux qui ne les connaissent pas par cœur, les clés d’exploration et de déconstruction de ce discours me semblent simplement absentes – pour l’instant, étant donné que la possibilité que le podcast prolonge la question à l’avenir n’est pas exclue.

Parler de parler de parler

Tout se passe comme si le sujet de l’épisode c’était le couple, alors qu’il y a un deuxième sujet, en filigrane : le discours mascu sur le couple. Et ce qui me manque, là, c’est un discours méta : un discours sur le discours. Pas juste un discours qui parle du couple, mais un discours sur le discours qui parle du couple. Une déconstruction des propos de Kaufmann. Qu’on puisse mettre de temps en temps sur pause, et dire « vous voyez là, l’argument qu’il a utilisé ? C’est un argument utilisé dans les discours mascu et c’est problématique pour telle et telle raison, et on va le décortiquer ensemble. Et vous voyez là, cette douzième interruption de la part de Kaufmann ? Et vous voyez là, comment il répond pas à la question tout en ayant l’air d’y répondre ?  Et vous voyez là, c’est un argument fallacieux ou lacunaire. Et vous voyez là, c’est une erreur factuelle de la part du sociologue. Et vous voyez là, c’est ce qu’on appelle un biais méthodologique. Et vous voyez ça ? C’est quand j’ai frappé dans le mur. »

J’aimerais que les propos tenus par Kaufmann ne soient pas utilisés en faisant semblant qu’ils vont ajouter quelque chose au débat, qu’ils vont générer des tensions fertiles. Car c’est supposer que 1/ces arguments méritent d’être re-re-re-re-entendus, et que 2/il s’agit d’un débat. J’aimerais que ses propos ne soient pas utilisés comme la parole d’un expert pertinent, mais bien (ou, au moins, aussi) comme des données qui fournissent la matière à des questions qui me paraissent bien plus intéressantes : comment des discours dominants qui ont l’odeur et la couleur de l’expertise masquent leur propre subjectivité ? Par quels mécanismes l’aura d’un grand sociologue français, qui parle comme un grand sociologue français, peut tricoter un petit chandail de légitimité à un discours nauséabond ? Comment on parle, quand on est dominant ? Comment on fait de la recherche ? Qui on lit, qui on référence, qui on cite, qui on mobilise, quand on est dominant ? Comment on débat, comment on est interviewé, comment on se laisse interroger ?

Objectivité en papier crépon

Tout au long de l’interview, le truc qui te flingue en premier le microbiote, c’est la forme. C’est la façon qu’à Kaufmann de s’exprimer : sa condescendance, ses interruptions multiples, son bavardage par-dessus la voix de Victoire Tuaillon, son manque d’écoute, ses esquives des questions qu’il semble trouver futiles. Pour enrober tout ça, y’a un truc super pervers en particulier, c’est qu’il s’est trouvé une cape d’objectivité de derrière les fagots, un définitif et récurrent « Je ne juge pas, je constate ». Et ce truc-là est plutôt fortiche, faut avouer. Quand Kaufmann affirme « moi je constate les faits, moi c’est une démarche de vérité, c’est ça ma passion », ça lui permet essentiellement deux choses (de maaarde).

D’abord, ça lui donne le statut plutôt balaise de mec qui constate. De mec dont c’est le métier de constater. C’est sa blouse blanche à lui stu veux, qui donne à ses propos une forme d’autorité et les rend dans la foulée vraisemblables, leur donne une validité. Parce que le mec qui juge-pas-mais-qui-constate, c’est pas le pey à moitié sobre au Belga qui te déroule sa théorie nostalgique du devoir conjugal, non non. Le constateur est surplombant, il est scientifique, il est donc par essence objectif : il ne juge pas, on te dit.

Le tout, soit dit en passant, en se donnant le luxe de nous faire un petit Christophe Colomb au passage : Kaufmann est visiblement le premier à découvrir l’impériosité du débat sur le viol conjugal. « On n’a jamais parlé de ça, faut qu’on en parle ». Mec, les féministes tu crois qu’elles foutent quoi en vrai ? Mais sérieux y’a qu’un mec pour écrire un livre sur le consentement en admettant sans voir le problème qu’il a jamais écouté une féministe de sa vie (ni lu d’ailleurs, ce qu’il confirme joyeusement un peu plus tard en mode « bah quoi », une absurdité du livre déjà pointée, et comblée par Axelle).

Ensuite, ça lui permet de Jolly-jumper quand il a envie d’une position où il relate les propos des personnes interviewées sans filtre, à une position où il donne son propre avis et les interprétations qu’il a lui-même tirées de ces interviews, sans qu’on sache jamais très bien s’il est dans une position ou l’autre. Bien ouèj JC. Ça lui permet donc de tenir, sans devoir les assumer, des propos s’étendant sur une échelle de zéro à la diarrhée verbale en ayant l’opportunité de sortir sa carte « c’est pas moi qui parle, c’est mes interviewé·es » dès qu’il est mis en difficulté. Dans l’genre pratique, le frigo-box peut aller s’rhabiller.

Quand il comprend que ça s’est un peu trop entendu qu’il traitait les femmes de casse-couilles aux exigences aberrantes tandis que les mecs veulent juste farandoler dans les prés, il nous tape un triple axel rhétorique : « Je ne dis pas que c’est eux qui ont raison, je ne juge pas, je ne prends pas parti ». Quand Victoire le reprend à la seconde lorsqu’il parle d’entamer une relation sexuelle alors que la partenaire dort et qu’il vomit un « c’est un message, mais qui n’est pas reçu comme tel par les hommes », il brandit direct son « mais moi je, je, mais comprenez que je ne juge pas, je ne défends pas les hommes, je dis qu’ils ne comprennent pas ». Quand il affirme que les femmes « vivent ça comme un viol » et que Victoire répond que « c’est un viol », il nous dégaine, t’as bien compris, que c’est elles qui décrivent ça comme des attaques nocturnes, pas lui. (Avant de se prendre les pieds dans le tapis de ses propres approximations et de relâcher quelques phrases plus tard que « les femmes ont le sentiment d’être violées »).

Ce petit va-et-vient entre « je décris mes interviews » et « je donne mon avis » dure tout l’interview et trouve son summum de la honte dans la partie sur le viol conjugal. C’est limite insoutenable. D’autant que les statistiques me garantissent que je ne suis pas la seule à l’entendre décrire et donner son avis sur mon propre vécu. Que d’amusement.  

Nier ce qui fait société, pour un sociétologue, c’est ballot

Toute la méthodologie de Kaufmann consiste à recueillir des interviews, son travail de sociologue est ensuite d’utiliser ces données pour aider à décrire et comprendre la société (société, comme dans sociologue dis donc, à croire que c’est fait en exprès). Mais Kaufmann il trouve que pfff, quand même, la société c’est surfait. Tout ce qui tient de l’exemple, du cas particulier, du concret à petite échelle, miam miam. Il félicite même Victoire Tuaillon (condescendance niveau fatchiiigue), « c’est très bien de prendre cet exemple, précis quoi. Parce qu’il va falloir qu’on avance et qu’on comprenne comment euuuuh ça, euh, ça, euh, ça se passe. Là on est dans un exemple, précis ». OK Jean-Claude, merci Jean-Claude. Tu hors de ma vue Jean-Claude. Lui ce qui l’intéresse c’est l’individu, le quidam, l’homme de la rue, le niveau micro. Soit. Chacun·e ses kinks.

Rare graphique montrant qu’un cas particulier + un cas particulier + un cas particulier, à la fin ça fait une tendance sociale. Mais personne comprend pourquoi askip (Derniers chiffres de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, rapport de 2018)

Seulement, ça commence à poser problème quand tu prétends décrire et expliquer des phénomènes de société tout en refusant dans le même temps d’intégrer à ta réflexion des tendances partagées, observables à grande échelle, pour venir éclairer tes cas particuliers. Ça donne des absurdités comme lorsqu’il essaye de comprendre le grand mystère des mecs qui savent très bien repasser tant qu’ils vivent seuls, mais recommencent à galérer quand ils sont en couple et nous enjoint, sur un ton énigmatique, à « vraiment entrer dans le détail des petits gestes pour savoir comment ça se passe, parce que là normalement il aurait dû continuer à prendre en charge cette tâche ». Mystère et boule de gomme, langue au chat, magie noire, point d’interrogation éternel.

À un autre moment fort rigolo, Victoire le questionne sur les mécanismes de socialisation qui mènent les hommes à pas en foutre une concernant les tâches ménagères, il répond carrément à côté, et elle finit par répondre elle-même à sa propre question. Ce qui tient des effets de système, ça l’intéresse bof stu veux. Parce que non seulement ça sert à rien, mais en plus c’est encore un faux-plan de ces connasses de féministes : « C’est plus confortable de dire ‘les hommes aujourd’hui c’est leur faute, ils ont pas envie’ alors là on a un schéma très simple, très clair, mais qui va pas faire avancer les choses ». J’avoue, se faire un hammam c’est bien mais have you tried to dire « les-hommes-aujourd’hui-c’est-leur-faute-ils-ont-pas-envie » ? J’espère que vous profitez bien de tout ce confort les meufs, parce qu’on y est pour un bout de temps.

Le problème donc, c’est qu’un discours qui prétend expliquer des rapports de pouvoir sans s’intéresser au système qui permet, valide et maintient ces rapports de pouvoir, ce serait un peu comme essayer de comprendre les commentaires sous les stories de Britney sans avoir fouillé tout ce que le Google peut t’apprendre sur #FreeBritney : c’est franchement mort. Pourtant nier l’existence et la force du système, c’est une tactique argumentative ultra efficace parce qu’elle peut se permettre de ne pas être cohérente (du tout), comme elle encourage à se focaliser sur des cas particuliers (et non systémiques, tu suis ?) et peut donc servir à justifier tout et n’importe quoi. Voyez plutôt.

Généraliser l’individuel : plus qu’un savoir-faire, une passion

On pourrait penser que si tu ne veux pas parler au niveau macro du système, tu devrais te dispenser également de parler au niveau macro des généralités. Mais que nenni, détrompe-toi. Ce serait bien trop honnête intellectuellement, tout le kiff étant de prendre un cas particulier (un qui sert ton propos idéalement, sinon après faut justifier et tout, c’est relou), l’extraire du système (donc le penser dans un monde sans sexisme, capitalisme, racisme, statistiques compromettantes…), et en tirer des conclusions dont tu suggères qu’elles s’appliquent à tout le monde.

N’oublie pas que tu fais toujours ceci avec ta cape d’objectivité hein, donc ce qui est drôlement chouette, c’est que tu peux choisir de parler de façon générale, avec tout le monde dans le même sac, et puis switcher sur ‘nan mais là, je brosse large hein, y’a des cas dont je ne parle pas’, le tout sans jamais devoir ex-pli-quer, comme le niveau macro n’explique rien askip. C’pas merveilleux ça ? Si.

Je te donne des exemples? Tu dis « l’homme il est pas très motivé par le ménage », et tu brodes. Tu brodes, tu brodes, tu brodes, jusqu’à ce qu’une idiote de féministe qui ne comprend pas bien où tu veux en venir te dise « peut-être aussi qu’il y a des hommes qui n’ont pas été socialisés à faire des tâches domestiques », et là tu peux tranquillement switcher « pas tous les hommes » (sur un ton, idéalement, qui dit ‘oui bah j’savais pas que j’devais préciser ce genre d’évidences, déso hein’). Idem, tu nous apprends que les hommes ne comprennent pas les signaux de non-consentement des femmes. Tant que personne te reprend, t’es tranquille, tu généralises au calme. Et puis si ta féministe est toujours là, pas de problème, tu switches : je dis pas tous les hommes, il faut bien distinguer, là je parlais de certains en vrai, moi j’y peux rien si toi tu crois que je parlais de tout le monde.

D’ailleurs c’est rigolo quand tu remarques que décidément y’a pas mal de catégories d’hommes différentes (qui peuvent se résumer, selon la typologie bien au point de Kaufmann, par ceux qui sont vraiment à la ramasse mais volontaires, et ceux qui sont vraiment à la ramasse mais pour du faux) et qu’il faudrait surtout pas tous les mettre dans le même panier, #PassionNotAllMen. Par contre les femmes on est bon. Y’a une catégorie, « La Femme », si on pousse un peu elles rentrent toutes.

Alors ce qui est très pratique quand le système n’existe pas et qu’on peut donc en toute légèreté sautiller d’un « La Femme » à un « Les Hommes » à un « Not Tous Les Hommes », c’est qu’on peut poursuivre en insistant sur l’importance de ne pointer personne du doigt, parce que ça vraiment, c’est pas très sympathique. « Le combat est très long et subtil et faut pas chercher un bouc émissaire, si on cherche un bouc émissaire on va pas avancer ». Tu-m’é-tonnes. Y’en a qui ont bien compris qui sentait plus le bouc il me semble.

« Philosophies de vie différentes » is the new « socialisation genrée »

Dans le joli panel de torpillage de débat que permet la stratégie de nier les effets de système, on poursuit tout naturellement avec l’identification de raisons complètement wtf aux problèmes soulevés. Genre, « ce qui explique le partage des tâches, c’est que c’est toujours le plus agacé des deux qui va prendre en charge la tâche pour ne plus être agacé » (ah ces petits moments où le masculin neutre est encore plus pesant que d’habitude). Ah bah oui, réponses au niveau individuel on a dit. Et puis si quelqu’un·e qui ne vit pas dans ta bulle gratte pour savoir pourquoi diable ce sont les femmes qui sont plus souvent « le plus agacé des deux », tu prends une réponse bien macro, bien soutenue par des stats : les meufs sont des chieuses. Enfin, j’veux dire, les hommes et les femmes « ont une philosophie de l’existence qui est différente », ça passe mieux ? Il faut « simplement instaurer un climat de bien-vivre, d’amusement, de détente » car les hommes ils sont « du côté de l’humour, du jeu, de la rigolade, etc. », leur manière c’est « sans trop de prise de tête », alors que les femmes c’est pas trop ça hein, les blagounettes, la détente, le Cluedo, nan, faut toujours qu’elle soit gna gna gna vaisselle, et tout.

Et puis pour l’homme, lui « le chez-soi […] c’est un lieu extrêmement important, dans lequel on reprend son souffle ». Kaufmann répète plus tard que « la notion de confort pour les hommes est vraiment essentielle dans le couple. Le chez-soi est une base de confort et de réconfort ». Alors que les femmes, 3 planches, 2 clous, tu leur construis une petite niche elles sont ravies hein, faut pas croire. Une philosophie de l’existence bien à nous quoi. Donc pas de socialisation genrée, non, mais des convictions personnelles différentes : « On juge par rapport à ses convictions : on dit ‘il fait mal’. Si on dit ‘il fait mal’ on est partis pour l’inégalité du partage des tâches, cette mécanique infernale. Il ne fait pas mal, il a une autre conception. » T’as bien compris meuf ? Faut que t’apprennes à te détendre, parce que tout ce que tu boudes à la maison, c’est de là que vient la mécanique infernale du partage inégal des tâches.

Prendre les hommes pour des chiens, c’est les autoriser à en être

Ah oui parce que là on touche au cœur du problème. Les hommes, jouettes comme ils sont, ils veulent bien mais ils sont un peu, comment dire, limités, tu comprends ? Kaufmann passe en effet toute l’émission à nous présenter les hommes comme des crétins « qui ont VRRRRaiment la bonne volonté mais en restant dans leur manière parce que sinon ça leur coûte mentalement énormément », les p’tits choux. D’ailleurs, cette connasse de La-Femme « arrête pas de lui dire justement ‘c’est pas comme ça qu’il faut faire, regarde comment tu as passé le balai, tu as oublié les coins’ donc il fait un effort mental ».

Il concède que derrière la « philosophie des hommes » (les coussins péteurs, tout ça), « derrière y’a un petit peu de fatigue, de paresse », mais que « souvent c’est des hommes qui essayent de bien faire ». Il suffit de regarder les hommes célibataires aujourd’hui : « C’est très léger du point de vue des tâches domestiques, mais ils peuvent devenir des super-techniciens du repassage » quand vraiment ils mettent leur cerveau à fond les ballons. Et tu sais, ta manie de plier des trucs, de repasser les torchons, de trier le linge ? Les hommes « ils ont un système incroyablement efficace, ils mettent tout dans la machine ils appuient sur le bouton 30°C, c’est propre » (et alors ce moment magique où Victoire Tuaillon se retrouve à expliquer à Jean-Claude Kaufmann que sa belle chemise blanche ne survivrait pas à ce système incroyablement efficace).

Il nous répète et répépète qu’il est eeeextrêmement important de distinguer deux catégories d’hommes. Ceux qui font semblant de ne pas savoir comment plier le linge, et ceux qui sont très volontaires, mais brimés par leur compagne psychorigide. Ceux qui font semblant de ne pas comprendre qu’il n’y a pas consentement, et ceux qui vraiment, déso, j’ai pas compris quand tu faisais la morte que t’étais pas motivée. Un gros souci avec ça, c’est que ça prend largement les hommes pour des sombres crétins (les mêmes qui sont les mieux armés pour diriger le pays et tout, tsais) et que ça leur offre le luxe, du coup, d’agir comme de sombres crétins. Faire la distinction entre ces catégories, et demander aux femmes de s’en contenter, c’est permettre aux hommes de choisir eux-mêmes dans quelle catégorie ils sont, étant donné que les symptômes de la sombre crétinerie et ceux de la sombre crétinerie feinte sont identiques. Et élever pépère des chats de Schrödinger option misogynie, c’est ouvrir grand la porte vitrée et toutes les fenêtres à la déresponsabilisation pleine et assumée.

Déplacer la responsabilité, l’air de rien

D’ailleurs les « solutions » proposées par Kaufmann pour régler l’inégale répartition des tâches ménagères se basent entièrement sur la conviction que les hommes sont bêtes comme des pantoufles, et qu’il revient donc à la fâââmme de prendre soin des façons masculines de prendre soin. Toute ressemblance avec l’éducation d’un chiot est absolument juste et visiblement assumée :

  • Ne pas le brimer : « Si la femme est eeextrêmement motivée par le partage des tâches [quelle femme ne l’est pas, right ? that’s our thaaang], elle doit se faire violence et accepter que ce balai soit passé un peu n’importe comment » ;
  • L’encourager car « c’est un combat de l’homme contre lui-même parce qu’il est pas très motivé », donc « quand ils ont ces petites avancées, c’est essentiel de les soutenir », étant donné que « le pire [le pire oui] c’est la fatigue mentale de devoir toujours faire davantage alors qu’ils font des efforts qui ne sont pas reconnus [yes, we can relate] »
Sauge. Elle a son propre Insta j’te préviens.
  • L’éduquer pas-à-pas car il « est en position d’élève », donc « il faut qu’ils s’impliquent mais faut les aider à s’impliquer […] faut y aller avec subtilité, avec des p’tites tactiques ». Tu sais j’ai une filleule, elle est trop belle, elle s’appelle Sauge, et c’est une chienne, et tout ça commence à ressembler exactement au programme de Sauge. Par exemple, faut lui donner des friandises enfermées dans des petites boules pour qu’elle fasse travailler son cerveau si elle veut la récompense. Sauf que Sauge semble s’en tirer plutôt carrément mieux ;
  • Observer ses comportements pour maximiser ce qu’on peut lui apprendre : « Faudrait presque être ethnologue dans la maison, prendre un petit carnet, observer le mari ou le compagnon, voir toutes les choses qui l’agacent, les exigences qu’il a, et à partir de là, comme lui le fait parfois, faire exprès de faire tordu, ranger n’importe comment dans le lave-vaisselle, et vous verrez que tout d’un coup il va reprendre en main cette chose-là ». Mais ouiii Jean-Claude, on a que ça à foutre quand on est chez soi, se balader avec un petit Atoma pour suivre son mec et voir les trucs sur lesquels y’aurait moins de taf des fois qu’on voudrait éventuellement lui déléguer.
  • Prendre sur soi : « Faut s’auto-censurer, c’est extrêmement important, parce que ces hommes qui essayent d’avancer aujourd’hui, faut les aider à avancer ».

Alors autant je suis souvent vénère sur les mecs, autant je suis énervée parce que je pars du principe que leur compétences cognitives dépassent celles d’un labrador, tu vois comment ? Je ne comprends pas comment, en tant qu’homme, on peut écouter ça sans se sentir insulté. Pour celleux qui taxent les féministes de haineuses de bite, je me permets d’insister : ça, c’est un discours dégradant pour les hommes. Vous demander de faire mieux, de vous questionner sur vos comportements, ça c’est vous respecter. À mon humble avis

Je souligne encore une fois que Kaufmann esquive chaque question sur la notion de socialisation, qui permettrait d’avoir une toute autre discussion sur l’apprentissage différent auquel font effectivement face les filles et les garçons, et qui nous mènent effectivement à développer des skills différentes (en plus de toutes les autres joyeusetés du système patriarcal – congé légal de maternité plus long, compétences de care supposément innées, temps partiel plus accepté par/pour les femmes, et tutti frutti). Si cette dimension faisait partie intégrante de son discours, on n’aurait pas le même débat. Mais choisir d’éclairer seulement le bout de la chaîne (les hommes ne savent pas, les femmes savent) n’appelle que des solutions qui s’attaquent à ce bout de chaîne (les femmes qui savent doivent éduquer les hommes qui ne savent pas).

Discours mascu, olé olé

Parce qu’évidemment, la stratégie qui entend déresponsabiliser les hommes, tend bien souvent à responsabiliser les femmes, sans quoi on revient à « personne n’est responsable » et on a l’air d’une buse qui propose rien. Les femmes auraient donc un rôle majeur à jouer dans l’éducation de leur mec plein de bonne volonté. Si c’est un mécanisme déjà plutôt tendax quand on parle des tâches ménagères, attends un peu que Kaufmann copie-colle cette même approche quand il aborde le SUJET DE SON DERNIER LIVRE (tu réalises?), les questions de consentement dans le couple.

Je te la fais rapide, mais globalement, du côté de la meuf qui veut pas de sexe, elle se dit (je cite Kaufmann) « Je ne suis pas normale, donc c’est ma faute, je ne dis rien et je dois me forcer un peu, voire je dois simuler, et ça, ça envoie pas des messages pour que l’homme arrête […] très souvent y’a des messages contradictoires ». Oui cette section-ci va falloir te le faire soit en apnée, soit en respiration à 4 temps, sinon tu risques l’hyperventilation de rage. Du coup, comme on a tendance à envoyer des signaux contradictoires, idiotes que nous sommes, et que le mec faut vraiment l’aider parce qu’il est dans sa phase chiot jusqu’à on-sait-pas-quand, « on est dans l’exemple même où faut aller plus loin dans la parole. C’est peut-être pas facile sur le coup, mais par exemple même le lendemain éventuellement, dire ‘bah dis donc on est quand même à l’époque Me Too […] bah hier soir euuuuh, tu m’as quand même euuuuh forcée, j’avais pas euuuuuh envie’ ».

OK. Pour qu’on soit bien au clair. Ce qui serait idéal, c’est que les femmes envoient des signaux plus clairs : par exemple, pleurer. « Y’a des cas, ils font l’amour et elle pleure. Et il lui dit ‘mais qu’est-ce qui t’arrive ?’ [elle lui répond] ‘tu m’as forcée’ et là il tombe des nues, puis il se renseigne sur Me Too, tout ça ». Alors ça c’est drôlement rigolo parce que la fois où ça m’est arrivé tout pareil, le mec a finalement pas trop trop eu ce mouvement d’intérêt soudain pour le féminisme dis donc. Bon, c’était avant Me Too, ça a dû jouer. J’essayerai d’être plus explicite à l’avenir, my bad.

Comme les femmes sont pas foutues d’êtres claires, alors faut au moins qu’elles prennent sur elles, même si c’est « pas facile sur le coup », qu’elles entament un dialogue, voire patientent jusqu’au lendemain pour éduquer leur chiot sur le viol conjugal à base de « bah-dis-donc-et-Me Too ». Donc un type qui nous torche un 300 pages sur le consentement, du haut de son statut d’expert, utilise sans complexe un discours qui maintient et encourage, tout en l’invisibilisant, la culture du viol.

Un peu, c’est déjà ça

Quand je dis que ce discours maintient et encourage la culture du viol, c’est pas par amour de l’emphase : je veux dire, précisément, que ces propos mettent tout en place pour permettre à Kaufmann d’expliquer et de justifier le statu quo du sexisme. Il formule explicitement à plusieurs reprises une injonction à la patience, en épinglant la naïveté qui voudrait que tout ceci change rapidement : « On y arrivera dans plusieurs siècles. […] c’est de l’histoire lente ».

C’est évident : comme l’homme est bas de plafond, que le système n’existe pas, et que les meufs prennent des plombes à comprendre comment éduquer les hommes, va s’agir de pas être pressé·es. Il convient donc de « trouver souvent des astuces, des occasions » et de se contenter du peu qu’on récolte : « Quand on a parlé un peu, c’est une grande victoire, parce que ça enclenche une logique de conversation ». De la même façon que les discours sur le pas-à-pas écologique permettent de s’acheter une conscience locale de saison, les discours dominants estimant qu’un peu c’est mieux que rien, que c’est l’intention qui compte, qu’en demander davantage est contre-productif, sont taillés sur mesure pour retarder le débat, et donc le changement, qui peut ainsi rester les mains dans les poches, systématiquement reporté à plus tard.

Le fait que ce discours soit porté haut, fort et loin par un homme, blanc, éduqué, chercheur de renom, n’est pas un hasard. Avec tous les atours du grand sociologue, Kaufmann nous sert point par point la même bouillasse que les mascus pour qui les femmes sont responsables des violences qu’elles subissent, mais il le fait avec les codes de la science, et donc paré d’une crédibilité qui porte son venin jusque dans nos espaces de réflexion. Et c’est OK, pour peu qu’on se donne les moyens de pouvoir déconstruire ces discours pour smasher ce genre de couilles qui traîneraient trop à nos tables.

Pour me soutenir avec tes sous, des fois que tu trouverais ça bon: welcome to mon Tipeee (merciii!)

D’où la question de l’IVG elle est pas vite répondue ? (Dis-moi que t’as la ref sinon on dirait juste que j’ai raté mon titre)

La situation actuelle en Belgique se traduit avec une navrante facilité au-delà de nos frontières, mais c’est tellement absurde que ça vaut le détour. On est entre la tragédie grecque et le bac à sable ici : il y a quelques jours, une proposition de loi a été soumise au vote du Parlement. Cette proposition vise à assouplir les conditions d’accès à l’IVG en 1/allongeant le délai de recours à l’IVG de 12 à 18 semaines, 2/raccourcissant le délai de réflexion obligatoire de 6 à 2 jours, et 3/dépénalisant totalement l’avortement (car non, ça n’est pas encore le cas, bonne blague, n’est-ce pas).

Forte de mon expérience de bingewatcheuse pro, je me suis tapée plus de 3h de streaming de la Chambre des représentants pour assister à ce vote historique (si t’approches ça comme une série, je te jure que ça augmente considérablement le pourcentage d’amusement atteignable. En pleine séance, on a appris qu’une députée était devenue grand-mère).

Mais j’me suis faite avoir comme jaja : une partie des député.es s’est arrangée pour renvoyer la proposition de loi au Conseil d’état pour, bah, avoir des conseils de l’état. Pourquoi pas me direz-vous. Sauf qu’en fait surtout pourquoi, étant donné que le Conseil d’état s’est déjà exprimé deux fois sur la proposition de loi, dont il validait déjà la capacité à voler de ses propres petites ailes de proposition de loi. Toi aussi tu la sens l’enroule grandiose ? Le but est bien sûr de groundhogday la proposition afin de retarder encore le vote de cette loi. Du seum en boîte de conserve gracieusement fourni par nos conservateur.rices pure laine dis donc.

Je ne comprends sincèrement pas. Ou plutôt, je n’arrive pas à comprendre ça autrement que comme un petit vent de panique à l’idée de perdre un peu de contrôle sur nos utérus. Petit tour d’horizon de la mauvaise foi argumentative à l’œuvre autour de la question.

Pas d’utérus, plein d’avis

Dans une tribune pré-vote sobrement intitulée « Pourquoi je vais voter contre la proposition de loi sur l’IVG », Michel De Maegd, ex-présentateur vedette RTL (je dépose ça là) mais aussi député fédéral MR (donc ceux qui vont effectivement voter cette proposition de loi: bonne ambi) nous raconte qu’il reçoit « des lettres de pression [lui] disant par exemple ‘pas d’utérus, pas d’opinion’ ». Ah bah oui, c’est la définition de la pression level : homme cis blanc hein, faut être indulgentes. Pression donc, dont il estime l’argument « non valide ». Déjà, franchement, chapeau pour l’audace : répondre à des personnes qui estiment ton avis non-valide « c’toi qu’es pas valide », fallait oser, tant cela transpire de la maturité que nous sommes en droit d’attendre de nos dirigeant.es.

Capture d’écran de la tribune/ long plaidoyer/ carte blanche/ opinion/ (carte blanche) de Michel De Maegd dans le Vif.

Téméraire, il poursuit et nous sort dans la foulée un petit sophisme de pente savonneuse (#ViktorovitchLove) : « Va-t-on, inversement, demander exclusivement aux hommes de légiférer sur des pratiques médicales qui concernent la gent masculine ? […] cette proposition de loi concerne aussi de nombreux médecins et infirmiers masculins à qui l’on demanderait d’effectuer ou d’assister les IVG tardives en milieu hospitalier… Devrait-on dès lors les exclure de cette pratique médicale ? »

Alors non, Michel, « pas d’utérus, pas d’opinion », ça ne veut pas dire qu’on va empêcher les médecins hommes de pratiquer des avortements. Déjà, parce que c’est un raisonnement qui manque sérieusement de logique (si tu ne peux pas t’exprimer sur l’avortement, alors les médecins ne peuvent plus le pratiquer. WTF dude ?), ensuite parce tu miss the point, mais genre de plusieurs mètres.

Vraiment, sincèrement, honnêtement, les mecs : ça change quoi, vous, à votre vie, en l’état des choses actuelles, que je puisse avorter jusqu’à 18 semaines ? Ça modifie quoi négativement dans votre vie quotidienne personnelle? Avant tout ce foin sur la proposition de loi, t’étais capable de dire à combien de semaines était fixé le délai ? Tu connaissais le nombre de jours obligatoires de réflexion après la première consultation ? As-tu même une idée de ce qu’on entend par « première consultation » ? Es-tu au courant de la contraception qu’utilise(nt) éventuellement la (ou les) personne(s) avec qui tu baises ? S’il t’est arrivé d’avoir des histoires d’un soir, ou de courte durée, est-ce une discussion que tu as initiée, ou même envisagée ? Dans une relation de plus longue durée, as-tu proposé à ta partenaire de partager les frais de contraception ? Tu vois, le problème avec les mecs qui insistent pour ramener leur bite dans toute discussion sur l’avortement, c’est que ça occulte tout à fait la situation actuelle dans laquelle, bien souvent, tant qu’il ne s’agit pas d’avortement, les mecs ne se sentent absolument pas concernés par les questions reproductives.

On prend les paris sur combien de messages privés je vais recevoir sur cette question de partage financier de la contraception ? Et alors stp évite-moi aussi les commentaires qui montrent ton expertise de la contraception de ta meuf, c’est peu dire que je m’en bats les boobs – et qu’elle est en droit d’attendre que tu n’instrumentalises pas ses choix personnels pour te faire mousser – et ça ne change rien au fait que, au-delà de ton petit nombril qui n’est pas en proximité géographique directe d’un utérus qui t’appartient, nous vivons dans une société où la contraception, et plus largement ce qui touche aux questions reproductives, est considérée comme une histoire de bonnes femmes, jusqu’à ce qu’il s’agisse de légiférer, moment auquel des mecs débarquent comme des fleurs pour nous dire, je cite, « pas d’utérus pas d’opinion est un argument, à mes yeux, non valide ». Bah écoute vas-y alors, donne-la nous cette fabuleuse opinion, je suis sure que ça va encore aller dans notre sens c’t’histoire.

Et le bien-être du médecin et du fœtus?

Loi du 15 octobre 2018 relative à l’interruption volontaire de grossesse, Art.2, 7° : « Aucun médecin, aucun infirmier ou infirmière, aucun auxiliaire médical n’est tenu de concourir à une interruption de grossesse. » Au-delà de la tentative approximative en termes d’écriture inclusive, la loi est claire. Mon argument n’est aucunement que cette intervention deviendrait automatiquement simple techniquement, moralement et émotionnellement dès lors qu’elle est pratiquée par un.e médecin qui accepte de la pratiquer. Il me semble tout à fait valide d’affirmer que pratiquer une IVG tardive puisse être une opération « lourde », « violente » et « très pénible » pour le personnel soignant – comme de nombreux autres actes médicaux d’ailleurs, pour lesquels on ne cultive pourtant pas la culpabilisation des patient.es.

Tribune de médecins opposés à la proposition de loi dans la Libre, mentionnée pour justifier le troisième renvoi au Conseil d’état

En revanche, de la même façon que cette proposition de loi n’oblige personne à avorter, n’oblige personne à se décider en 48h, n’oblige personne à attendre 18 semaines, la loi n’oblige aucun.e médecin à pratiquer l’IVG. Mieux, cette loi prévoit le fait qu’un.e médecin refuse de pratiquer l’intervention, et stipule simplement « ok d’ac, mais tu préviens et tu renvoies vers un.e collègue steup ». C’est tout. Et personne ne remet cela en cause dans les débats. 

Et en ce qui concerne le bien-être du fœtus, attention, moment touchy. Déjà parce que je vais me permettre d’insister sur le terme « fœtus » tant qu’on parle de stade prénatal. Pas de « bébé », ni d' »enfant », ni « de petit être ». Cela ne réduit en rien la possibilité que la présence de ce fœtus nourrisse une projection de l’enfant qu’il deviendra(it), ce qui rend parfaitement valide le bonheur des parents qui souhaitent être parents, et parlent donc de leur « bébé », mais aussi la détresse d’une fausse-couche, ou encore l’éventuelle épreuve que peut représenter la décision d’avorter. Il ne s’agit à aucun moment de questionner la validité de ces situations, ni de minimiser leur charge émotionnelle.

Mais dans un contexte où il s’agit de légiférer, autour d’un acte médical, dans la bouche de député.es et de médecins qui sont par ailleurs (et à juste titre) inquiet.es et conscient.es de la précision, du sens et du poids des mots, parler d’un fœtus en d’autres termes entretient volontairement une confusion dont ces questions délicates n’ont pas besoin, et invite à un glissement sémantique qui suggère aussi que l’utérus puisse devenir une sorte d’annexe au corps qui n’en est plus propriétaire et dont le contrôle lui échappe, étant donné que ce qu’il contient potentiellement (ou ce qu’il est capable de contenir) pourrait jouir d’une existence légale propre. Ou comment re-regarder The Handmaid’s Tale en mode docu Arte.

Capture d’écran de l’interview de M.-C. Marghem dans la Libre qui dit des sottises

La palme en la matière revient, pour ce round-ci, à Marie-Christine Marghem (MR, what else), dont les propos sont rapportés sans aucune contextualisation scientifique par la Libre et qui, au long d’un entretien de grande qualité, fait référence au foetus en tant qu' »être humain », « enfant », « un être chargé d’émotions », « vie qui grandit », et un « être vivant ». De toute son assise scientifique, la ministre illustre merveilleusement (on l’applaudit bien fort) le glissement sémantique dont je parlais, en affirmant qu' »à 18 semaines, l’enfant prend déjà pas mal de place » (j’avais dit ou pas, que ça fleurait la rigueur par ici?), que « la protection de la vie doit être la chose la plus importante » mais n’est ici pas respectée car « 18 semaines, c’est la moitié de la grossesse et le seuil de viabilité ». Ce qui a tendance à me tendre légèrement, surtout dans un journal au lectorat conséquent, étant donné que c’est tout simplement faux.

En effet, l’argument généralement avancé pour refuser une IVG à 18 semaines concerne la viabilité du foetus (oui, le moment touchy est toujours en cours). Il n’existe pas de consensus mondial concernant le seuil de viabilité du fœtus. En revanche, celui fixé par l’OMS est souvent utilisé comme repère théorique, et est fixé à 22 semaines, soit à 4 semaines du délai prévu par la proposition de loi. Une étude américaine rapporte pour sa part que la majorité des médecins spécialistes interrogé.es pour l’occasion placent, dans leur pratique, le seuil de viabilité à 24 semaines, et que cette estimation tend à augmenter plus le/la médecin a d’expérience professionnelle. Une étude britannique affirme, elle, que si les chances de survie des bébés nés après 24 semaines de gestation s’améliorent au fil des décennies dans certaines parties du monde, notamment grâce aux moyens technologiques actuels, aucune amélioration n’est observée avant 24 semaines, ce qui indiquerait qu’il s’agirait bien là d’un seuil.

Qu’on se cale sur 22 ou 24 semaines, il s’agit effectivement d’un seuil, d’une limite minimale, ce qui signifie aussi que la durée de survie, et les conditions de cette survie (comprenant les séquelles) sont aussi à prendre en compte dans ce qu’on entend par viabilité. Le Journal of the American Medical Association (check la street cred de mes sources) confirme en 2016 qu’1 bébé sur 4 né à 22 ou 23 semaines survit. L’étude montre aussi qu’à 2 ans, 50% des enfants de cette étude qui ont survécu montrent un développement anormal, dont certains un retard sévère.

Je comprends le caractère pénible de ces paramètres. Full disclosure: je ne suis pas totalement décontractée non plus en lisant des articles techniques sur ce qui rend un foetus viable ou non. C’est une question délicate et j’envisage tout à fait qu’elle vienne taper dans des zones plus ou moins inconfortables pour certain.es. Mais si je me suis tapée plus d’articles médicaux sur la viabilité des fœtus et leur développement que ce à quoi mes choix de vie m’ont habituée jusqu’ici, c’est pour bien comprendre et garder en tête ce qu’on met dans le balance, quand on parle d’équilibrer le bien-être de la personne enceinte, et celui du fœtus.

Il n’est donc pas question d’écarter ces points de tension ni de minimiser les conséquences des décisions sur les soignant.es et sur le fœtus. Mais il n’est pas non plus question d’ignorer qu’il existe en fait des réponses concrètes et scientifiques à ces points de tension, nous permettant de jauger les termes de cet équilibre. Car à arpenter les tribunes, micro-trottoirs et autres cartes blanches, on en oublierait presque qu’entre le bien-être du médecin, qu’on se plaint de ne pas assez entendre, et celui du fœtus, qu’on entoure artificiellement de flou sémantique et donc scientifique, il y a le bien-être des personnes (potentiellement) enceintes, qu’étrangement on ne se presse pas pour écouter, bien qu’elles demeurent, que ça vous chagrine ou non, propriétaires de leur propre corps, pollypocket inclus.

Tout le monde va devoir avorter vite et tard

Je continue à peler mon œuf avec Michel, d’accord ? Il nous dit, toujours dans sa tribune utérus-less, que « le délai légal pour une IVG est de [12 semaines, ce qui correspond à] quatorze semaines d’aménorrhée, mais ce délai peut déjà être repoussé à 15 semaines, la loi prévoyant que le délai de six jours de réflexion suspend la course du temps. » Comme il y va. Du coup, pour les 48 heures, il est pas d’accord.

D’abord parce qu’ « il n’est pas rare que la patiente se plaigne que cela a été trop vite » et que « la précipitation peut générer un stress post-traumatique ». Donc toi t’as compris que tout le monde serait obligé de prendre sa décision en 2 jours. Oui, alors en fait : non. Diminuer le délai de réflexion ne veut pas dire que maintenant, les personnes qui souhaitent avorter doivent se décider en 48h, mais simplement qu’elles ne doivent plus attendre 6 jours, alors que de nombreuses personnes qui se rendent à cette première consultation ont déjà pris leur décision, mais que la loi leur impose de poursuivre cette grossesse dont elles ne veulent pas 6 jours entiers de plus. Tu parlais de trauma tiens justement.

Et est-ce qu’on peut svp entendre qu’une décision peut être à la fois difficile et juste ? Y’a moyen d’arrêter de se dire que les femmes ne savent pas ce qu’elles font, ne réalisent pas les choix qu’elles posent ? Idem quand on part du principe que les personnes qui posent ce choix « pourraient le regretter » si la décision est prise trop rapidement. Crois-moi, elles savent. D’où toi t’aurais accès à cette conscience transcendante que si tu choisis thon-mayo trop rapidement tu vas le regretter, mais une personne qui envisage de subir une opération de ce type n’est pas en mesure d’évaluer le temps dont elle a besoin pour prendre sa décision ? Au point qu’il soit nécessaire de légiférer sur la question pour choisir à sa place le temps dont elle aura besoin ? Mais cette condescendance. (Par ailleurs, soit dit en passant, le regret 1/n’est pas forcément un état permanent, et 2/ne signifie pas forcément que la décision prise était la mauvaise au moment où elle a été prise).

La deuxième partie de l’argumentation est tout aussi problématique, car Mitch cite « une gynécologue » (la pote d’Une Femme I guess) pour qui le délai de 6 jours permet de protéger les personnes qui subissent des pressions de leur entourage pour avorter. En gros la gynécologue peut mobiliser ce délai en disant « bah non, il faut de toute façon attendre 6 jours », ce qui lui laisse le temps d’élaborer un plan afin que la personne qui ne souhaite pas avorter puisse prendre des dispositions en ce sens. Très bien.

Est-ce qu’on peut se poser 2 secondes pour réaliser la révoltante absurdité de cet argument ? Utiliser l’imposition d’un délai de réflexion comme sparadrap apposé sur le manque de possibilités de prise en charge de ce genre de situation est au mieux d’une insondable hypocrisie, surtout venant d’un parti de droite, dont on ne peut pas dire qu’il se foule généralement sur les questions sociales. Si c’est aider les personnes en situation conjugale, familiale ou socio-économique difficile qui vous anime, mais please, on demande pas mieux. Mais utiliser le maintien d’un article de loi infantilisant et moralisateur pour le faire, vous prenez le Cheval de Troie dans le mauvais sens les chatons.

On fait comme ça nulle part ailleurs

Argument constructif s’il en est, also known as le fameux « mais on a toujours fait comme ça ». Bon, déjà, il existe plusieurs pays dans lesquels les délais sont équivalents à, ou plus longs que ceux prévus par cette proposition de loi : les 18 semaines sont adoptées en Suède, on est à 22 semaines aux Pays-Bas, et à 24 semaines en UK.  Alors oui, la norme européenne (le délai choisi par la majorité des pays européens) est de 12 semaines. Mais on parle de quoi ici, c’est une course à reculons ? Un « 1, 2, 3 piano » du progrès où si on te voit bouger tu recommences à zéro ? Un 400m haies de la déprime où le but est de se prendre les pieds dans tous les obstacles et le dernier arrivé gagne un bisou de Bolsonaro ? (j’suis tout schuss là, j’en ai encore plein en stock).

La Belgique est l’un des 4 pays dans le monde à avoir légalisé l’euthanasie active. La Belgique a été le deuxième pays dans le monde à légaliser le mariage homosexuel. Ça va en fait, c’est pas grave d’être leader sur des questions progressistes. J’imagine que depuis, tu as dû refuser mille pressions de toute part pour t’auto-euthanasier ? Mille pressions pour te forcer à épouser une personne du même sexe que toi ? Que depuis, ta vie s’est vue profondément chamboulée par ces droits acquis par d’autres ? Non ? Mais ta gueuuuule alors.

Dans la même optique de feu que « et si, plutôt que changer, on continuait comme avant sans rien changer qu’en dites-vous ? », un argument choc s’articule aussi autour de l’IMG (l’interruption médicale de grossesse) qui, en Belgique, peut avoir lieu jusqu’au terme de la grossesse, alors pourquoi diable ne pas tout miser là-dessus ? Donc on garde la loi tout comme elle est, en acceptant uniquement les raisons médicales au-delà de la douzième semaine.

Bon du coup, si j’utilise une contraception qui fait disparaître mes règles, ce qui fait que je mets plus de 3 mois à réaliser que je suis enceinte, on fait comment ? Et si je fais partie de ces femmes dont les règles continuent pendant le premier trimestre ? Et si je fais un déni de grossesse ? Et si je suis dans une situation commune de violence conjugale apparaissant/ s’intensifiant au fil de ma grossesse ? Et si je fais parties des personnes qui n’ont pas les ressources sociales et matérielles pour aller avorter aux Pays-Bas? Et si je suis en confinement et que l’accès aux infos et au planning familial est plus compliqué ? On dit quoi ? Une tape dans le dos et good luck ? Tsss prenez-nous au sérieux un peu, si on demande y’a des raisons, merde.

Ça n’est pas une question à prendre à la légère

C’est un argument qu’on retrouve à peu près dans chaque positionnement contre cette loi, qui a également été avancé lors des discussions à la Chambre, et que je suis, pour ma part, tout à fait ravie d’entendre : effectivement, ça n’est pas une question à prendre à la légère. Mais du coup, sorry-not-sorry de rire de façon très sonore et plutôt agressive quand je lis que:

  • Joachim Coens est « fâché sur le président du MR » (texto dans Le Soir hein, on en est là. Le mec est « fâché ») qui a dit aux député.es de son parti de voter comme bon leur semble, sans assurer donc d’emblée une coalition des anti. Et du coup Jojo menace carrément d’arrêter les négociations autour de la formation d’un gouvernement (ah oui parce qu’on n’en a toujours pas en Belgique. T’occupe, on est rôdé.es). Instrumentalisation de l’IVG, level : fuck la démocratie ici ;
  • les député.es qui ont renvoyé la proposition de loi une troisième fois au Conseil d’état, en mode « ouais non mais on a re-changé des trucs, il nous faut un avis » ont proposé 10 amendements dont au moins 7 sont littéralement des applications mot pour mot de ce que le Conseil d’état conseillait déjà dans son rapport. En révisant le texte précédent, le Conseil d’état a par exemple dit: « Dans le texte néerlandais, il y a lieu d’écrire “koninklijk besluit” au lieu de “besluit”. » Et pour ses nouveaux amendements révolutionnaires, le CD&V demande « du coup ça va si on écrit “koninklijk besluit” au lieu de “besluit” ? ». Tu sais, comme un enfant qui dit « J’peux une glace ? » et tu dis « prends plutôt une pomme » et qui répond « J’peux une pomme ? » et là tu SAIS qu’il se fout d’ta gueule ;
  • le cdH, parti centriste (et démocrate, hahaha, et humaniste, hahaha) a dû s’allier aux partis les plus à droite (entendez : jusqu’à l’extrême droite) pour que la proposition de loi stagne et soit renvoyée au Conseil d’état ;
  • De Maegd nous sort au calme qu’en tant que député, sérieusement, qui a le temps de s’intéresser aux spécificités du dossier ? « Combien d’entre eux, dans le flot incessant de dossiers, auront pris la peine de s’informer en profondeur, de rencontrer des praticiens […]? Combien de nouveaux députés auront entendu les personnes qui vivent l’IVG au quotidien [ah non, il parle pas des meufs hein, mais t’es so cute d’avoir eu la foi] ? » Ah bah voilà qui est fort rassurant dis donc.

RAPPELLE-MOI UN PEU QUI DOIT PAS PRENDRE ÇA À LA LÉGÈRE BORDEL DE CUL ?

C’est donc en articulant particulièrement soigneusement que je conclus : lâchez-nous la chatte. Et tsais quoi, à une lettre près t’as aussi une solution toute trouvée pour devoir t’inquiéter moins des questions contraceptives dis donc, c’est cadeau.

D’où tu suis pas bien les règles pour te plaindre correctement du harcèlement de rue ?

Je te préviens: aujourd’hui crier « D’OÚ? » ne suffit pas. Aujourd’hui crier « AAAAAAAAARGH MAIS D’OÚ, BORDEL DE CUL DE MER-DEUH » suffit pas non plus mais c’est déjà un peu mieux.

à cause des connards dans la rue qui te regardent passer en se léchant littéralement les babines ● à cause des connards qui trouvent que c’est OK de te faire un clin d’œil, t’sais c’est pas intrusif, ça va c’est pas une main au cul non plus, c’est juste une façon de dire « je t’évalue et je veux que tu saches que je t’évalue », qu’est-ce qui te chiffonne ? ● à cause des connards qui peuvent pas voir une meuf immobile dans l’espace public pendant plus de 3 secondes sans venir se présenter mais WHAT THE ACTUAL FUCK D’OÚ J’AI ENVIE DE CONNAITRE TON NOM D’OÚ TU PENSES QUE C’EST UNE INFO PERTINENTE DANS MA VIE ● à cause des connards qui critiquent les connards dans la rue alors que pas plus tard que y’a 3 minutes ils ont posté un truc de merde mais eux c’est pas pareil parce que déjà ils sont féministes donc bah impossible et puis on dit pas « sexiste » on dit « un peu limite mais drôle » ● à cause des connards qui trouvent aussi que c’est scandaleux le harcèlement de rue mais que tu sais la meilleure technique c’est encore d’ignorer parce que c’est insensé de vouloir réagir face à des gens aussi tarés, parce que sinon tu vois, c’est l’agresseur qui gagne, tu comprends ? S’énerver, c’est donner le pouvoir tu comprends ? C’est montrer que ça te touche, tu comprends ? Alors que si tu te tais, si tu arrêtes de dire que ça t’enrage, si tu fermes bien ta gueule, moi je dois mettre moins d’énergie à me mentir à moi-même pour me faire croire que je suis un mec bien, tu comprends ? ● à cause des connards qui te répondent avec une blague pour dédramatiser parce que ça va, y’a pas mort d’homme, enfin de femme haha, du coup c’est OK si je t’appelle « ma belle » sur twitter ? ça passe mieux en tweet ? haha ● à cause des connards qui sont tellement d’accord qu’ils trouvent que les cours de self-défense devraient être obligatoires pour les meufs, qui te demandent si tu lui a bien hurlé dessus au moins, qui te rappellent qu’il existe une loi et qu’il est de ton devoir de réagir parce que les suivantes qui se feront reluquer après toi sinon ce sera ta faute parce que t’as rien fait, c’est ça que tu veux? ● à cause des connards qui se demandent si t’aurais pas un peu sur-réagi parce que peut-être t’as pas compris qu’il voulait juste avoir l’heure, comme si t’avais pas des années d’entraînement pour repérer en mode sniper vision nocturne en quelques millisecondes le mec, avant même qu’il ouvre sa gueule de connard, avant même qu’il se soit arrêté devant toi avec sa gueule de connard, avant même qu’il t’ait choisi comme proie comme un connard. Non toi t’es là comme une abrutie à penser que tout le monde a une montre, ça va l’arrogance ? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable, surtout que ta robe elle était pas si courte, si ? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais qui, pour l’amour du débat unilatéral, vont jouer l’avocat du diable, d’accord? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais que s’ils doivent être honnêtes, on sait plus très bien où s’arrête le compliment et où commence le harcèlement, tout ça est d’une telle subjectivité ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais que c’est marrant, eux, ils connaissent plein de meufs à qui ça arrive jamais, et d’ailleurs ils ont jamais été témoins, mais ils savent pas pourquoi ils disent ça à ce moment-là, non, comme ça, pour rien, cette situation est vraiment incroyable.

OK donc je récapitule : Quand un connard me fait un clin d’œil dans la rue, c’est très grave mais y’a vraiment pas de quoi en faire tout un plat d’ailleurs j’aurais dû réagir mais le plus discrètement possible sans perdre de temps avec ça tout en engageant la conversation au cas où j’ai mal évalué la situation mais en étant intransigeante sur mes propres limites sinon le harcèlement de rue continuera à cause de moi bien que ce soit évidemment la faute des harceleurs qui au fond n’y peuvent pas grand-chose car les règles sont floues sauf si ma jupe est courte bien que ça ne soit absolument pas une excuse qui doit m’empêcher de me plaindre pour endiguer ce fléau qui touche les quelques derniers tarés sexistes même si ça arrive tellement à tout le monde que j’ai tort de prendre ça à cœur surtout que visiblement ça arrive à personne sauf à moi, du coup quitte à en parler bien que ce soit pas nécessaire car on est tou.te.s féministes à présent, c’est mieux si je souris tout en étant légitimement en colère mais en restant calme et capable d’argumenter sur cette situation qui sonne quand même très subjective, et puis surtout que je me détende pour qu’on puisse m’aider à dédramatiser sans vouloir minimiser cette situation inadmissible avec beaucoup d’humour sexiste parce que féministe. Mais allez crever.

Bingo time: « Tu crées/perpétues une guerre des sexes » ou comment placer sur les dominé.es la responsabilité que leur oppression se passe en douceur

Se prononce aussi : Je suis humaniste avant tout / Je traite tout le monde pareil, moi je ne vois pas les couleurs / Pourquoi se déchirer alors qu’on pourrait marcher main dans la main vers un but commun?

Contexte : « Moi je suis là à être tout féministe, et les féministes elles font que dire que je fais pas bien, alors que je fais tout comme il faut, d’abord, même que. »


Combien de fois j’ai vu passer ça ces derniers jours autour des manifs BLM, combien de fois t’entends pas ça quand t’as l’indécence d’être féministe. For fuck’s sake, Ça va la condescendance du haut de ton trône là, à nous jeter des cacahuètes en décidant qu’on se plaint trop fort à ton goût?

Premier souci : l’hypocrisie

Ce sont généralement des mots qui viennent de quelqu’un.e qui, vraiment, je t’assure, ne veut que ton bien et qui, vraiment, je t’assure, est du bon côté du problème et qui, vraiment, je t’assure, ne demande qu’à aider et est convaincu.e de la faire. C’est donc en général quelqu’un.e qui a tout à fait conscience des rapports inégaux à l’œuvre dans le charmant système qui est le nôtre et qui, bon prince, veut bien te tendre la main, fait d’ailleurs tout ce qui est en son pouvoir pour te tendre la main, si seulement tu l’acceptais, sombre conne.

C’est donc quelqu’un.e qui a absolument conscience des rapports de pouvoir, donc du fait que certain.es en ont plus que d’autres, mais qui aime pas trop trop qu’on se chamaille à ce sujet, parce que déjà ça rend les gens moches et sans humour, et puis toute cette colère c’est encombrant, ça chiffonne l’âme, berk, non merci. Et qui se retrouve donc, bien détendu du cul, à reprocher aux personnes qui ne bénéficient pas autant qu’ellui du système inégalitaire de maintenir, voire creuser elles-mêmes lesdites inégalités. +1 pour l’audace.

Deuxième souci : la condescendance

Bah ouais comment on est bêtes, sérieux. On n’avait pas compris qu’en fait on boudait pour rien. Qu’en vrai pendant tout ce temps, les gens dont on s’entête à penser qu’iels nous chipent des privilèges/droits/parcelles d’humanité, iels veulent juste nous aider ! Et nous on est là comme des imbéciles avec toute notre colère non-avenue à gueuler, gueuler, gueuler, alors qu’iels veulent juste nous aider. Et un petit coup de main aussi sur la condescendance ou bien ?

Donc je récap : t’as intégré que tu vis dans un système pétri d’inégalités. Tu as accepté à titre individuel que tu es plutôt du bon côté de la barrière (oui, moi, en tant que homme/blanc/hétéro/valide/cis, je sais que je ne subis pas toute une série d’oppressions que certain.es subissent). Donc tu perçois des privilèges individuels, tu perçois un système inégalitaire, y’a un moment, va falloir sauter le pas, chaton : réaliser que tes privilèges individuels te placent en dominant dans le système inégalitaire.

Tu fais partie du système, et tu en tires profit, que tu le cherches ou pas. Donc choisir ce moment pour nous rappeler que tu es un humain avant tout, pardon, un humaniste-universaliste qui ne voit ni le sexe ni les couleurs, bah euh… ouais, on sait. Et c’est la manifestation la plus flagrante de ton statut de dominant.e. Reconnaître qu’être un homme blanc (par hasard hein) t’apporte des privilèges, mais insister pour être perçu comme neutre, universel, un humain avant tout, comme si tu pouvais évoluer hors système quand ça te chantait, c’est précisément faire la démonstration du fait que non, on n’est pas du même côté. Tu as ce luxe, moi pas.

Troisième souci : la décidément très rude humilité

Alors là c’est le moment où tu sors en pleurnichant « oui mais moi j’ai pas décidé, alors quoi je m’auto-flagelle jusqu’à la fin des temps et tu seras contente ? » Alors déjà, c’est bien mal connaître mes fantasmes sexuels (#NoJudgementThough), moi si ça implique pas de la bouffe tu m’oublies, et par ailleurs, ça va les drama queens là?

On te dit pas que tu peux pas aider, on te dit juste que tu t’y prends mal. Que tu seras pas à nos côtés au centre. Et que tu seras même pas proche du centre. Ah bah ouais, ça change. Parce que ta position de dominant.e entraîne notamment deux choses: 1/qu’il y a toute une série de choses que tu ne peux comprendre que théoriquement, pas empiriquement. Et 2/la conséquence directe de ça est que tu ne vois/sais pas tout ce que ça implique d’être du côté dominé, et qu’il est donc au minimum probable que tu participes à cette domination sans le vouloir, malgré toute ta bonne volonté.

Tu ne sauras jamais ce que c’est d’être la seule femme en réunion. Et donc tu me couperas encore la parole sans t’en rendre compte. Tu ne sauras jamais ce que c’est de réaliser sans savoir d’où ça vient qu’en tant que femme, tu doutes de tes compétences beaucoup plus qu’un homme. Et donc tu me diras que je ne peux m’en prendre qu’à moi si je ne saisis pas les opportunités qui se présentent. Tu ne sauras jamais ce que c’est la rage de te sentir comme un bout de viande dans l’espace public, constamment soumise à l’évaluation non-sollicitée. Et donc tu penseras me faire un compliment en me disant que je suis mieux les cheveux lâchés. Tu ne sauras jamais ce que c’est d’avoir la nausée pendant des mois dès qu’un homme te touche, parce qu’une énième femme que tu aimes t’a raconté ce qu’elle a subi. Et donc tu reprendras pas ton pote sur sa blague « un peu limite », parce que quand même, objectivement, elle était drôle, et puis c’était entre mecs.

Tout comme je ne saurai jamais ce que c’est d’envisager le fait de tenir la main de la personne que j’aime en rue comme un acte politique et potentiellement dangereux. Je ne saurai jamais ce que c’est qu’on attende de moi que je rigole aux blagues racistes pendant tout le confinement en étant Chinois.e ou identifié.e comme tel.le. Je ne peux que constater la douleur que c’est. Écouter et constater. Et faire un effort d’empathie, c’est-à-dire littéralement, un effort d’imagination. Mais ça n’ira jamais au-delà de ça. C’est donc hors de question que je puisse prétendre être « main dans la main », ou « du même côté », ou « indifférente à la différence ». Tu comprends la place que tu prends en exigeant ça? Tu vois à quel point tu nies toute une vie d’expérience en demandant ça?

Humilité: disposition à s’abaisser volontairement, en réprimant tout mouvement d’orgueil par sentiment de sa propre faiblesse (#PassionAtilf). C’est pas plus que ça. C’est accepter que tu sais pas, ou moins, et du coup faire confiance aux concerné.es. Si on vous dit que le main-dans-la-main-en-sautillant-ensemble-vers-l’arc-en-ciel ça nous intéresse pas, faites confiance. Si on vous engueule parce que vous tenez des propos qui font trop mal, faites confiance. Si on vous demande de vous taire parce que vous dites de la merde, faites confiance. Et ouais, c’est rude. Ça forge, l’humilité. Et t’as l’impression de t’en prendre plein la gueule. Mais envisage aussi qu’en tant que dominant.e, il est plutôt probable que ton seuil de tolérance au manque de considération extérieure soit inversement proportionnel à la dominance de ta position. AKA, plutôt médiocre.

D’où tu sais réfléchir sauf pour tirer des conclusions ?

[Temps de lecture: « I will always love you » version Whitney]

Y’a une place spéciale en enfer (c’est une expression, détends-toi) pour les gens qui ont toutes les cartes en main pour comprendre la situation et ses conséquences sur des gens qui ne sont pas elleux, et qui choisissent (car il s’agit bien à ce stade d’un choix) d’en tirer des conclusions erronées. Parlons du confort de ton « pas d’amalgames », veux-tu?

Quand tu défends une position féministe (et plus largement militante), tu fais face à toute une série de personnes plus ou moins bien intentionnées qui viennent te donner leur avis non-sollicité, souvent avec bienveillance, humilité et une redoutable lucidité intellectuelle (nan, j’déconne, disons que si la condescendance était monnayable, Jeff Bezos could kiss my ass). Mais je crois que les plus épuisant.es, car les plus fourbes, ce sont celleux qui veulent bien faire fonctionner leur cerveau tant que c’est pour essayer de démonter ton argumentation (oh chaton…), mais perdent toute faculté cognitive dès que ladite argumentation parle de leurs privilèges ; celleux qui prétendent adorer l’Art du Débat mais « agree to disagree » dès qu’il s’agit de se remettre un poil en question, de peur de changer d’avis ; celleux qui te donnent raison avec toute la condescendance de circonstance sur certains points mais se gardent bien de laisser ces quelques points entacher leurs immaculées certitudes.

Ces personnes (t’as vu comment je fais bien attention à pas genrer ? Sinon on va encore dire que je déteste les mecs et tout) me semblent particulièrement dangereuses car elles prétendent être du côté progressiste de la lutte et bénéficient largement de cette illusion, tout en pompant aux concerné.es un temps et une énergie précieuses (accord de proximité, deal with it) alors qu’elles détricotent en backstage ce qu’elles affirment soutenir à qui veut bien l’entendre. Fourbes, jte dis. Je te parle pas d’ignorance, ce luxe de privilégié.e, dont je bénéficie aussi, et qui fait lamentablement écho au luxe de « ne pas être politisé.e », « ne pas être intéressé.e par ces questions », comme si cet intérêt que plein vivent dans leur chair relevait d’un hobby. Je te parle parle pas d’ignorance, je te parle d’ignorance sélective. Je te parle de s’intéresser au débat de façon parfaitement mesurée : placer le curseur exactement entre l’apitoiement de bon aloi et le renforcement de ses propres privilèges. Que ce soit par connarditude, par paresse ou par négligence ne change pas grand-chose au résultat.

Photo credit: Debra Sweet, licence CCA 2.0

Je vois et j’entends pleuvoir des commentaires d’une incohérence déconcertante, qui s’émeuvent sur les articles de presse relatant les actes violents de la police, tout en condamnant « Les Amalgames ». Cette situation fucking incongrue où une même personne peut être stupéfaite à répétition du même événement, sans jamais conclure que la répétition dévoile une tendance. En Belgique (les Français.es j’vous vois – ouais j’ai des statistiques moi – et je sais que vous avez laaargement la matière pour faire le parallèle avec ce qui se passe chez vous) dès qu’on sort un article sur le sexisme dans la police, c’est la consternation. QU’ENTENDS-JE ? La police serait sexiste ? L’ahurissement face à un récit, un parcours, un témoignage, une femme courageuse qui relate des événements sordides. Puis plus rien, jusqu’au prochain article, où bim, re-stupéfaction.

Qu’entends-je ? La police serait raciste ? Loin de moi l’idée de tracer un parfait parallèle entre la réception du sexisme et du racisme de ces récits, ce serait simplement fallacieux. On sait très bien que les occurrences racistes sont accueillies avec leur lot bien particulier de suspicion pour les victimes et d’indulgence pour les bourreaux (indulgence qui tend le plus souvent vers l’impunité). Ce que je veux mettre en lumière ici, c’est la similarité de l’hypocrisie face à la récurrence de la violence policière. C’est l’indécence crasse qui consiste à s’effarer 100x comme si c’était la première fois. À rappeler que « faire des amalgames » c’est pas très très gentil pour les policiers même si l’amalgame d’autres groupes est visiblement tout à fait legit. À trouver que condamner une institution qui manifestement ne fonctionne pas revient à attiser la haine, à créer des camps, à diviser la société (qui, par ailleurs, se porte très très bien merci).

Il te faut quoi en fait pour commencer à décider que la multitude de cas isolés qui te chagrinent individuellement correspond en fait à un système qui, entre autres choses, autorise l’institution de la police à être violente, raciste et sexiste ? À quel moment tu seras convaincu.e qu’il y a un problème avec l’institution qu’est la police ? Parce qu’à ce stade, voir cette oppression comme étant systémique n’est pas une opinion. C’est un fait, que tu choisis activement de ne pas intégrer à ton raisonnement. Le fait que tu trouves sympa certains individus qui font partie de la police, ou le fait que chaque individu appartenant à la police n’ait pas personnellement violenté quelqu’un.e n’est simplement pas une information pertinente dans ce cadre. Je sais que c’est difficile à entendre du haut de ses privilèges, mais j’ai bien peur qu’on s’en foute.

Toutes les informations sont disponibles pour que tu réalises que la police en tant qu’institution, donc au-delà des individus qui la composent, est fucking problématique. Uniquement durant le lockdown, Police Watch recense 76 occurrences liées à la brutalité policière. La coordinatrice de Police Watch estime que « le racisme est un facteur majeur » de la brutalité policière. La Ligue des Droits de l’Homme confirme que le profilage ethnique est bien une technique utilisée par la police. Unia sort régulièrement un rapport sur les questions de discriminations au sein de la police. L’activiste Wu-tangu liste ici plusieurs décès liés à la violence policière (et des ressources, et des hashtags pour supporter l’activisme online et offline, btw). La diaspora chuchote fait ici le point pendant 2 heures sur la violence policière en Belgique. C’est bon, on est tou.te.s prêt.es à admettre que c’est pas par manque de preuves que tu veux pas le reconnaître ?

En ramenant systématiquement la consternante non-pertinence de ton #NotAllPoliciers, qui équivaut à parler d’individus quand on te parle de système, tu détournes purement et simplement le débat. On te parle d’oppression systémique, tu réponds en mode kamoulox. Comme Wilmès, comme certains de ses ministres, comme fucking RTL. Tu veux être RTL, REALLY ? Tu réalises l’indécence? On te parle de personnes qui meurent aux mains de celleux qui doivent les protéger, et tu réponds « y’en a des bien »?! On te parle d’une institution qui montre encore, et encore, et encore, qu’elle autorise le maintien d’une culture à gerber, et tu réponds « j’entends, mais attention aux amalgames »? Je répète: tu réalises l’indécence?! Tu réalises à quel point ta tiédeur est ridicule?

Si c’est important d’accepter le caractère systémique de la violence policière, c’est aussi parce qu’elle est un des milliers de fils qu’on peut tirer pour dévoiler le système profondément inégalitaire dans lequel on vit (parce que raciste, sexiste, homophobe, validiste, capitaliste, impérialiste…).

Enfin bon, tsais quoi moi je m’énerve et je roule des yeux là, mais en vrai je dis ça surtout pour toi tu vois. Pendant que tu fais bien attention à reprendre systématiquement le débat au tout début, les choses sont en mouvement, bougent, changent, avancent, et vont pas attendre que tu sois d’accord stu veux.

D’où François Bégaudeau serait sexiste alors qu’il est féministe?

Le mec le dit, le clame, l’affirme: il est féministe. Et nous, féminazis hystériques que nous sommes, on est là « nan, zou, au bûcher », tout ça pour un pauv’ commentaire sur son skyblog. Mais d’où?

La réaction sur Twitter de l’historienne Ludivide Bantigny, en écho aux propos sexistes de François Bégaudeau à son encontre

François Bégaudeau, posterboy de la tendance « l’arrogance avec une bite, ça passe crème », dit qu’il est féministe, dit qu’il écrit des pièces féministes, dit qu’il écrit des textes féministes (sur son blog, mais no way que je mette un lien vers son blog ici, va juste falloir me croire), dit qu’il écrit des livres féministes, utilise «féminisme» comme un des tags principaux de son blog, « adore l’histoire du féminisme » et a d’ailleurs « toujours pris le féminisme comme quelque chose de réjouissant, pour l’ensemble de l’humanité ». On est réjouissantes les meufs, #Goals. Et nous, féminazis hystériques que nous sommes, on est là « nan, zou, au bûcher ». Mais d’où ?

On est là à critiquer ce p’tit chou qui fait franchement du mieux qu’il peut. Tout ça pour un pauv’ commentaire sur son skyblog. Déjà je trouve qu’on s’acharne un peu trop sur tout ce côté sexiste, parce que, de une, y’avait aussi de l’homophobie nauséabonde dans les commentaires, alors s’arrêter que sur le sexisme ça c’est TYPIQUE des meufs quoi. Et de deux, c’était une blague.

Et ça les p’tit.es potes de Bégaubichon iels espèrent qu’on a bien compris, parce que sinon c’est qu’on est vraiment pas des futes-futes. Mais ça les féministes on dirait que l’humour c’est pas la fête hein. Détendez-vous, on fait que rire de la sexualité présumée d’une meuf. Ça te fait pas rire, qu’on fasse des blagues sur un truc qui légitime des violences contre vous ? Ça te fait pas rire les blagues qui atteignent la crédibilité et/ou l’estime personnelle d’une personne ? Tu rigoles pas qu’on te résume en une phrase à ton cul ? Mais meuf détends-toi, en plus t’es plus jolie quand tu souris.

Nuage de mots d’une lucidité déconcertante sur le blog de monsieur

Pourtant c’est ça qui est pratique aussi, une fois qu’on sait que tu es féministe, c’est là que tu peux te permettre des blagues sexistes. Si t’es bien féministe comme il faut, ça annule le sexisme, tu vois ? Non ? Bah j’sais pas, fais un effort, merde.

Puis Bégauchou, parfois même, quand il raconte qu’il est féministe, il développe un peu. Et ça tu vois moi j’aime bien. Alors j’te cache pas qu’on voit qu’il tâtonne un peu. Mais bordel le mec essaye quoi :

« Les femmes sont plus fortes que les hommes, aujourd’hui [statement qui a le mérite de pas vouloir dire grand-chose, on reste vagues, probablement pour mieux développer après, bien ouèj Franco]. […] A force d’être au pouvoir les hommes sont devenus grotesques. Les femmes, qui ont été confinées à la sphère concrète [hein?] et domestique, ont été « préservées » [j’avoue ces guillemets me stressent. Préservées dis-tu ?]. Mais lorsqu’elles accèdent à des postes de responsabilités, elles se masculinisent [aaah ouais, préservées de la perte de féminité quoi. Quand elles sortent de la sphère concrète. On sort de la cuisine et POUM, les boobs au sol]. Regardez Laurence Parisot. La seule que je trouve épargnée [et stay tuned après la pub pour son top 10 des politiques qu’il veut voir en bikini] c’est Dominique Voynet. Elle se bat en politique mais elle reste mère et femme [aka la mission divine de ton utérus en ce bas monde] ».

Bon, on sent une envie, on sent une passion. On sent un attrait pour la féminité normative qu’il confond peut-être avec le féminisme, certes. Heureusement, Bégaulapinou prolonge la profondeur de sa réflexion dans un article du Nouvel Obs, rédigé par un journaliste pour qui un des ouvrages de Bégaudeau (La fin de l’histoire) est « un hommage aux révolutions que les femmes, dans l’histoire, ont su provoquer (féminisme, etc) ». Le féminisme, etcetera, etcetera, pourquoi se faire chier à détailler, c’est tellement l’évidence même, l’apport des femmes, on cause que de ça, j’me demande même si c’est pas un peu sexiste de demander de détailler. Pour François, d’ailleurs, on tient là une « preuve tangible et physique que la seule révolution possible, la permanente, la durable » sera menée par les femmes qui, d’ailleurs, « ont gagné » (ET ON NOUS ANNONCE ÇA COMME ÇA ?! WOUHOU !), et que du coup, tiens-toi bien, « nous avons gagné ». Je chiale, bordel.

Et alors ce que j’aime bien chez François c’est cette capacité à se remettre en question, super importante chez un allié. « Vous savez, l’homme, moi compris, doit toujours négocier avec son propre machisme. […] j’ai voulu m’amputer de cette gangrène qu’est la phallocratie. Je me considère comme plutôt émancipé par rapport à tout ça, mais je vois bien que j’ai toujours des relents », nous dit-il dans le Figaro (autant répandre cette bien belle semence à gauche à droite, avoue). Vas-y essaye de critiquer ça. François il est pas là pour la langue de bois, et nous gratifie de toute sa lucidité par un aveu : je suis féministe, mais je vois bien que je suis toujours sexiste. Quelle audace, quelle clairvoyance, quelle carrure. C’est vrai qu’on sentait bien, nous aussi, des relents. Légers hein.

Et Bégauchaton, de confirmer ailleurs (sur son blog) : « Comme quoi on peut se targuer de féminisme et conserver un bon vieil inconscient patriarcal. » Bah oui, comme quoi ! C’est quand même foufou la vie non ? Comme quoi, on peut se targuer de féminisme à toutes les sauces, en retirer les honneurs et avantages (« waouw, et en plus il est féministe, cœur dans les yeux »), et conserver de bon vieux relents patriarcaux qui t’autorisent à récolter les bienfaits d’un positionnement sans jamais avoir à faire le taf dis donc. Comme quoi !

Je crois qu’à la fois les féministes et les alliés te sont ultra reconnaissant.es, François-petit-poussin, de bien nous rappeler que le boulot qu’on fait, c’est pour les imbéciles qu’ont pas compris qu’en fait on peut juste dire, sans faire. C’est tout l’intérêt d’une étiquette auto-collée : coucou moi je suis Féministe! Euh par contre jsuis chaud de décider moi-même ce que ça veut dire (genre promotion des meufs okay, mais qu’elles restent bien des meufs compris ?), et aussi, je suis pas à l’abri d’un dérapage, de relents, de mon inconscient, je veux dire merde, ma teub s’exprime quoi. Bon bah du coup euh… Deal ?

Oh Francisco, non chaton, pas deal. L’idée n’est pas que tous les mecs qui se disent féministes ont d’office tort. L’idée n’est pas non plus qu’être féministe dépouille du droit à l’erreur. L’idée c’est qu’on peut arrêter le foutage de gueule, genre un peu ? Les mecs qui s’auto-proclament féministes, souvent ça pue. Et le problème, c’est que ça bouche bien la vue sur ceux qui font le taf en vrai. Qui se questionnent pour du vrai. Qui travaillent à leur désempouvoirement pour du vrai. Qui nous lisent, nous écoutent, nous relayent. Même ceux qui sont au tout début d’un début de cheminement. Y’a devant eux des Bégaudeau avec leur féminisme en papier crépon, qui font passer une posture pour des valeurs, de la pédanterie pour de la réflexion, et surtout qui nous font croire qu’ils nous tendront la main de leur position surplombante alors qu’ils se servent de leur hauteur sociale pour mieux viser quand ils nous crachent dessus, et que surtout, surtout rien ne change.

Bingo time: « C’est pas sur ce ton que tu vas faire passer ton message »

Se prononce aussi : «Tu ne donnes pas envie d’être écoutée avec toute cette colère» / «Tu serais plus lue si tu étais moins vulgaire» / «hystérie féminine classique: les femmes, leurs émotions, toussatoussa»

Contexte : Ce quart de décibel en plus quand on parle de féminisme me met mal à l’aise. On reprendra quand tu seras calmée.


Conjonction de deux éléments qui n’ont a priori rien à foutre ensemble : d’une part, je me prends la gueule avec une personne qui m’est très chère. On s’en remettra t’inquiète, c’est pas la question. D’autre part, je découvre ce matin la série de meufs,un fuck avec leur doigt et le hashtag  #Vousnenousferezplustaire sur Insta, lancé par la coolitude incarnée de @memespourcoolkidsfeministes, et tout ça me met les larmes aux yeux.

Si je lie ces deux situations, c’est parce qu’elles renvoient pour moi à deux facettes d’un même thème : la place de la parole des femmes. Ces selfies de badass qui racontent, pour certaines, qu’elles n’ont pas porté plainte par peur de ne pas être écoutées, qu’elles ont porté plainte mais l’ont regretté car elles n’ont effectivement pas été écoutées, que la justice, la police ou leur propre entourage ne les a pas crues. Au-delà du caractère horrible de ces situations, ce qui me frappe c’est qu’on s’attend, à l’avance, à ne pas être entendues. C’est quelque chose, non? On a appris que ça fait partie du jeu. On a appris qu’on est censées s’excuser de parler. Même si ça nous enrage, ça ne nous surprend pas et, logiquement, ça colore nos manières de nous exprimer au quotidien.

On l’expérimente d’ailleurs dans bien d’autres espaces de notre vie.

  • Au boulot, où les sentiments de crédibilité et de légitimité semblent se jouer différemment en fonction du sexe (je dis « semblent » car le sentiment de légitimité est évidemment difficile à quantifier, et face aux études qui vont dans ce sens j’ai également trouvé une étude qui suggère que le complexe de l’imposteur, par exemple, ne s’exprime pas différemment en fonction du sexe. Toujours est-il que même les femmes qui se sentent légitimes font de toute façon face à des barrières structurelles), ce qui se traduit sans mal par une moindre prise de parole.
  • En situation d’apprentissage, des primaires à l’université, les garçons semblent également avoir droit à une domination de l’espace pédagogique et sonore.
  • En famille, les stéréotypes passent aussi sans problème: vous vous souvenez de l’exemple de t-shirt «je suis une pipelette» vs «je suis un petit génie» sur Pépite Sexiste?
  • Dans les médias, à plein d’endroits et notamment dans les films, où les dialogues sont davantage supportés par des acteurs que des actrices.
  • Dans la langue, comme synonymo.fr qui nous rappelle aussi qu’un synonyme de « femme » est « commère » (qui n’est pas un synonyme d' »homme », par contre. Surprenant).
L’étude de Hanah Anderson et Matt Daniels, publiée en avril 2016.
Toutes leurs données brutes sont disponibles et leur méthode explicitée, suivez le lien.

On parle pas: on bavarde, on jacasse, on gossipe, on jase, on piaille, on caquette. On fait pas mieux pour faire comprendre aux filles et aux femmes que quand elles parlent, c’est toujours trop, ou mal.

L’un des corollaires de cet apprentissage, c’est qu’on grandit en doutant de la valeur de notre propre parole, qu’elle soit privée ou publique.

En privé, chacune a développé ses skills de communication interpersonnelle en fonction de son environnement, de son entourage, de son apprentissage. Mais on est nombreuses à avoir bien intégré qu’on va galérer à être entendues. Ce qui ne veut pas dire qu’on se contente de se taire – un apprentissage, ça se désapprend – mais surtout qu’on parle avec d’autres enjeux et prérequis. Pour certaines, ça se traduira par un manque de confiance a priori dans ce qu’elles s’apprêtent à dire. Pour d’autres, ce sera le travail patient de compétences communicationnelles de fou, affûtées et irréprochables, pour mettre toutes les chances de leur côté. Dans le cas de ma récente prise de tête, ça s’est traduit par ma tendance à la sur-explication. Tout semble avoir été dit mais non, je voudrais juste ajouter encore un truc, pour être vraiment bien sûre d’être comprise. Ça peut agacer, oppresser, je le conçois. Mais j’ai faim d’écoute.

En public, au vu de cet apprentissage du silence des femmes (un apprentissage qui se fait du côté des femmes, mais de celui des hommes également, qui apprennent eux aussi qu’une femme normale – dans la norme – est une femme discrète), prendre la parole publiquement est doublement subversif : l’espace public ne nous appartient pas, la parole ne nous appartient pas. Dès lors, quelle que soit la façon dont on se permet cette double réappropriation, c’est déjà dérangeant, comme en témoigne la masse de mecs qui se sentent autorisés, et le sont dans une certaine mesure, à hurler en all caps aux féministes qu’ils en ont à la pelle, des moyens de nous faire taire, à commencer par leur bite. Alors quitte à déranger, autant le faire d’une façon qui claque des gueules.

Y’a quelque chose de réellement jouissif à prendre la parole de façon crasse, vulgaire, qui s’excuse de rien, d’une façon qui prend de la place, d’une façon qui fait chier, bruyante, avec l’éloquence du mépris accumulé, d’un gueulophone de manif, d’un crachat sur vos #NotAllMen. C’est une manière de hurler en réponse à l’injonction de délicatesse, d’exploser à la batte l’injonction de tempérance. De souligner la pertinence de ce qui doit être dit tout en se payant le luxe de l’arrogance. C’est foutre en branle, au carré. S’octroyer la puissance de la puissance.

Puis y’a la colère. Ça, ça vous ennuie aussi. Pourtant la colère c’est beau, ça demande de l’énergie, de la vie, du feu. Un feu qui se répand, qui se partage. Quand la colère est informée, et c’est le cas de la colère féministe, elle peut devenir fédératrice. C’est un signe de ralliement réconfortant, revigorant. Toi aussi ? Oui, moi aussi. Je me sens jamais autant respectée que quand ma colère est écoutée et accueillie, même si elle est incomprise. Cette colère répond à une injustice tellement pernicieuse, qu’on connaît autant dans ses détails dont on nous dit qu’ils sont insignifiants, que dans ses manifestations les plus atroces que le système qui les rend possible ne nous aidera jamais à porter, ni à réparer. La force de la colère aide aussi, parfois, à contrecarrer la peur que génère un système tout entier, incarné (même malgré eux) par ceux qui partagent nos quotidiens et qui nous rappellent (même malgré eux) qu’on n’est pas là pour parler.

Vous n’avez pas idée de votre bêtise et du ridicule de votre suffisance quand vous nous dites que notre colère vous dérange, que tant qu’on est agressives, vous vous réservez le droit de ne pas nous écouter. Vous vous voyez grands patriarches à nous donner des leçons de bienséance, à tartiner tout ça d’infantilisation pour cacher le fait, limpide, que vous êtes les chiards capricieux qui vous bouchez les oreilles en chantant très fort dès qu’on vous dit « salut j’existe ».

Notre rage est légitime, notre parole vaut de l’or, notre vulgarité est splendide et #vousnenousferezplustaire.

Bingo time: « Je suis un homme donc mon avis ne compte pas, c’est ça? »

Se prononce aussi : «D’t’façon les féministes supportent pas d’être contredites par un mec» / «D’où ma parole vaudrait moins que celle d’une meuf #sexismeinversé» / «On nage en plein womansplaining, non mais je rêve»

Contexte : J’essaye juste de donner MON avis sur TON expérience des violences gynéco. Quoi ? C’est parce que chu un mec ?


T’as voulu donner ton avis et tu t’es fait rembarrer de fou? Alors que personne t’a jamais reproché de pas être pertinent? Alors que toi, oh ça va, tu voulais juste aider? Alors que l’égalité des sexes c’est tellement ta passion que tu joues l’argu à l’instinct, t’as même pas besoin d’ouvrir un livre?

OK, écoute crevons l’abcès : quand on parle de sexisme, oui, ton avis compte moins dans un premier temps. Allez viens, je t’explique pourquoi, tu bouderas plus tard. Bien souvent (mais pas toujours) c’est pas tant le fait que tu interviennes qui fait chier, que la manière de le faire. Pourquoi?

Parce que, soyons honnêtes, on t’entend déjà beaucoup

Alors si en plus on doit se taper ton point de vue sur notre vie (que tu nous donneras bien à une autre occasion), on n’est pas rendues. Des médias aux tribunaux en passant par ta dernière réunion Zoom, les mecs parlent plus souvent en premier, interrompent plus et (duh…) parlent plus. Du coup le faire quand on est en train de parler du système qui t’autorise à le faire, c’est un peu du méta-foutage de gueule. Et en vrai même si t’as toujours un truc à dire, ledit truc est pas toujours foufou de pertinence. Non, jte jure. Mais on n’est peut-être pas super raccord sur la notion de pertinence. Oh ! C’est mon point suivant.

Parce que c’est pas toi qui sais

Subir l’oppression au quotidien nous offre une certaine forme d’expertise en la matière stu veux. Un genre de superpouvoir du seum. La gloire de la loose. Et tes commentaires ont tendance à remettre en question nos vécus plutôt qu’éventuellement faire l’effort d’essayer de les comprendre. Tu sais ce mec ultra chiant en débat qui lève la main mais «c’est plus un commentaire qu’une question»? Voilà. Et tu n’apportes pas grand-chose au débat quand t’as décidé tout seul que tu sais mieux 1/sans avoir vécu cette oppression (petit point sémio : rappelons qu’observer n’est pas vivre), et 2/sans avoir pris la peine de prendre connaissance de quoi que ce soit de la masse de littérature qui existe sur la question. Bah oui mais non.

Parce que c’est toi le problème

Ouille, that escalated quickly, non? On touche dangereusement à la question des féministes qui détestent les hommes, donc je t’invite à aller lire mon post sur la question avant de nous faire une combustion spontanée d’effarement. En résumant très très fort : si on regarde le système entier (donc pas toi, individuellement, et la journée pourrie que toi aussi tu as peut-être eue), en tant que mec, on peut dire que tu domines. Du coup, ton sarcasme, ta suspicion, ta mauvaise foi, ta condescendance et autres reflets de tes insécurités en premier rempart aux arguments, ça fait grincer des dents et alors on prend cet air que t’aimes pas, comme si on avait senti un prout.

Parce qu’on te parle pas d’un poil incarné, mais de notre oppression

En fait nous quand on te parle de sexisme, on te parle pas d’un concept (sauf quand on te parle d’un concept) : on te parle de notre vie, de ce dont on fait l’expérience, de ce qu’on connait dans notre chair. Du coup ça demande un poil d’empathie de ta part si tu veux t’exprimer là-dessus. C’est pas nécessaire de nous parler comme si on était en sucre, juste faire gaffe à pas parler comme un connard étant donné que tu parles de ce que quelqu’une vit, et pas toi. (Statistiquement y’a au moins une personne qui a appris avec ce post le concept de poil incarné, non?)

Parce que tu détournes le débat

Exemple typique : « y’a aussi des hommes battus, et ça on n’en parle pas, et les hommes violents ont aussi besoin d’aide » dès qu’on parle de violences conjugales. Oui, c’est crucial, vraiment, il faut des gens là-dessus. Fonce, parce que la vérité c’est que je suis certainement pas la mieux placée pour réfléchir à comment on pourrait prendre soin des hommes violents. J’aurais pas des idées très productives. Donc moi je parle pas de ça. Mais toi, avec toute cette conviction, t’as pas envie d’aller commencer ton propre débat, ailleurs? Non? C’est ballot parce qu’en fait vu de l’extérieur ça donne un peu l’impression que tu veux parler de ça que quand nous on veut parler de sexisme, dis donc.

Ceci étant dit, en vrai je pense que t’as ton mot à dire.

En vrai j’adorerais que plus de mecs prennent la parole sur ces questions. J’ai une réelle admiration pour les mecs qui se mouillent, qui cherchent à comprendre, qui assument leur part. En vrai j’ai envie que tout ça t’intéresse, et je comprends la difficulté de se départir de réflexes qui sont par ailleurs valorisés, et d’acquérir des compétences qu’on n’a pas été socialisé.es à développer. Du coup tsais quoi, moi jsuis cool comme ça, jte fais une check-list.

  • Te défends pas si t’es pas attaqué personnellement, le #NotAllMen c’est so 2018. Si tu es attaqué personnellement, demande-toi si la meuf dit vrai. Je te fais gagner un peu de temps : elle dit vrai. Le but est pas de décider si toi tu as vécu ce qu’elle te reproche comme étant sexiste, mais d’entendre qu’elle l’a vécu comme étant sexiste.
  • Avant de parler, écoute, bordel, apprenez à écouter sans directement vous dire qu’on manipule, qu’on exagère ou qu’on fait notre intéressante. Juste écoute quoi.
  • Cherche pas à régler le problème si on te le demande pas. Je te raconte pas ma rage face à mon collègue qui commente ma tenue pour que tu solutionnes ma vie. Sur ces sujets (et ça marche sur plein d’autres, et dans les deux sens), tente un « waouw, ça a l’air dur, je comprends que ça t’énerve » et regarde ce que ça fait.
  • Humilité mec, hu-mi-li-té. Si t’as un besoin impérieux d’ouvrir ta grande gueule pour pas changer, tu évalues la pertinence de ce que tu vas dire, tu nous vires ce petit air assertif et tu attends que les meufs présentes se soient exprimées (même si ce qu’elles expriment c’est qu’elles n’ont pas envie de parler).
  • Si y’a un truc que tu veux réellement comprendre, mais trop chouette ! Par contre, la meuf en face a pas forcément l’espace/l’envie de te répondre. Est-ce qu’elle a juste besoin de raconter un truc, ou est-ce qu’elle est dispo pour te faire un cours? Comment savoir? Comment comprendre ces créatures cryptiques et mystérieuses que sont les fêêêmmes? FUCKING ASK HER. Et si c’est non, tu demandes à Google (ou à Bing, si t’es ce genre de weirdo ❤️).