D’où les mecs seraient nos meilleurs alliés?

Sexisme obséquieux à la RTBF, incarné cette fois par Félix Radu. Dans sa chronique radio, il nous a dégommé en 5 minutes tout un bingo sexiste à lui tout seul. Ah oui, et ça parlait de féminisme.

D’abord j’ai eu la gerbe. Et puis j’ai vu les partages autour de moi, les commentaires kikou-lol-il-est-génial-ce-Félix, les likes, les cœurs, les félicitations. Puis je l’ai réécouté pour être bien sûre, et cette fois pas jusqu’au bout, parce qu’un ordinateur portable ça coûte cher, et un double-vitrage aussi, et que j’étais sur le point de jeter le premier dans le second.

Puis j’ai vu plein de meufs prendre la parole, magistralement. Mais voir tellement de femmes s’insurger, dénoncer, râler, expliquer, justifier, argumenter, et tellement de monde se pousser tout de même au portillon pour bien nous baver toute leur émotivité à l’écoute de cette chronique, toute confortable qu’elle est à donner l’illusion qu’on en est, qu’on fait partie de la lutte, qu’on est décidément si progressiste, tout en en branlant pas une, ça m’a achevée. Donc j’écris tout de même, pas pour la pédagogie, pas pour le plaisir de répéter, pas pour convaincre, moi ce qui me reste à sortir, c’est de la colère.

Puis j’ai eu ce vieux réflexe de compassion pour les dominants. Tu sais, ce réflexe qui te fait questionner ta propre colère, toute inondée que tu es de rappels qu’il faut protéger les hommes et leur égo. Le même à l’œuvre depuis qu’on est gamines. Le même qui, très jeune ado, choquée de recevoir ma première dick pic, a fait dire à ma pote « ah parait qu’il faut surtout rien lui dire parce que tu peux démolir l’estime d’un garçon en commentant son zizi ». OK, bah « merci » du coup ?

Le même mécanisme quand on te dit qu’en t’énervant, c’est toi le problème, parce qu’à cause de toi les hommes après n’osent plus prendre la parole. Bah tsais quoi si c’est pour dire ça, la prenez pas la parole, on se débrouille bien sans vos merdes. C’est quand au juste que vous comptez commencer à « essayer » en prenant en compte ce dont on a réellement besoin ? Des mecs qui nous disent qu’on a le droit de pas se faire attraper les seins en pleine rue en plein jour, on en a pas besoin. On sait ça. Alors dire « au moins il essaye », d’accord, va juste falloir m’expliquer ce qu’il essaye de faire au juste, c’est en tout cas pas d’être féministe. C’est donc parti mon kiki pour un délestage rageux. #YesAllMen.

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui j’aimerais parler d’une actualité qui m’a traversé la tête lorsque j’étais à Paris.

Mon petit Félix, le féminisme n’est pas une actu. C’est pas parce que tu t’es rendu compte du problème soudainement qu’il est apparu avec ton épiphanie. Ça fait longtemps qu’on nous dit ce qu’on doit porter. Et ça dépasse largement le cadre scolaire. Je comprends l’envie de rendre ton texte proche, concret, humain, et il était absolument possible de garder cet angle sans donner l’impression qu’un mec réinvente le féminisme dès qu’il décide de s’y intéresser. Ça fait des plombes qu’on est enragées, et engagées, et impatientes que vous dépassiez à votre tour le choc qui vous assaille dès que vous lisez un truc sexiste. Oui, sexisme, oui, tous les jours, oui, partout. Être surpris à répétition sans en tirer des conclusions n’aide personne, sauf le maintien dudit système. Merci donc pour cette belle contribution.

J’ai vu qu’on reprochait beaucoup aux jeunes filles, donc à mes petites sœurs, les vêtements qu’elles portaient lors des cours. Et donc j’ai eu envie de leur écrire une lettre depuis mon chez-moi en France.

La fatigue de voir des mecs qui se révèlent féministes parce qu’ils ont une sœur, j’te jure. Ou une mère. Ou une cousine. J’sais pas, merde, quand on vous parle du nombre de féminicides, de la violence conjugale, de la violence sexuelle, des difficultés d’accès à l’IVG, de la merde que représente souvent la contraception, des différences salariales, de l’insécurité dans l’espace public, j’sais pas, tant que ça vous touche pas personnellement, juste non quoi, c’est ça? Mais cet égocentrisme, ce manque d’empathie sauf pour son propre sang. D’autant que dans l’autre sens vous voulez pas entendre l’argument « Je ne suis pas misandre, j’ai un frère », donc bon. C’est dommage, c’était catchy.

Voilà euh… Petite sœur. J’entends à la radio, à la télé, qu’on s’agite sur ta tenue vestimentaire à l’école. Parait-il qu’il est impossible d’apprendre en étant distrait par tes seins, tes fesses, par tes jambes, enfin, les courbes et les formes qui font de toi ce que tu es. Une femme.

Hum, malaise. Mais aussi : euh pardon ? Nos courbes et nos formes font de nous des femmes ? Oui, je vous entends déjà bouder sur le fait qu’on sur-interprète, que c’est pas ça qu’il a voulu dire, OK si pour comprendre un texte (lu, pas improvisé, écrit), je dois me baser non pas sur ce qui est dit, mais sur ce qui aurait pu l’être, avouez que c’est pas une super nouvelle pour un mec dont le taf est d’écrire. Il a évidemment le droit de se tromper. Mais nous demander de comprendre ce qu’il a voulu dire en disant autre chose, on va peut-être éviter de le prendre trop pour un con, d’accord ?

Donc : nos seins, nos fesses, nos jambes, nos courbes, nos formes, font de nous des femmes. Super nouvelle. Si je fais du 70A, je peux quand même prétendre au titre ou c’est mort ? Et plus largement : est-ce qu’on peut, s’il vous plaît bien, deux secondes, particulièrement quand vous voulez vous faire mousser en jouant au féminisme, arrêter de nous asséner qu’être une femme passe par des attributs physiques ? On peut lâcher le corps des meufs, genre DEUX SECONDES ?

Peut-être serait-il temps de rappeler à ces gens-là qu’avant d’être un objet sexuel, c’est ton corps.

Je sais pas, un petit « plutôt que » au lieu d’un « avant de » ? Non, virer totalement l’idée que notre corps n’est pas un objet sexuel, ni avant, ni après être un corps, c’était trop radical pour toi ?

Tu es née comme ça. Tu n’as pas décidé d’avoir de la poitrine et des hanches.

Tant de catastrophes en si peu de mots. Première chose, les meufs sans seins et sans hanches sont aussi harcelées, sexualisées, sommées de virer leur crop-top, parce que tu sais quoi ? Le problème, c’est toujours pas notre corps. C’est le patriarcat. Mais j’imagine qu’avec les guillemets que tu lui fous plus loin, c’est pas encore bien bien ancré cette idée-là.

Deuxième chose, je l’avais pas vu venir le petit appel à la Nature en forme de tacle transphobe. Si on est nées comme ça, alors on mérite pas le harcèlement. En revanche, si on a choisi d’avoir un cul et des seins, là c’est bon, on a ce qu’on mérite ? « C’est pas sa faute, elle est née comme ça » ou comment réitérer une petite injonction contradictoire au passage : ayez des seins les meufs, c’est ça qui fait que vous êtes des femmes. Par contre si vous en avez et que c’est un choix (du rembourrage de soutif à la chirurgie esthétique), faut pas venir vous plaindre hein…

Et s’il n’est pas « républicain » d’être à l’aise dans ses pompes, de mettre en valeur le peu que la nature a bien voulu nous donner,

Je rappelle pour celleux du fond qui auraient pas bien entendu : tant que c’est la Nature, c’est bon. Et puis le crop-top et les minijupes c’est d’office pour nous mettre en valeur, c’est pas plus compliqué que ça visiblement. Il remonte à quand ton dernier crop-top, Félix ? On en parle des façons dont les filles et les femmes sont encouragées à se « mettre en valeur » ? Mouais, je me disais bien, on va plutôt rester sur un discours individuel, questionner le système ça fait trop mal à la tête.

Comprends-moi bien : je suis la première à me sentir méga biche en minijupe. Ce qui ne m’empêche pas de réfléchir sur les raisons qui mènent à cela. Et si je peux me permettre de pointer une idée fausse grosse comme un égo masculin : « être à l’aise dans ses pompes » et « se mettre en valeur » sont très rarement des synonymes pour les meufs en monde patriarcal.  

S’il n’est pas républicain d’avoir des goûts, des couleurs, d’avoir chaud en été, enfin s’il n’est pas républicain d’être une femme, et bien je la refuse avec toi, petite sœur. Je ne veux pas de cette société-là.

Mais quelle, mec, tu en profites absolument chaque jour de cette société que tout d’un coup tu trouves caca-boudin. « Je la refuse avec toi », dit le mec blanc dont la parole est d’avance légitime et rémunérée. « Je ne veux pas de cette société-là » dit le mec qui ne peut se permettre de tenir des propos aussi paresseux que parce que cette société-là le lui permet.  

Il est impossible d’enseigner à l’école distrait par un décolleté, cependant il est possible d’apprendre dans un monde empli de panneaux, de corps dénudés, de publicités chosifiant la femme et la beauté pour vendre du parfum, du dentifrice, des biscuits.

Ce rapprochement « la femme et la beauté ». Va quand même falloir m’expliquer d’où dès qu’on cause des mecs, on a droit à un #NotAllMen parce qu’on généralise trop, mais que dès qu’on parle des femmes, on devient « la femme ». Mec, tu nous demandes de pas généraliser et dans l’autre sens on n’a même pas droit à un pluriel quoi. Et sur le fait de lier femme et beauté, je te renvoie à mes commentaires précédents, aux autrices féministes et, en dernier recours, à ta probable volonté de pas passer pour le plus jeune des boomers.  

Il est possible d’éduquer dans un monde où les femmes touchent en moyenne 18% de moins que les hommes. 18% c’est pas beaucoup. Pour te dire sur une main ça donne plus ou moins un majeur.

Vous allez dire que je chipote, mais un mec qui lève son majeur, c’est tout un imaginaire patriarcal en soi. Je vous laisse aller vous renseigner sur la signification du doigt d’honneur, et puis tant que vous y êtes poussez jusqu’à vous abonner à cestquoicetteinsulte sur Insta. Tsais histoire de pas insulter les femmes en pleine chronique « féministe » (tu vois moi aussi j’aime bien les guillemets finalement).

Petite sœur, étant ton grand frère, j’ai bien peu de conseils à te donner. J’ignore ce que c’est d’être une femme aujourd’hui.

Tu la sens arriver la salve de conseils qu’il va lui donner ?

Cependant je sais ce que est être un homme de nos jours, et c’est sur quoi je vais m’attarder.

Le tonnerre gronde, la terre tremble, ça va péter.

Tu aurais raison d’être en colère, petite sœur. Moi aussi, je suis révolté, ce qui se passe est inadmissible. Et c’est une honte que toi et moi nous en soyons encore ici à en parler.

Haha y’a qu’un mec pour parler seul à la radio, en format épistolaire, et appeler ça une discussion, j’adore.

Dans ce long combat que tu vas devoir mener,

Ah oui parce que je suis OK pour qu’on en discute tout seul, mais pour le combat pfff, flemme, non ?

résiste. Je t’en prie, résiste à l’appel des généralités.

Et là les meufs sentent un nœud se former dans leurs boyaux. Le fameux, le constant, le systématique, « pas de généralités ». Tout en parlant de « la femme ». Non, non, rien, c’est bien, continue.

Non. Non, les hommes ne sont pas tes ennemis.

Ah ouais ? Gender studies 101, chaton. Les hommes ne sont pas nos ennemis. Tu sais c’est qui l’ennemi ? Le patriarcat. Le système qui nous organise. Et tu sais qui bénéficie du système ? Les hommes dis donc. Et tu sais ce que ce système vous autorise, par exemple ? Harceler pépouze. Gagner plus de sous. Partir légitime. Parler plus. Prendre littéralement plus de place. Nous violenter impunément. Vivre dans un monde organisé pour vous, et pour que cette domination se perpétue.

Donc on a quelques raisons d’être tendax, tu vois. Surtout quand vous vous attribuez notre cause pour faire semblant de vous départir de vos privilèges le temps d’une chronique, par exemple. Tu peux pas décider tout seul que t’es du côté des femmes et autres populations minorisées, tout en conservant tes privilèges. Et tes privilèges, ils vont nulle part. Donc c’est bien gentil de nous rappeler que vous n’êtes pas nos ennemis, mais franchement avec des alliés comme ça, qui a besoin d’ennemis, sérieux. 

Non, le violeur ce n’est pas nous, non.

Écoute, factuellement, si, c’est vous. D’abord de façon très littérale : tu n’as pas idée (et ceci n’est pas une excuse, c’est un constat atterré) du nombre de viols qui ne ressemblent pas à ta perception du viol. Je vais pas te citer la foule d’exemples que moi et les femmes qui lisent ceci pourraient te crier. De nouveau, éduque-toi. Donc si, c’est vous.

Et puis systémiquement, c’est vous aussi. Comme tu t’apprêtes à le dire, la quasi-totalité des viols sont commis par des hommes. Et tu sais à quelle catégorie tu appartiens, dans le système dont je te parlais ? Allez, je te laisse trouver tout seul. On vous demande pas de vous excuser pour les autres, ni de vous excuser d’être des mecs. On vous demande en tout cas de fermer votre gueule quand c’est pour dire que vous pas.

D’abord parce que c’est souvent faux (que tu t’en rendes compte ou pas, que la meuf t’ait prévenu ou pas. Je sais, c’est dur comme réalité, pour nous aussi bichon), ensuite parce que ça n’apporte, mais RIEN, au débat. Ça fait avancer exactement rien du tout, tes petits efforts essoufflés de nous faire croire que tu serais le seul être humain à avoir compris comment t’extraire du système patriarcal.

Non, être une femme ne fait pas de toi une victime et être un homme ne fait pas de moi un agresseur.

Je te renvoie à mon commentaire précédent : en système patriarcal (oui je vais le prononcer suffisamment pour conjurer tes guillemets), les femmes sont dominées, les hommes sont dominants. Je te parle de système, je m’en fous que tu connaisses une meuf qui rit aux blagues sexistes. Je te dis que la société est organisée de façon à ce que je rencontre plus d’obstacles que toi. Et encore, je suis blanche comme toi. Mais je vais pas te lancer sur l’intersectionnalité, après tu vas te sentir obligé de faire une chronique dessus et tout.

Par ailleurs, d’où tu te permets d’utiliser le terme « victime » comme si c’était un truc honteux ? Je te l’apprends, je sais, mais si t’écoutais les féministes, tu saurais qu’on discute aussi de ça. Se dire victime ou pas. Y trouver de la puissance ou pas. Éduque-toi.

La quasi totalité des viols sont commis par des hommes. C’est important de le souligner.

Afin de ne plus jamais devoir en parler.

Mais la quasi-totalité des hommes n’ont jamais levé la main sur personne.

Et ? Le rapport stp ? D’abord, c’est intéressant d’apprendre que c’est là que toi, tu mets personnellement la barre. Lever la main sur une femme (euphémisme s’il en est), c’est là qu’on commence à être un mec pas bien. La foule d’autres privilèges dont tu disposes est donc conservée bien au chaud. Ensuite, je te renvoie à nouveau à ta perception du viol qui, décidément, te fait dire pas mal de conneries, en plus de perpétuer des stéréotypes dangereux. 

Le féminisme ne doit plus être un combat de femmes pour les femmes. Il l’a été longtemps, mais il ne doit plus.

Ah euh ministère des raisons d’être du féminisme ici.

Il est temps que ce soit un combat de femmes et d’hommes pour l’humanité.

AAAAND WE HAVE A WINNEEEER. Franchement le combo #NotAllMen/Mansplaining, on est sur du bon gros niveau d’ignorance, pour quelqu’un qui a décidé de nous aider. Ça ne me semble pourtant pas être le truc le plus compliqué : tu veux en savoir plus sur l’Histoire ? Tu lis des historien·nes. Tu veux en savoir plus sur le féminisme ? Tu lis des féministes. C’est fou quand même cette histoire de redéfinir soi-même les objectifs d’un combat dont tu dis toi-même que tu ne fais pas partie.

Pour moi le féminisme, c’est de l’humanisme qui réalise que même les bases ne sont pas respectées.

Mais on s’en fouuuut de ta définition. Et sinon on demanderait pas aux féministes ce que c’est le féminisme ? Tu crois que c’est un hobby, qu’il y a pas d’expertise, ou juste tu t’en fous et tu fais ça avec tout ? Genre « pour moi un pain au chocolat, c’est un saucisson en robe de soirée », mais wtf dude, de quoi, tu, parles ? Avoue c’est le bordel si tu te mets à tout redéfinir toi-même, tu penses pas que les féministes elles ont taffé là-dessus, et elles ont une assez bonne idée de la direction à prendre ? Tu crois qu’on passe juste notre temps à pas s’épiler, ou c’est quoi ?

Et exclure les hommes de cette lutte,

ouin-ouin atomique dans 3… 2… 1…

c’est vous priver de votre meilleur allié.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHAHAHAHA. Hahaha mais cette audaaaaace, cette audace masculine, l’audace du privilège, ça me laisse toujours pantoise. Donc le mec qui en fout pas une, ne s’est visiblement pas informé (et va pas aller remettre la responsabilité sur celles qui t’ont relu, on te voit arriver à des km), nous explique qu’on a rien compris au féminisme et qu’on doit s’y prendre autrement, se colle sans sourciller l’étiquette de best allié du monde. Attends, si ça c’est pas une preuve que vous êtes juste biberonnés à vous sentir compétents d’emblée sur tout et n’importe quoi.

L’ennemi, puisqu’il faut le nommer, c’est la bêtise. C’est la violence, c’est le silence.

Oui ça on avait vu que le silence c’est pas trop trop le truc que tu vas valoriser quoi. On part plutôt sur un modèle « dis tout ce qui te passe par la tête » si j’ai bien tout compris.

C’est l’ancien monde, le « patriarcat ».

Vas-y, on sonde : qui s’est repassé le moment en disant « il a mis des fucking guillemets là où j’ai rêvé ? » et puis a dit autour de soi à voix plus haute « Il a mis des fucking guillemets! ». Meilleur allié, change rien.

C’est la peur, le manque d’estime, c’est l’irrespect

Qui existent, comme chacun sait, de façon transcendantale, désincarnée, flânant calmement jusqu’à trouver une victime (oups pardon, on peut plus dire victime), mais ne s’inscrivant nullement dans les actions, comportements, paroles d’humains sensés.

Et ça, ça n’a pas de sexe, ça n’a pas d’âge, ça n’a pas de nationalité.

Mais non, comme c’est pratique.

En ce moment, beaucoup d’hommes sont idiots.

Même si la bêtise n’a pas de sexe, tu vois, c’est une question de moment. Un moment de quelques siècles, oui, bah, jsais pas, un moment quoi.

Hélas. Si tu savais comme je suis désolé, et comme j’ai honte parfois. Mais que cette bêtise criarde

j’avais jamais vu cette orthographe pour « culture du viol »… C’est de l’inclusif ou bien ?

ne t’empêche jamais d’apprécier un compliment,

« T’es bonne ! Tu suces ? Hé c’est un compliment hein, salope va » et surtout quand on te dit dans la rue que t’es plus jolie quand tu souris, essaye de bien bien apprécier, d’accord ? Mais oui, enjoy !

qu’on t’ouvre la porte, qu’on t’invite à dîner, que parfois on t’appelle « mademoiselle ». C’est joli « mademoiselle » quand c’est dit avec amour,

T’as bien compris ? Tu continues à nous laisser te traiter comme la fragilité incarnée, comme des bons dominants, et tu fermes ta gueule parce que c’est fait avec amour, tu comprends ?

que parfois t’aies même envie de dire « non » pour dire « oui », ou de dire « oui » pour dire « non »

Là je… Je sais pas. Je suis d’une naïveté confondante, j’ai cru que ça, c’était globalement compréhensible. Mais : non.  Ça va la validation du viol ? Mais mec, on bosse comme des acharnées à faire comprendre que « non », c’est non ; « peut-être » c’est non, « zzzz » c’est non, « pas sure » c’est non, on se fait chier à vous faire des métaphores à base de thé, et toi tu re-débarques comme un bienheureux sur une chaîne publique écoutée par plein de monde pour tout foutre en l’air avec un « nan mais, en fait, non parfois ça veut dire oui, et oui ça veut dire non ». Mais mec, t’as vu ça où que ça allait passer, ça ? T’as vu ça où que c’est là-dedans qu’une meuf va trouver de la force, de la puissance, dans un « non ça veut dire oui » ? Je suis enragée de cette phrase.

Ne laisse jamais quelques abrutis incapables d’entendre quand « non », c’est « non », te retirer la richesse des jeux amoureux.

Quelques abrutis incapables, tu veux dire, la quasi-totalité d’hommes qui violent ? Mais oui, super conseil ça dis donc, et puis souligne bien que c’est la responsabilité de la meuf hein, de surtout pas se laisser impressionner par les violeurs, enfin, « les abrutis », pardon.

Nous ne sommes pas égaux. D’accord ? Ni les hommes et les femmes, ni les hommes et les hommes, ni les femmes et les femmes.

dit le mec blanc dans sa petite chemise de lin qui a voix au chapitre sur la radio nationale… SANS FUCKING BLAGUE.

Nous sommes tous incroyablement, et terriblement différents. Il y a des forts, des grandes, des sévères, des douces, des petits, des fragiles, des violentes, des peureux, des viriles, et des féminins. Et c’est ça qui est beau. Et c’est ça qui donne au monde ses reliefs et ses couleurs.

Ça a l’air de te faire très plaisir cette énumération des différences entre nous, donc je m’en voudrais presque de te casser dans ton élan, mais de nouveau : tu mélanges tout, de quoi tu causes ? On vit dans un système inégal, qui répartit les richesses et le pouvoir différemment entre hommes et femmes, qui crée une culture du viol dont tu viens de parler, mais tout va bien parce que y’en a qui sont grandes ? Je sais pas si c’était possible de dépolitiser plus que ça le combat féministe. Well fucking done.

Par contre, il est impératif que tous ces êtres imparfaits et différents aient dès la naissance les mêmes droits, les mêmes chances et les mêmes armes pour mener sa vie comme ils l’entendent, comme elles l’entendent.

Trouve-moi un mec qui est pas d’accord avec ça. Et si tu penses aux masculinistes, bah oui, regarde jusqu’où tu dois chercher, dans quel extrême tu dois te vautrer pour trouver quelqu’un qui va te contredire là-dessus.

Porter un vêtement ne devrait jamais être source de peur et de jugement. Tu as le droit, petite sœur, de rentrer chez toi le soir à pied. De prendre le métro sans qu’on te touche, ou te siffle. Qu’on te paie pour ton travail.

Oh waouw, OK. On continue sur ce mode là, donc. J’adore comme les mecs sont ultra féministes dès qu’il s’agit de dire des trucs consensuels. Je dis pas que je suis pas d’accord : oui, évidemment qu’on devrait avoir le droit de, oui, merci. Mais sérieux, les voix qui disent le contraire, faut les chercher hein. C’est globalement admis que oui, les femmes devraient avoir le droit de. En fait tu te démarques pas en disant ça, tu vois? Ce qui est chouette avec ce discours, c’est que tu gagnes des points sans t’engager à rien.

Ce qui reste dans le chemin, c’est vos actes, c’est l’impunité, c’est l’aménagement de l’espace public, c’est la socialisation genrée, c’est le travail reproductif, gratuit et invisible, c’est les discours médiatiques (dont celui-ci). Ce genre de discours consensuels ne sert qu’à ça : ajouter du bruit au consensus. Il n’apporte rien, il ne dit rien qui n’est pas déjà admis. Vous vous sentez pousser des ailes en tenant des propos pareils, sérieusement ? Vous pensez que ça fait de vous des féministes de nous taper une envolée lyrique sur ce que vous trouvez que nos droits devraient être ?

Vos mots on les connait par cœur et on est passées à autre chose depuis longtemps. On sait très bien ce qu’ils devraient être, tellement qu’on en a fait un mouvement politique massif, qu’on théorise là-dessus tous les jours, qu’on descend dans la rue, qu’on écrit, qu’on gueule, qu’on solutionne, qu’on tente, qu’on pense. Vous réalisez le décalage, quand vous arrivez avec un sourire béat à nous lister ce que vous, vous voulez bien nous concéder ?

Lisez les féministes, elles ont plein d’idées. Faites un peu violence à vos égos ampoulés et ouvrez un fucking livre. Écrit par une féministe. Éduquez-vous. Éduquez vos garçons. Arrêtez de bouder comme des gosses sur les féministes sérieux, on fait le taf. On a une piste d’atterrissage d’avance sur vous, et vous persistez à nous ignorer en pensant avoir inventé la poudre dès qu’il vous vient l’originale envie de nous penser vos égales.

Qu’on t’estime pour tes qualités, qu’on t’aime pour ce que tu es, qu’on te laisse être ce que tu voudras. Alors porte ce que tu veux porter, petite sœur, et emmerde les gens que ça dérange.

Ah mais oui parce qu’en fait on n’avait pas bien compris la stratégie : il suffit de les emmerder, ces gens-là. Tsais, on te traite de chienne quand tu marches, mais toi, si tu te laisses démonter, bah c’est eux qui gagnent, tu comprends ?

Mais voilà… je recommence avec mes conseils de grand frère paternaliste à te dire et me donner mon avis.

Ah bah si tiens, y’a une phrase qui tient fort bien la route.

Alors qu’au fond c’est toi, c’est toi petite sœur qui va grandir dans ce monde, et qui va devoir affronter tout ça, tous les jours, au quotidien.

Chacun sa merde, et comme moi, je n’ai absolument rien à voir avec cette situation, c’est pas moi, c’est les autres, que veux-tu ? Par contre, bonne chance hein.

D’ailleurs certainement qu’avec le temps mon discours va te paraître bien bête et un peu maladroit.

Je veux bien qu’on s’attarde un peu sur cette histoire de maladresse. Est maladroit « qui n’est pas adroit; qui manque d’adresse, d’habileté », dans son activité matérielle, intellectuelle ou son comportement. Et on est OK avec ça ?

La maladresse est brandie avec une fréquence incroyable pour justifier des propos ou actes sexistes, comme une raison pour expliquer l’insondable je-m’en-foutisme des mecs quand il s’agit de tenir des propos cohérents sur le féminisme. Roméo Elvis a été maladroit. Les flics qui prennent nos plaintes sont maladroits. Félix est maladroit.

Non seulement c’est un bien faible mot pour désigner l’étendue de votre ignorance complaisante, mais vous présentez ça par ailleurs comme un état, comme une constante. Quelqu’un·e qui casserait un verre dès qu’il « vous aide à faire la vaisselle », au bout d’un moment sa maladresse vous donnerait envie de lui en foutre une, non ? Mais là non, les mecs essayent, et leur maladresse est cute. Et les féministes sont chiantes de répondre « attends mais on en est toujours là ? Nan mais tsais quoi, reviens quand t’as appris à tenir un verre correctement ».

À ce moment-là ce sera à toi de m’apprendre comment me battre auprès de toi.

Euh ouais parce que bon, je vais quand même pas ouvrir Google tout seul, je sais même pas quoi taper. Pi j’ai des messages à délivrer moi ici, j’suis busy-busy au boulot, j’te raconte même pas. Toi c’est ton oppression, donc bon, j’sais pas, file-moi tes résumés.

Apprends-moi à trouver ma place dans ton combat.

Comme meilleur allié, on pouvait pas rêver mieux. Faut donc tout vous livrer sur un plateau quoi.

En attendant, comme disait Louis Aragon, féministe d’avant-garde dans Le fou d’Elsa : « L’avenir de l’homme est la femme. Elle est la couleur de son âme, elle est sa rumeur et son bruit. Et sans elle, il n’est qu’un blasphème ».

Attends le mec nous cite UN auteur, UN « féministe », et c’est un fucking mec blanc. Moi je dis: slow clap.

J’espère que ma chemise n’aura pas trop distrait ceux qui m’écoutent,

Petite blagounette sur le fait que haha, z’avez vu, quand c’est un mec ça passe crème. Oui, je sais que t’as cru que c’était de la provoc’, que c’était de la dénonciation, que dis-je, un positionnement militant pour bien mettre face à leur connerie les mecs qui pensent comme ça. C’est oublier l’inconséquence totale de ce genre de retournement, c’est dire : les normes qui s’appliquent à vous ne s’appliquent pas à moi, et je suis prêt à fustiger ceux qui vous les imposent. Donc il y a eux, et il y a vous, et moi je suis en-dehors. Tout ceci ne me concerne pas. Mais je veux bien arbitrer si jamais.

Et que ces vers parviendront à ceux qui les ont oubliés.

Mais oui, petit rafraîchissement de mémoire. Ah t’avais jamais lu Aragon, toi ? Ho bah d’accoooord, va falloir se refaire une p’tite culture hein.

Je t’embrasse, Félix.

Bon du coup je vais me permettre de pas t’embrasser. Et oui, je sais, « t’as cru bien faire ». Oui, « ça partait d’une bonne intention ». Mais vos bonnes intentions, perso, je sais plus quoi en faire. Elles frôlent le sol et oublient de se nourrir. Je me fous, en fait, de vos intentions. J’en peux plus des pseudo-féministes. J’en peux plus de vous entendre vous faire mousser sur notre dos.

Si vous saviez l’exigence qu’on s’impose à nous-mêmes, et entre nous, quand on parle de féminisme. Si vous saviez la curiosité quasi-obligatoire qui nous pousse à comprendre notre propre oppression. Si vous saviez le feu qui nous prend au bide quand on lit une meuf qui raconte ce qu’on vit. Vos intentions devraient être une étape préliminaire, mais vous les enfourchez pour votre entrée en grandes pompes dans le monde du féminisme, dont vous ne savez rien.

Ça passe très mal, l’idée que les hommes ne peuvent pas se dire féministes, je sais. Et pourtant, si vous aviez la moindre idée de ce qu’on sue pour maîtriser tout ça. Du nombre de meufs qui sentent que ça leur parle, mais qui n’osent même pas s’attribuer le terme, car elles s’estiment « pas prêtes ». Du nombre de mecs qui se sentent extrêmement prêts, mais qui imaginent que le travail se fait tout seul, en papotant. Ou qui ne prennent jamais la parole quand il le faut. Ou qui prennent toujours la parole quand ils devraient se taire. Ou qui estiment que les féministes leur doivent du temps, de l’énergie, de la pédagogie, en échange de leur carte de parti. Soyez humbles pour changer, éduquez-vous, questionnez-vous, ouvrez les yeux sur le système et votre place dans celui-ci, sur les merdes que avez fait vivre vous-mêmes, par arrogance et par ignorance.

Éduquez-vous, éduquez vos garçons, vos frères. Entourez-vous de gens qui ne vous ressemblent pas. Et de grâce, fermez vos gueules tant que c’est pas pour dire un truc constructif. Arrêtez de dire que faire à vos sœurs. Vous savez c’est qui, les meilleures alliées de vos soeurs? C’est les féministes.

D’où qu’ils sont les hommes matures qui savent vraiment gérer un pays?

On a un gouvernement dis donc! Et pour fêter ça, le quotidien belge Le Soir titre : « Gouvernement fédéral: des jeunes, des femmes, des néophytes – un casting insolite ». Mais nous rassure en chapeau: « Cela s’explique ». Ouf que ça s’explique. Encore un peu ça s’expliquait pas. Mais non, ça s’explique.

Bon, je serai brève parce que j’ai du Alice Coffin à terminer, et qu’en fait ça m’épuise d’écrire là-dessus. Et je sais que la presse s’en fout. Et je sais que ça révolutionnera rien. Mais j’ai envie de le souligner comme un réflexe, à force d’entendre qu’on en fait des caisses pour rien. Comme un « bah si, vous voyez, quelque chose, encore ». Puis après faut convaincre que c’est un « quelque chose » qui vaut la peine et tout, pfff, fatchiiigue.

Et aussi parce que c’est mon amie Chloé qui m’a envoyé le lien, avec en commentaire énervé/ironique, « Mais où va le monde?! D’où qu’ils sont les hommes matures qui savent vraiment gérer un pays? Manquerait plus qu’il y ait un noir. » Et ça m’a fait rire. De détresse certes, mais tsais bien. Et je me suis dit que si mes potes commençaient à m’envoyer des punchlines, je pouvais bien en tirer un article.

La politique en non-mixité choisie

Capture d’écran du site du journal Le Soir, datant du 4 octobre 2020.

Bon, pourquoi ce titre est-il problématique ? Après tout, n’est-il pas effectivement « insolite » de trouver tant de diversité dans un gouvernement ? C’est pas pour ça que les féministes vous font chier justement toutes les semaines ? Oui, alors justement. Ce titre articule parfaitement les deux facettes du problème que constitue l’invisibilisation des femmes en politique.

D’une part, les femmes politiques disparaissent comme l’oxygène à mesure que l’on monte en altitude, d’autre part la cause et le symptôme de cette invisibilisation (on est bien dans ce genre de souci cyclique dans lequel on ne sait plus où est la tête, où est la queue. Comme tant d’hommes me direz-vous, mais ne nous égarons pas), c’est que la politique n’est pas un endroit où il est normal de voir réussir des femmes.

Il ne s’agit pas de m’insurger contre une célébration de la diversité à laquelle on aspire. Mais ne me dites pas qu’il s’agissait de se réjouir, alors que le lexique choisi tient surtout de l’étonnement (on parle d' »insolite », de « casting étonn[ant] », de « surprise ») . On est bien moins dans le « oh cool ! » ou le « enfin ! »  que dans le « so weird… ». Étranges, les femmes en politiques. Étrangères. En pays que le masculin pensait pourtant conquis.

Mais t’inquiète hein, l’article nous rassure très vite : De Croo a écrit un livre sur le sujet. Le sujet de la fâmme, je veux dire. Et donc, « il faut bien dire qu’[il] était attendu au tournant ». OK on peut respirer, y’a une raison rationnelle à tout ça. Une explication. N’allez donc pas croire non plus qu’elles aient quelque chose à foutre là.  

Trouver qu’on exagère en nous citant vos trois exemples et demi de femmes cheffes d’État dès qu’on parle d’invisibilisation, et en même temps traiter systématiquement les femmes comme exotiques dans la sphère politique, y’a un moment ça va commencer à se voir.

« La femme », cette adorable incompétente

Ensuite, et pour enfoncer le clou, il y a ce pernicieux amalgame du titre : femmes, jeunes, néophytes. En plus de la condescendance du « mais qu’est-ce que ces gens foutent là ? Regardez comme iels sont pas à leur place », une épaisse couche d’infantilisation consiste à mettre tout le monde, femmes incluses, dans le même sac, étiqueté « inexpérimenté·es », sur qui plane, comme le confirme l’article, le lourd soupçon de l’incompétence. Le sac de celleux qui vont devoir faire leurs preuves.

Le paragraphe traitant de cette inexpérience ne se gêne d’ailleurs pas pour mêler nouvelle diversité et inexpérience : « Une nouvelle génération également, représentative de la diversité du pays, […] qui devra faire ses preuves. Car le revers de la médaille, c’est l’inexpérience de plus d’un ministre ou secrétaire d’Etat. » Là encore, votre réjouissance sonne étrangement comme de la bonne vieille méfiance.

Genre ouais, les nouveaux c’est bien, mais on sait pas ce qu’ils valent, alors que les AUTRES, les anciens, les vétérans, les normaux, *cough* les hommes blancs *cough*. Excusez, chat dans la gorge, je disais donc : LES HOMMES BLANCS CIS PRIVILÉGIÉS. Eux on sait. Eux ils ont fait leurs preuves, regarde la crise sanitaire. Ah ouais non, on s’est mal compris·es, on voulait pas dire qu’il fallait que les preuves soient probantes en positif hein. Enfin sauf pour les nouveaux, qui avaient qu’à être là avant.

Étonnement sélectif

Je m’étonne, enfin, que le caractère « insolite » du gouvernement Vivaldi, porte sur la diversité de son inexpérience, alors que tant de choses me semblent autrement surprenantes. Je répète, il me semble crucial de mesurer l’avancée de la cause, en comptant les minorités pour les célébrer ou en déplorer le nombre. Ce que cet article ne fait pas. Il s’effare, avec quelques décennies de retard, que quelques femmes aient voix au chapitre dans les sphères de pouvoir.

Et le fait que ce gouvernement ainsi créé poursuive de nombreuses dynasties belges, j’sais pas, ça t’étonne pas ? On réfléchit une seconde à ce qu’une meuf se prendrait dans la gueule, notamment en termes de soupçons d’incompétence, si elle était si limpidement la fille de, sœur de, cousine au troisième degré de, voisine-il-y-a-deux-ans-mais-la-collusion-est-évidente de ?

Et si la meuf en question était non-blanche? Et si la meuf en question était non-valide? Et si la meuf en question était non-binaire? Je suis désolée de n’envisager ces personnes imaginaires qu’en rapport à la norme, mais c’est précisément cette norme invisible, so-called neutre, so-called universelle, qu’il me parait urgent de mettre à jour. Cette norme précisément, comme rempart à l’étonnement. Qui autorise tout, là où l’existence même, la présence même de son contraire est insolite.

Mais nan, on va pas développer ce point là Jean-Mich, on a plus le temps. Et le fait que le gouvernement se soit créé sur l’enfouissement du projet de loi assouplissant les conditions d’accès à l’IVG en Belgique ? Et le fait que le gouvernement si diversifié soit plutôt très blanc ? Enfin je sais pas, y’a un tas d’autres choses qui me sidèrent quant à la composition de ce gouvernement, qui nous auraient épargné un « holala regarde, des femmes, c’est ouf ! »

Remettez-vous, on est là. On est partout. Quittez donc votre état de sidération, et réjouissez-vous bordel de cul.

D’où vient cette indulgence inouïe pour les agresseurs?

Donc pendant que les Oscars dégagent Polanski, les Césars, bras ouverts, l’accueillent en tant que représentant de leur assemblée générale. Parce que « membre historique », AKA « on a toujours fait comme ça » et que donc bon, tu comprends, on n’a pas le choix.

Au même moment, je me retrouve à devoir m’expliquer again and again face aux messages qui insistent: mon dernier post sur les excuses de merde de Roméo Elvis est trop dur. Quand même, il s’est excusé (déjà, de une, chapeau l’artiste, courbettes à l’infini) et c’était pas trop trop mal pour une première fois. Il fera mieux la prochaine, t’inquiète.

Crédit photo: Thesupermat, under the CC 4.0 license.


Au même moment, Gérald Darmanin, est visé par une information judiciaire pour viol, et poursuit les mains dans les poches son travail de ministre de l’intérieur français, parce que bon, présomption d’innocence à deux vitesses tu comprends, ce serait trop pas aimable de le dégager sans qu’il n’ait eu l’occasion de nous montrer toute l’étendue de sa haine des femmes, et que par ailleurs, c’est surtout pour lui que c’est difficile toute cette enquête.

Au même moment, on gueule que la cancel culture, c’est le nouveau terrorisme à jeter en bloc parce que si on peut plus être un trou du cul publiquement, où va le monde.

Au même moment, on est toutes entourées de nos violeurs et agresseurs qui ne seront jamais reconnus comme tels par qui que ce soit, et surtout pas par eux-mêmes, parce qu’on est nombreuses à garder ça pour nous (sans blague) et que « les viols et les agressions sexuelles sont les crimes et délits pour lesquels les victimes portent le moins plainte ».

Bon. J’ai envie de hurler. La réaction par défaut à un mec qui fait de la merde c’est de surtout pas trop le chiffonner, mais on est où là? Et pendant ce temps-là, moi je suis trop sévère avec mes petits montages Paint? Et les féministes elles desservent leur cause en étant trop énervées? Mais tu réalises la molassitude avec laquelle on traite les agresseurs?

On parle pas de maladresse (malgré que c’est le mot adoré de la presse pour en parler), on parle pas de faux-pas, on parle pas d’un manque d’informations qui mènerait à prendre de mauvaises décisions. On parle d’un sentiment (justifié) d’impunité, on parle de mépris, de haine, de déshumanisation, au minimum d’une totale déconsidération, qui se traduisent en actes violents, non-consentis. Tu réalises ça? Que c’est de ça dont on parle? Tu comprends que Roméo Elvis a dû s’excuser parce qu’il a agressé sexuellement une femme?

On parle d’un système qui autorise tout ça, qui le facilite, l’accepte, voire l’encourage, et le pardonne. Et l’empathie que tu éprouves, et dont tu clames qu’on devrait tou·te·s faire preuve, pour l’agresseur, sa vie future, ses possibles remords et son droit à l’erreur (ALORS QU’IL NE S’AGIT PAS D’UNE ERREUR MAIS D’UNE AGRESSION), participe en ligne droite au bon huilage de ce système. Fait partie intégrante de ce système.

Ce discours complaisant sur les bribes de décence que choisissent de montrer certains hommes après avoir été des ordures, est effrayant. Et ce qui fait peur en premier lieu, c’est la puissance de ce système, sa logique implacable, qui nous incite tou·te·s et avant toute chose, à éprouver de l’empathie envers les dominants. À se remémorer dès que possible leur humanité et donc leurs failles, la rudesse du système, la façon dont ils y sont eux aussi piégés d’une certaine façon, à garder en tête qu’on ne ferait peut-être pas mieux après tout, que personne n’est irréprochable, et toutes ces fucking précautions qu’on ne songe pas à appliquer aux dominé.es, victimes, survivant·es, cibles, dont on se contente de répéter qu’elles parlent décidément très fort.

Notre système a largement démontré que non, il ne broierait pas les vies des accusés. Vous pouvez souffler, il n’arrivera rien de conséquent à Roméo Elvis (non, perdre un sponsor n’est pas ce que j’appelle quelque chose de conséquent au vu de l’accusation dont il fait l’objet). Roman Polanski poursuit sa carrière, tout comme Gérald Darmanin, Luc Besson, Brett Kavanaugh.

Non, les féministes ne vont pas soudainement grand-remplacer tous vos mecs blancs bourgeois placés en masse au sommet de toutes les formes de pouvoir que compte cette société. Respire chaton, tes héros sont visiblement bien safe là où ils sont et quoi qu’ils fassent. Et c’est précisément pour cette raison que non, ton empathie n’a pas à être distribuée de façon égale envers agresseurs et victimes pour que tu puisse avoir ta gommette d’être humain décent. Ce sont les dominé·s, les minorisé·es, celleux contre qui le système joue pas la balle, qui ont besoin de ta bienveillance, de ton écoute, du bénéfice du doute. Qui ont besoin qu’on les entende plus fort, qu’on les écoute plus fort, qu’on les croie plus fort que les dominants.

Penser qu’il est nécessaire de témoigner du même degré de sympathie à l’agresseur et à sa victime pour que l’affaire soit juste, c’est l’expression éclatante de tes privilèges. C’est partir du principe que la situation initiale est égale. Alors que c’est cette situation initiale qui autorise un homme à estimer que le corps de quelqu’un d’autre lui appartient, et qui te rendra spontanément plus suspicieux d’une victime que de l’homme qu’elle accuse, pendant que tu te féliciteras, dans ton infinie mansuétude, de ne pas choisir de camp.

Maintenant est-ce qu’on peut s’il vous plaît se re-concentrer et travailler à une distribution de notre empathie qui ne détricote pas ce qu’on s’acharne à défendre le reste du temps? Ce serait chic.

D’où c’était ça tes excuses, Roméo?

Et sinon ça va les excuses de merde? Tu touches une femme sans son consentement et t’es applaudi parce qu’au moins t’as dit « déso »?

En fait la barre est tellement basse qu’on doit se contenter de ce torchon qui n’admet rien, minimise et tente quand même d’avoir le beau rôle, c’est ça ? Merci mais non merci, try again.

Et comme je sens que ça risque d’être compliqué cette histoire, je me suis permise de corriger ton truc.

D’où on peut venir avec nos seins mais vraiment si on peut pas faire autrement?

Le Musée d’Orsay a refusé l’accès aux lieux à une étudiante, à moins qu’elle ne se couvre. Parce qu’elle est arrivée avec un couteau en disant qu’elle allait défigurer toutes les oeuvres et que non j’déconne, elle portait juste un décolleté.

Je vais aller straight to the point parce que je suis à la fois pressée et atterrée. Entre le « mais d’où c’est pas l’évidence » et « visiblement faut encore expliquer ». Entre l’envie de pas lâcher l’affaire et la vraie fatigue qui appelle l’air de rien à la résignation.

C’est parti pour le bonheur d’être sexualisée en 7 points.

Capture d’écran de la vidéo de Brut
  1. Réalises-tu l’enjeu de refuser à qqn.e l’accès à un endroit parce qu’on se sent habilité·e à décider ce qui peut être et ne pas être ?
  2. Vos pentes savonneuses à base de « et quoi après on peut venir au musée en bikini ? » sont indispensables pour argumenter votre position qui, effectivement, a bien besoin d’un petit coup de pouce. Car la situation en elle-même n’est pas problématique, c’est ce qu’elle dit qui vous tend. C’est qu’elle dit qu’une femme pourrait se passer de votre avis et vivre sa vie. Que ce que vous percevez comme un excès de féminité et de sexualisation entre dans un lieu de Culture en tant que sujet plutôt qu’objet.
  3. C’est aussi nous rappeler que nos corps sont, par défaut, inadéquats. Que ce que vous percevez comme des attributs féminins est au mieux tolérable, et sous certaines conditions. Qu’il nous revient de faire l’effort d’être acceptables d’après vos critères qui, bien sûr, sont trop difficiles à atteindre pour être acquis sans travail ni une fois pour toutes.
  4. Et si j’écris à plusieurs reprises « ce que vous percevez », c’est exactement ce que je veux dire. C’est ce qui a été défini comme appartenant au féminin, au moins, au non-neutre, au marqué, voire plus largement au non-masculin et qui structure tout, l’accès aux lieux d’apprentissage, à l’espace public ou au musée.
  5. Et comme c’est votre perception, c’est aussi votre subjectivité, c’est donc aussi suffisamment arbitraire pour nous apprendre à pas jouer avec les marges. Pour qu’on soit en tout temps conscientes que comme la norme est instable, c’est en s’y collant au maximum qu’on prend le moins de risques.
  6. Parce qu’on parle bien de risques. Ce contrôle permanent est épuisant. Que de la perception que vous aurez de nos corps dépendra le respect que vous daignerez nous témoigner est épuisant, violent, injuste et enrageant.
  7. C’est pas « juste une tenue », comme vous conditionnez à cette tenue notre humanité. À chaque écart de vos règles à la con, le risque d’une déconsidération plus ou moins conséquente. Dont vous nous expliquerez d’ailleurs qu’on l’a bien cherchée.

D’où Kaufmann vient poser ses couilles sur la table?

[TW violences conjugales et viol. Discours mascu. Responsabilisation des victimes.]

J’ai écouté l’épisode des Couilles sur la Table avec Jean-Claude Kaufmann. Comment j’ai pas trop trop aimé. J’ai eu envie de casser des choses. J’ai mis du temps à comprendre ce qui se passait, j’étais pas prête. Puis j’ai eu envie de débriefer thérapeutiquement. Viens donc vomir dans ta bouche avec moi.

Dans la petite sphère féministe sous-terraine qui dirige les mouvements de la Lune, fait des tresses de poils de jambes et fomente un plan pour convaincre AOC de devenir belge, y’a un buzz ces jours-ci, autour du dernier épisode en date de la déesse Tuaillon (coeur dans les yeux). Dans l’épisode « Un gars, une fille : portrait du mâle en couple » du podcast Les Couilles sur la Table, Victoire Tuaillon invite Jean-Claude Kaufmann, sociologue français, pour discuter de « certaines expériences masculines du couple hétérosexuel ».

Chercheur renommé, « cela fait maintenant 30 ans qu’il observe et analyse comme sociologue ce qu’est le couple hétérosexuel aujourd’hui » donc bon, l’idée, de base, c’était de parler de ça. En introduisant l’épisode, la journaliste-militante-teneuse de micro pour moi une fois pendant 2 minutes fabuleuses lors d’une rencontre à la librairie Tulitu (pfiou j’avais peur de pas arriver à le placer, mais si, regarde, ça passe crème) ajoute : « Beaucoup de constats qu’il pose dans ses livres m’intéressent, mais je dois dire que ses analyses me semblent souvent bancales. Or elles sont largement reprises dans les médias, le plus souvent sans être remises en question. Le ton de cet épisode est donc assez différent des épisodes précédents. Je voulais comprendre nos points de désaccord et vous entendrez qu’ils sont nombreux ».

Alors au niveau du ton assez différent euuuuh, ouais. On est bon. À en croire la bulle de mes Internets, la majorité des femmes de Bruxelles a présentement envie de balancer son frigo par la fenêtre, donc on, est, bon. Pour le dire vite pour les derniers foufous qui n’ont pas écouté l’épisode en question, il s’agit d’une heure d’écoute où tu dois bien faire attention où tu mets tes ongles parce qu’où qu’ils soient tu vas les enfoncer. Parce que Kaufmann il s’est cru chez Ruquier, ou alors quand on lui a dit « podcast féministe » il a cru que c’était pour du rire, ou alors il s’est dit qu’après 30 ans de recherche on est moins obligé·e de faire le taf. Toujours est-il que pour l’écrasante majorité de ses prises de parole, je sentais mes glandes salivaires au taquet, bien conscientes de la possibilité d’une régurgitation imminente. Et à la fin de l’épisode, j’étais en gueule de bois et je me suis demandée pourquoi, grands dieux, je m’étais imposée ça.

En préambule : I heart Victoire

Que les choses soient claires. Non, je n’ai pas aimé cet épisode. J’assume cette position tout comme il est logique de supposer que Victoire Tuaillon et l’équipe du podcast assument pleinement leur position d’avoir diffusé l’épisode. Mais j’ai envie de faire une remarque préliminaire, car j’ai toujours une petite appréhension quand je critique le travail d’une féministe, pour deux raisons.

1/ On s’en prend tellement plein la gueule de l’extérieur, on passe son temps à se justifier, à justifier l’existence et la validité du féminisme, on fait face à des tsunamis de mauvaise foi dont on comprend vite que la rationalité, l’argumentation, le débat éclairé ne sont pas des composantes – je prends le premier exemple qui passe : je lis ce matin qu’une élue parisienne, Alice Coffin, vient d’être mise sous protection policière à cause de la shitstorm qu’elle se prend pour avoir joué un rôle important dans la démission de Christophe Girard, ex-adjoint à la maire de Paris et possiblement complaisant vis-à-vis de Matzneff avec qui il entretenait une « relation amicale ». Alice Coffin dénonce ça, et a finalement dû accepter d’être placée sous protection policière. C’est chouette la vie de militante. Donc se permettre de dire qu’on a été déçues, fâchées, confuses, face à des initiatives féministes ajoute objectivement au flot de merde qui les accompagne déjà ;

2/ L’une des façons dont on nous prouve que le féminisme ne sait lui-même pas ce qu’il raconte, c’est de mettre les projecteurs sur les tensions internes (je sens bien que je devrais dire « guerre intestine » mais j’ai toujours trouvé ça un peu crado comme expression, c’est que moi ?) censées montrer que décidément, elles savent même pas se mettre d’accord entre elles, le féminisme c’est tout et son contraire, aka du bullshit pour meuf moche qui s’ennuie, cqfd. Et c’est relativement easy à faire, étant donné qu’il existe effectivement des féminismes et pas un féminisme, que donc des tensions existent pour de vrai. Certain·es appelleront ça un mouvement critique, riche et réflexif, d’autres un foutoir qu’on comprend rien donc inutile.

Ceci étant dit, je choisis ici de critiquer effectivement cet épisode pour plusieurs raisons, notamment parce qu’en fin d’épisode, Victoire Tuaillon, elle a dit ça : « En sortant de cette heure et demie d’enregistrement, j’étais perplexe. Je regrettais déjà de ne pas avoir eu la présence d’esprit de poser telle ou telle question, de faire telle ou telle répartie, telle ou telle remarque, mais je vais vous épargner la liste complète de mes regrets […] Je suis encore plus curieuse que d’habitude de savoir ce que cet épisode vous inspire ».

J’ai trouvé ça d’une classe inouïe. Diffuser un épisode à propos duquel elle affirme avoir des regrets, c’est une self-mise en vulnérabilité de ouf. C’est se dire voilà, moi j’ai tenté ça, je trouve pas ça parfait et je vous écoute. Bref, j’ai du respect pour Victoire Tuaillon, j’ai du respect pour son taf, j’ai du respect pour cette prise de position, et je pense que ce sont en fait des conditions idéales pour formuler la critique. Enfin, pour être complète et précise, je ne critique pas ici le travail effectué par Victoire Tuaillon (que ce soit au niveau de la prépa de l’épisode ou de la façon dont elle mène l’interview, à base de calme olympien), mais je me questionne en revanche sur la plus-value de cet épisode, sur la plus-value de ce gars, maintenant, à cet endroit. C’est aussi la raison pour laquelle dans cet article, je reprends très peu les interventions de Victoire Tuaillon, pour me concentrer sur le discours fucking problématique de Kaufmann. Tout ce qui est entre guillemets est garanti verbatim, supplément tics langagiers.

Colère fresh

Une chose que j’apprécie beaucoup dans LCSLT c’est que je trouve régulièrement Victoire Tuaillon bienveillante, dans le sens où elle semble mettre autant d’énergie à respecter la parole de son invité·e, qu’elle en met à respecter l’écoute de ses auditeurices, à qui elle fournit un cadre dans lequel les propos cata, limites, intolérants, n’ont pas leur place. Et c’est, dans ce cas précis, le contrat implicite autour de ce cadre qui m’a semblé être rompu. En ce qui me concerne, je n’approche pas particulièrement ces podcasts comme des moments de méga détente, étant donné qu’elle y discute parfois des sujets difficiles, que ses questions peuvent apporter des réponses avec lesquelles je peux être en désaccord, qu’émergent parfois des réflexions qui peuvent être malaisantes, inconfortables, exigeantes.

Donc je sais que la colère peut y être présente, I mean allo, ça parle de patriarcat. Mais j’approche ces podcasts comme des espaces dans lesquels la colère générée par le sexisme peut être refroidie, car les raisons de cette colère sont analysées, déconstruites, explicitées. Là, avec Kaufmann, j’ai eu l’impression d’un épisode qui génère effectivement beaucoup de colère, mais qu’il appartient finalement à l’auditeurice de faire ce qu’iel peut avec ses ressources pour opérer le refroidissement, la déconstruction, de son côté, après l’épisode, avec les outils dont iel dispose à ce moment-là. Et pour cause : le sexisme n’y est pas juste discuté, il y est incarné et laisse, du coup, peu de place à sa propre déconstruction (aka, ton ego a pris énormément de place, Jean-Claude).

Je vois deux scénarios dans lesquels discuter avec quelqu’un.e avec qui l’on sait qu’on ne sera pas d’accord est intéressant : soit ça produit quelque chose de nouveau, et encourage alors à se repositionner, même un tout petit peu, parce que la discussion est venue gratter des endroits chatouilleux ou inexplorés. Soit la conversation n’apporte rien de nouveau, ne pousse personne à se repositionner, mais peut servir aux spectateurices du débat, pour enrichir et affûter leur propre argumentation. (Répondre à un commentaire tout droit sorti de mon bingo ne m’apporte rien, souvent n’apporte pas grand-chose non plus à la personne qui a commenté par agacement plus que par curiosité, mais peut en revanche profiter aux lecteurices de l’échange).

Dans cet épisode des Couilles sur la Table, on n’est ni dans l’un, ni dans l’autre, et c’est précisément ce qui m’a dérangée. Le premier scénario aurait exigé des arguments solides et/ou nouveaux, ce qui n’était pas le cas de la part de Kaufmann, et le deuxième scénario aurait impliqué que Victoire Tuaillon ait l’espace pour confronter Kaufmann sur tout son bullshit, ce qui n’était pas le cas – rapport au ratio incommensurabilité du bullshit/temps de parole de Tuaillon. Ça n’est donc pas tant un débat qu’une énième tribune pour ces propos gerbants qu’on connait finalement par cœur. Et pour celleux qui ne les connaissent pas par cœur, les clés d’exploration et de déconstruction de ce discours me semblent simplement absentes – pour l’instant, étant donné que la possibilité que le podcast prolonge la question à l’avenir n’est pas exclue.

Parler de parler de parler

Tout se passe comme si le sujet de l’épisode c’était le couple, alors qu’il y a un deuxième sujet, en filigrane : le discours mascu sur le couple. Et ce qui me manque, là, c’est un discours méta : un discours sur le discours. Pas juste un discours qui parle du couple, mais un discours sur le discours qui parle du couple. Une déconstruction des propos de Kaufmann. Qu’on puisse mettre de temps en temps sur pause, et dire « vous voyez là, l’argument qu’il a utilisé ? C’est un argument utilisé dans les discours mascu et c’est problématique pour telle et telle raison, et on va le décortiquer ensemble. Et vous voyez là, cette douzième interruption de la part de Kaufmann ? Et vous voyez là, comment il répond pas à la question tout en ayant l’air d’y répondre ?  Et vous voyez là, c’est un argument fallacieux ou lacunaire. Et vous voyez là, c’est une erreur factuelle de la part du sociologue. Et vous voyez là, c’est ce qu’on appelle un biais méthodologique. Et vous voyez ça ? C’est quand j’ai frappé dans le mur. »

J’aimerais que les propos tenus par Kaufmann ne soient pas utilisés en faisant semblant qu’ils vont ajouter quelque chose au débat, qu’ils vont générer des tensions fertiles. Car c’est supposer que 1/ces arguments méritent d’être re-re-re-re-entendus, et que 2/il s’agit d’un débat. J’aimerais que ses propos ne soient pas utilisés comme la parole d’un expert pertinent, mais bien (ou, au moins, aussi) comme des données qui fournissent la matière à des questions qui me paraissent bien plus intéressantes : comment des discours dominants qui ont l’odeur et la couleur de l’expertise masquent leur propre subjectivité ? Par quels mécanismes l’aura d’un grand sociologue français, qui parle comme un grand sociologue français, peut tricoter un petit chandail de légitimité à un discours nauséabond ? Comment on parle, quand on est dominant ? Comment on fait de la recherche ? Qui on lit, qui on référence, qui on cite, qui on mobilise, quand on est dominant ? Comment on débat, comment on est interviewé, comment on se laisse interroger ?

Objectivité en papier crépon

Tout au long de l’interview, le truc qui te flingue en premier le microbiote, c’est la forme. C’est la façon qu’à Kaufmann de s’exprimer : sa condescendance, ses interruptions multiples, son bavardage par-dessus la voix de Victoire Tuaillon, son manque d’écoute, ses esquives des questions qu’il semble trouver futiles. Pour enrober tout ça, y’a un truc super pervers en particulier, c’est qu’il s’est trouvé une cape d’objectivité de derrière les fagots, un définitif et récurrent « Je ne juge pas, je constate ». Et ce truc-là est plutôt fortiche, faut avouer. Quand Kaufmann affirme « moi je constate les faits, moi c’est une démarche de vérité, c’est ça ma passion », ça lui permet essentiellement deux choses (de maaarde).

D’abord, ça lui donne le statut plutôt balaise de mec qui constate. De mec dont c’est le métier de constater. C’est sa blouse blanche à lui stu veux, qui donne à ses propos une forme d’autorité et les rend dans la foulée vraisemblables, leur donne une validité. Parce que le mec qui juge-pas-mais-qui-constate, c’est pas le pey à moitié sobre au Belga qui te déroule sa théorie nostalgique du devoir conjugal, non non. Le constateur est surplombant, il est scientifique, il est donc par essence objectif : il ne juge pas, on te dit.

Le tout, soit dit en passant, en se donnant le luxe de nous faire un petit Christophe Colomb au passage : Kaufmann est visiblement le premier à découvrir l’impériosité du débat sur le viol conjugal. « On n’a jamais parlé de ça, faut qu’on en parle ». Mec, les féministes tu crois qu’elles foutent quoi en vrai ? Mais sérieux y’a qu’un mec pour écrire un livre sur le consentement en admettant sans voir le problème qu’il a jamais écouté une féministe de sa vie (ni lu d’ailleurs, ce qu’il confirme joyeusement un peu plus tard en mode « bah quoi », une absurdité du livre déjà pointée, et comblée par Axelle).

Ensuite, ça lui permet de Jolly-jumper quand il a envie d’une position où il relate les propos des personnes interviewées sans filtre, à une position où il donne son propre avis et les interprétations qu’il a lui-même tirées de ces interviews, sans qu’on sache jamais très bien s’il est dans une position ou l’autre. Bien ouèj JC. Ça lui permet donc de tenir, sans devoir les assumer, des propos s’étendant sur une échelle de zéro à la diarrhée verbale en ayant l’opportunité de sortir sa carte « c’est pas moi qui parle, c’est mes interviewé·es » dès qu’il est mis en difficulté. Dans l’genre pratique, le frigo-box peut aller s’rhabiller.

Quand il comprend que ça s’est un peu trop entendu qu’il traitait les femmes de casse-couilles aux exigences aberrantes tandis que les mecs veulent juste farandoler dans les prés, il nous tape un triple axel rhétorique : « Je ne dis pas que c’est eux qui ont raison, je ne juge pas, je ne prends pas parti ». Quand Victoire le reprend à la seconde lorsqu’il parle d’entamer une relation sexuelle alors que la partenaire dort et qu’il vomit un « c’est un message, mais qui n’est pas reçu comme tel par les hommes », il brandit direct son « mais moi je, je, mais comprenez que je ne juge pas, je ne défends pas les hommes, je dis qu’ils ne comprennent pas ». Quand il affirme que les femmes « vivent ça comme un viol » et que Victoire répond que « c’est un viol », il nous dégaine, t’as bien compris, que c’est elles qui décrivent ça comme des attaques nocturnes, pas lui. (Avant de se prendre les pieds dans le tapis de ses propres approximations et de relâcher quelques phrases plus tard que « les femmes ont le sentiment d’être violées »).

Ce petit va-et-vient entre « je décris mes interviews » et « je donne mon avis » dure tout l’interview et trouve son summum de la honte dans la partie sur le viol conjugal. C’est limite insoutenable. D’autant que les statistiques me garantissent que je ne suis pas la seule à l’entendre décrire et donner son avis sur mon propre vécu. Que d’amusement.  

Nier ce qui fait société, pour un sociétologue, c’est ballot

Toute la méthodologie de Kaufmann consiste à recueillir des interviews, son travail de sociologue est ensuite d’utiliser ces données pour aider à décrire et comprendre la société (société, comme dans sociologue dis donc, à croire que c’est fait en exprès). Mais Kaufmann il trouve que pfff, quand même, la société c’est surfait. Tout ce qui tient de l’exemple, du cas particulier, du concret à petite échelle, miam miam. Il félicite même Victoire Tuaillon (condescendance niveau fatchiiigue), « c’est très bien de prendre cet exemple, précis quoi. Parce qu’il va falloir qu’on avance et qu’on comprenne comment euuuuh ça, euh, ça, euh, ça se passe. Là on est dans un exemple, précis ». OK Jean-Claude, merci Jean-Claude. Tu hors de ma vue Jean-Claude. Lui ce qui l’intéresse c’est l’individu, le quidam, l’homme de la rue, le niveau micro. Soit. Chacun·e ses kinks.

Rare graphique montrant qu’un cas particulier + un cas particulier + un cas particulier, à la fin ça fait une tendance sociale. Mais personne comprend pourquoi askip (Derniers chiffres de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, rapport de 2018)

Seulement, ça commence à poser problème quand tu prétends décrire et expliquer des phénomènes de société tout en refusant dans le même temps d’intégrer à ta réflexion des tendances partagées, observables à grande échelle, pour venir éclairer tes cas particuliers. Ça donne des absurdités comme lorsqu’il essaye de comprendre le grand mystère des mecs qui savent très bien repasser tant qu’ils vivent seuls, mais recommencent à galérer quand ils sont en couple et nous enjoint, sur un ton énigmatique, à « vraiment entrer dans le détail des petits gestes pour savoir comment ça se passe, parce que là normalement il aurait dû continuer à prendre en charge cette tâche ». Mystère et boule de gomme, langue au chat, magie noire, point d’interrogation éternel.

À un autre moment fort rigolo, Victoire le questionne sur les mécanismes de socialisation qui mènent les hommes à pas en foutre une concernant les tâches ménagères, il répond carrément à côté, et elle finit par répondre elle-même à sa propre question. Ce qui tient des effets de système, ça l’intéresse bof stu veux. Parce que non seulement ça sert à rien, mais en plus c’est encore un faux-plan de ces connasses de féministes : « C’est plus confortable de dire ‘les hommes aujourd’hui c’est leur faute, ils ont pas envie’ alors là on a un schéma très simple, très clair, mais qui va pas faire avancer les choses ». J’avoue, se faire un hammam c’est bien mais have you tried to dire « les-hommes-aujourd’hui-c’est-leur-faute-ils-ont-pas-envie » ? J’espère que vous profitez bien de tout ce confort les meufs, parce qu’on y est pour un bout de temps.

Le problème donc, c’est qu’un discours qui prétend expliquer des rapports de pouvoir sans s’intéresser au système qui permet, valide et maintient ces rapports de pouvoir, ce serait un peu comme essayer de comprendre les commentaires sous les stories de Britney sans avoir fouillé tout ce que le Google peut t’apprendre sur #FreeBritney : c’est franchement mort. Pourtant nier l’existence et la force du système, c’est une tactique argumentative ultra efficace parce qu’elle peut se permettre de ne pas être cohérente (du tout), comme elle encourage à se focaliser sur des cas particuliers (et non systémiques, tu suis ?) et peut donc servir à justifier tout et n’importe quoi. Voyez plutôt.

Généraliser l’individuel : plus qu’un savoir-faire, une passion

On pourrait penser que si tu ne veux pas parler au niveau macro du système, tu devrais te dispenser également de parler au niveau macro des généralités. Mais que nenni, détrompe-toi. Ce serait bien trop honnête intellectuellement, tout le kiff étant de prendre un cas particulier (un qui sert ton propos idéalement, sinon après faut justifier et tout, c’est relou), l’extraire du système (donc le penser dans un monde sans sexisme, capitalisme, racisme, statistiques compromettantes…), et en tirer des conclusions dont tu suggères qu’elles s’appliquent à tout le monde.

N’oublie pas que tu fais toujours ceci avec ta cape d’objectivité hein, donc ce qui est drôlement chouette, c’est que tu peux choisir de parler de façon générale, avec tout le monde dans le même sac, et puis switcher sur ‘nan mais là, je brosse large hein, y’a des cas dont je ne parle pas’, le tout sans jamais devoir ex-pli-quer, comme le niveau macro n’explique rien askip. C’pas merveilleux ça ? Si.

Je te donne des exemples? Tu dis « l’homme il est pas très motivé par le ménage », et tu brodes. Tu brodes, tu brodes, tu brodes, jusqu’à ce qu’une idiote de féministe qui ne comprend pas bien où tu veux en venir te dise « peut-être aussi qu’il y a des hommes qui n’ont pas été socialisés à faire des tâches domestiques », et là tu peux tranquillement switcher « pas tous les hommes » (sur un ton, idéalement, qui dit ‘oui bah j’savais pas que j’devais préciser ce genre d’évidences, déso hein’). Idem, tu nous apprends que les hommes ne comprennent pas les signaux de non-consentement des femmes. Tant que personne te reprend, t’es tranquille, tu généralises au calme. Et puis si ta féministe est toujours là, pas de problème, tu switches : je dis pas tous les hommes, il faut bien distinguer, là je parlais de certains en vrai, moi j’y peux rien si toi tu crois que je parlais de tout le monde.

D’ailleurs c’est rigolo quand tu remarques que décidément y’a pas mal de catégories d’hommes différentes (qui peuvent se résumer, selon la typologie bien au point de Kaufmann, par ceux qui sont vraiment à la ramasse mais volontaires, et ceux qui sont vraiment à la ramasse mais pour du faux) et qu’il faudrait surtout pas tous les mettre dans le même panier, #PassionNotAllMen. Par contre les femmes on est bon. Y’a une catégorie, « La Femme », si on pousse un peu elles rentrent toutes.

Alors ce qui est très pratique quand le système n’existe pas et qu’on peut donc en toute légèreté sautiller d’un « La Femme » à un « Les Hommes » à un « Not Tous Les Hommes », c’est qu’on peut poursuivre en insistant sur l’importance de ne pointer personne du doigt, parce que ça vraiment, c’est pas très sympathique. « Le combat est très long et subtil et faut pas chercher un bouc émissaire, si on cherche un bouc émissaire on va pas avancer ». Tu-m’é-tonnes. Y’en a qui ont bien compris qui sentait plus le bouc il me semble.

« Philosophies de vie différentes » is the new « socialisation genrée »

Dans le joli panel de torpillage de débat que permet la stratégie de nier les effets de système, on poursuit tout naturellement avec l’identification de raisons complètement wtf aux problèmes soulevés. Genre, « ce qui explique le partage des tâches, c’est que c’est toujours le plus agacé des deux qui va prendre en charge la tâche pour ne plus être agacé » (ah ces petits moments où le masculin neutre est encore plus pesant que d’habitude). Ah bah oui, réponses au niveau individuel on a dit. Et puis si quelqu’un·e qui ne vit pas dans ta bulle gratte pour savoir pourquoi diable ce sont les femmes qui sont plus souvent « le plus agacé des deux », tu prends une réponse bien macro, bien soutenue par des stats : les meufs sont des chieuses. Enfin, j’veux dire, les hommes et les femmes « ont une philosophie de l’existence qui est différente », ça passe mieux ? Il faut « simplement instaurer un climat de bien-vivre, d’amusement, de détente » car les hommes ils sont « du côté de l’humour, du jeu, de la rigolade, etc. », leur manière c’est « sans trop de prise de tête », alors que les femmes c’est pas trop ça hein, les blagounettes, la détente, le Cluedo, nan, faut toujours qu’elle soit gna gna gna vaisselle, et tout.

Et puis pour l’homme, lui « le chez-soi […] c’est un lieu extrêmement important, dans lequel on reprend son souffle ». Kaufmann répète plus tard que « la notion de confort pour les hommes est vraiment essentielle dans le couple. Le chez-soi est une base de confort et de réconfort ». Alors que les femmes, 3 planches, 2 clous, tu leur construis une petite niche elles sont ravies hein, faut pas croire. Une philosophie de l’existence bien à nous quoi. Donc pas de socialisation genrée, non, mais des convictions personnelles différentes : « On juge par rapport à ses convictions : on dit ‘il fait mal’. Si on dit ‘il fait mal’ on est partis pour l’inégalité du partage des tâches, cette mécanique infernale. Il ne fait pas mal, il a une autre conception. » T’as bien compris meuf ? Faut que t’apprennes à te détendre, parce que tout ce que tu boudes à la maison, c’est de là que vient la mécanique infernale du partage inégal des tâches.

Prendre les hommes pour des chiens, c’est les autoriser à en être

Ah oui parce que là on touche au cœur du problème. Les hommes, jouettes comme ils sont, ils veulent bien mais ils sont un peu, comment dire, limités, tu comprends ? Kaufmann passe en effet toute l’émission à nous présenter les hommes comme des crétins « qui ont VRRRRaiment la bonne volonté mais en restant dans leur manière parce que sinon ça leur coûte mentalement énormément », les p’tits choux. D’ailleurs, cette connasse de La-Femme « arrête pas de lui dire justement ‘c’est pas comme ça qu’il faut faire, regarde comment tu as passé le balai, tu as oublié les coins’ donc il fait un effort mental ».

Il concède que derrière la « philosophie des hommes » (les coussins péteurs, tout ça), « derrière y’a un petit peu de fatigue, de paresse », mais que « souvent c’est des hommes qui essayent de bien faire ». Il suffit de regarder les hommes célibataires aujourd’hui : « C’est très léger du point de vue des tâches domestiques, mais ils peuvent devenir des super-techniciens du repassage » quand vraiment ils mettent leur cerveau à fond les ballons. Et tu sais, ta manie de plier des trucs, de repasser les torchons, de trier le linge ? Les hommes « ils ont un système incroyablement efficace, ils mettent tout dans la machine ils appuient sur le bouton 30°C, c’est propre » (et alors ce moment magique où Victoire Tuaillon se retrouve à expliquer à Jean-Claude Kaufmann que sa belle chemise blanche ne survivrait pas à ce système incroyablement efficace).

Il nous répète et répépète qu’il est eeeextrêmement important de distinguer deux catégories d’hommes. Ceux qui font semblant de ne pas savoir comment plier le linge, et ceux qui sont très volontaires, mais brimés par leur compagne psychorigide. Ceux qui font semblant de ne pas comprendre qu’il n’y a pas consentement, et ceux qui vraiment, déso, j’ai pas compris quand tu faisais la morte que t’étais pas motivée. Un gros souci avec ça, c’est que ça prend largement les hommes pour des sombres crétins (les mêmes qui sont les mieux armés pour diriger le pays et tout, tsais) et que ça leur offre le luxe, du coup, d’agir comme de sombres crétins. Faire la distinction entre ces catégories, et demander aux femmes de s’en contenter, c’est permettre aux hommes de choisir eux-mêmes dans quelle catégorie ils sont, étant donné que les symptômes de la sombre crétinerie et ceux de la sombre crétinerie feinte sont identiques. Et élever pépère des chats de Schrödinger option misogynie, c’est ouvrir grand la porte vitrée et toutes les fenêtres à la déresponsabilisation pleine et assumée.

Déplacer la responsabilité, l’air de rien

D’ailleurs les « solutions » proposées par Kaufmann pour régler l’inégale répartition des tâches ménagères se basent entièrement sur la conviction que les hommes sont bêtes comme des pantoufles, et qu’il revient donc à la fâââmme de prendre soin des façons masculines de prendre soin. Toute ressemblance avec l’éducation d’un chiot est absolument juste et visiblement assumée :

  • Ne pas le brimer : « Si la femme est eeextrêmement motivée par le partage des tâches [quelle femme ne l’est pas, right ? that’s our thaaang], elle doit se faire violence et accepter que ce balai soit passé un peu n’importe comment » ;
  • L’encourager car « c’est un combat de l’homme contre lui-même parce qu’il est pas très motivé », donc « quand ils ont ces petites avancées, c’est essentiel de les soutenir », étant donné que « le pire [le pire oui] c’est la fatigue mentale de devoir toujours faire davantage alors qu’ils font des efforts qui ne sont pas reconnus [yes, we can relate] »
Sauge. Elle a son propre Insta j’te préviens.
  • L’éduquer pas-à-pas car il « est en position d’élève », donc « il faut qu’ils s’impliquent mais faut les aider à s’impliquer […] faut y aller avec subtilité, avec des p’tites tactiques ». Tu sais j’ai une filleule, elle est trop belle, elle s’appelle Sauge, et c’est une chienne, et tout ça commence à ressembler exactement au programme de Sauge. Par exemple, faut lui donner des friandises enfermées dans des petites boules pour qu’elle fasse travailler son cerveau si elle veut la récompense. Sauf que Sauge semble s’en tirer plutôt carrément mieux ;
  • Observer ses comportements pour maximiser ce qu’on peut lui apprendre : « Faudrait presque être ethnologue dans la maison, prendre un petit carnet, observer le mari ou le compagnon, voir toutes les choses qui l’agacent, les exigences qu’il a, et à partir de là, comme lui le fait parfois, faire exprès de faire tordu, ranger n’importe comment dans le lave-vaisselle, et vous verrez que tout d’un coup il va reprendre en main cette chose-là ». Mais ouiii Jean-Claude, on a que ça à foutre quand on est chez soi, se balader avec un petit Atoma pour suivre son mec et voir les trucs sur lesquels y’aurait moins de taf des fois qu’on voudrait éventuellement lui déléguer.
  • Prendre sur soi : « Faut s’auto-censurer, c’est extrêmement important, parce que ces hommes qui essayent d’avancer aujourd’hui, faut les aider à avancer ».

Alors autant je suis souvent vénère sur les mecs, autant je suis énervée parce que je pars du principe que leur compétences cognitives dépassent celles d’un labrador, tu vois comment ? Je ne comprends pas comment, en tant qu’homme, on peut écouter ça sans se sentir insulté. Pour celleux qui taxent les féministes de haineuses de bite, je me permets d’insister : ça, c’est un discours dégradant pour les hommes. Vous demander de faire mieux, de vous questionner sur vos comportements, ça c’est vous respecter. À mon humble avis

Je souligne encore une fois que Kaufmann esquive chaque question sur la notion de socialisation, qui permettrait d’avoir une toute autre discussion sur l’apprentissage différent auquel font effectivement face les filles et les garçons, et qui nous mènent effectivement à développer des skills différentes (en plus de toutes les autres joyeusetés du système patriarcal – congé légal de maternité plus long, compétences de care supposément innées, temps partiel plus accepté par/pour les femmes, et tutti frutti). Si cette dimension faisait partie intégrante de son discours, on n’aurait pas le même débat. Mais choisir d’éclairer seulement le bout de la chaîne (les hommes ne savent pas, les femmes savent) n’appelle que des solutions qui s’attaquent à ce bout de chaîne (les femmes qui savent doivent éduquer les hommes qui ne savent pas).

Discours mascu, olé olé

Parce qu’évidemment, la stratégie qui entend déresponsabiliser les hommes, tend bien souvent à responsabiliser les femmes, sans quoi on revient à « personne n’est responsable » et on a l’air d’une buse qui propose rien. Les femmes auraient donc un rôle majeur à jouer dans l’éducation de leur mec plein de bonne volonté. Si c’est un mécanisme déjà plutôt tendax quand on parle des tâches ménagères, attends un peu que Kaufmann copie-colle cette même approche quand il aborde le SUJET DE SON DERNIER LIVRE (tu réalises?), les questions de consentement dans le couple.

Je te la fais rapide, mais globalement, du côté de la meuf qui veut pas de sexe, elle se dit (je cite Kaufmann) « Je ne suis pas normale, donc c’est ma faute, je ne dis rien et je dois me forcer un peu, voire je dois simuler, et ça, ça envoie pas des messages pour que l’homme arrête […] très souvent y’a des messages contradictoires ». Oui cette section-ci va falloir te le faire soit en apnée, soit en respiration à 4 temps, sinon tu risques l’hyperventilation de rage. Du coup, comme on a tendance à envoyer des signaux contradictoires, idiotes que nous sommes, et que le mec faut vraiment l’aider parce qu’il est dans sa phase chiot jusqu’à on-sait-pas-quand, « on est dans l’exemple même où faut aller plus loin dans la parole. C’est peut-être pas facile sur le coup, mais par exemple même le lendemain éventuellement, dire ‘bah dis donc on est quand même à l’époque Me Too […] bah hier soir euuuuh, tu m’as quand même euuuuh forcée, j’avais pas euuuuuh envie’ ».

OK. Pour qu’on soit bien au clair. Ce qui serait idéal, c’est que les femmes envoient des signaux plus clairs : par exemple, pleurer. « Y’a des cas, ils font l’amour et elle pleure. Et il lui dit ‘mais qu’est-ce qui t’arrive ?’ [elle lui répond] ‘tu m’as forcée’ et là il tombe des nues, puis il se renseigne sur Me Too, tout ça ». Alors ça c’est drôlement rigolo parce que la fois où ça m’est arrivé tout pareil, le mec a finalement pas trop trop eu ce mouvement d’intérêt soudain pour le féminisme dis donc. Bon, c’était avant Me Too, ça a dû jouer. J’essayerai d’être plus explicite à l’avenir, my bad.

Comme les femmes sont pas foutues d’êtres claires, alors faut au moins qu’elles prennent sur elles, même si c’est « pas facile sur le coup », qu’elles entament un dialogue, voire patientent jusqu’au lendemain pour éduquer leur chiot sur le viol conjugal à base de « bah-dis-donc-et-Me Too ». Donc un type qui nous torche un 300 pages sur le consentement, du haut de son statut d’expert, utilise sans complexe un discours qui maintient et encourage, tout en l’invisibilisant, la culture du viol.

Un peu, c’est déjà ça

Quand je dis que ce discours maintient et encourage la culture du viol, c’est pas par amour de l’emphase : je veux dire, précisément, que ces propos mettent tout en place pour permettre à Kaufmann d’expliquer et de justifier le statu quo du sexisme. Il formule explicitement à plusieurs reprises une injonction à la patience, en épinglant la naïveté qui voudrait que tout ceci change rapidement : « On y arrivera dans plusieurs siècles. […] c’est de l’histoire lente ».

C’est évident : comme l’homme est bas de plafond, que le système n’existe pas, et que les meufs prennent des plombes à comprendre comment éduquer les hommes, va s’agir de pas être pressé·es. Il convient donc de « trouver souvent des astuces, des occasions » et de se contenter du peu qu’on récolte : « Quand on a parlé un peu, c’est une grande victoire, parce que ça enclenche une logique de conversation ». De la même façon que les discours sur le pas-à-pas écologique permettent de s’acheter une conscience locale de saison, les discours dominants estimant qu’un peu c’est mieux que rien, que c’est l’intention qui compte, qu’en demander davantage est contre-productif, sont taillés sur mesure pour retarder le débat, et donc le changement, qui peut ainsi rester les mains dans les poches, systématiquement reporté à plus tard.

Le fait que ce discours soit porté haut, fort et loin par un homme, blanc, éduqué, chercheur de renom, n’est pas un hasard. Avec tous les atours du grand sociologue, Kaufmann nous sert point par point la même bouillasse que les mascus pour qui les femmes sont responsables des violences qu’elles subissent, mais il le fait avec les codes de la science, et donc paré d’une crédibilité qui porte son venin jusque dans nos espaces de réflexion. Et c’est OK, pour peu qu’on se donne les moyens de pouvoir déconstruire ces discours pour smasher ce genre de couilles qui traîneraient trop à nos tables.

D’où la question de l’IVG elle est pas vite répondue ? (Dis-moi que t’as la ref sinon on dirait juste que j’ai raté mon titre)

La situation actuelle en Belgique se traduit avec une navrante facilité au-delà de nos frontières, mais c’est tellement absurde que ça vaut le détour. On est entre la tragédie grecque et le bac à sable ici : il y a quelques jours, une proposition de loi a été soumise au vote du Parlement. Cette proposition vise à assouplir les conditions d’accès à l’IVG en 1/allongeant le délai de recours à l’IVG de 12 à 18 semaines, 2/raccourcissant le délai de réflexion obligatoire de 6 à 2 jours, et 3/dépénalisant totalement l’avortement (car non, ça n’est pas encore le cas, bonne blague, n’est-ce pas).

Forte de mon expérience de bingewatcheuse pro, je me suis tapée plus de 3h de streaming de la Chambre des représentants pour assister à ce vote historique (si t’approches ça comme une série, je te jure que ça augmente considérablement le pourcentage d’amusement atteignable. En pleine séance, on a appris qu’une députée était devenue grand-mère).

Mais j’me suis faite avoir comme jaja : une partie des député.es s’est arrangée pour renvoyer la proposition de loi au Conseil d’état pour, bah, avoir des conseils de l’état. Pourquoi pas me direz-vous. Sauf qu’en fait surtout pourquoi, étant donné que le Conseil d’état s’est déjà exprimé deux fois sur la proposition de loi, dont il validait déjà la capacité à voler de ses propres petites ailes de proposition de loi. Toi aussi tu la sens l’enroule grandiose ? Le but est bien sûr de groundhogday la proposition afin de retarder encore le vote de cette loi. Du seum en boîte de conserve gracieusement fourni par nos conservateur.rices pure laine dis donc.

Je ne comprends sincèrement pas. Ou plutôt, je n’arrive pas à comprendre ça autrement que comme un petit vent de panique à l’idée de perdre un peu de contrôle sur nos utérus. Petit tour d’horizon de la mauvaise foi argumentative à l’œuvre autour de la question.

Pas d’utérus, plein d’avis

Dans une tribune pré-vote sobrement intitulée « Pourquoi je vais voter contre la proposition de loi sur l’IVG », Michel De Maegd, ex-présentateur vedette RTL (je dépose ça là) mais aussi député fédéral MR (donc ceux qui vont effectivement voter cette proposition de loi: bonne ambi) nous raconte qu’il reçoit « des lettres de pression [lui] disant par exemple ‘pas d’utérus, pas d’opinion’ ». Ah bah oui, c’est la définition de la pression level : homme cis blanc hein, faut être indulgentes. Pression donc, dont il estime l’argument « non valide ». Déjà, franchement, chapeau pour l’audace : répondre à des personnes qui estiment ton avis non-valide « c’toi qu’es pas valide », fallait oser, tant cela transpire de la maturité que nous sommes en droit d’attendre de nos dirigeant.es.

Capture d’écran de la tribune/ long plaidoyer/ carte blanche/ opinion/ (carte blanche) de Michel De Maegd dans le Vif.

Téméraire, il poursuit et nous sort dans la foulée un petit sophisme de pente savonneuse (#ViktorovitchLove) : « Va-t-on, inversement, demander exclusivement aux hommes de légiférer sur des pratiques médicales qui concernent la gent masculine ? […] cette proposition de loi concerne aussi de nombreux médecins et infirmiers masculins à qui l’on demanderait d’effectuer ou d’assister les IVG tardives en milieu hospitalier… Devrait-on dès lors les exclure de cette pratique médicale ? »

Alors non, Michel, « pas d’utérus, pas d’opinion », ça ne veut pas dire qu’on va empêcher les médecins hommes de pratiquer des avortements. Déjà, parce que c’est un raisonnement qui manque sérieusement de logique (si tu ne peux pas t’exprimer sur l’avortement, alors les médecins ne peuvent plus le pratiquer. WTF dude ?), ensuite parce tu miss the point, mais genre de plusieurs mètres.

Vraiment, sincèrement, honnêtement, les mecs : ça change quoi, vous, à votre vie, en l’état des choses actuelles, que je puisse avorter jusqu’à 18 semaines ? Ça modifie quoi négativement dans votre vie quotidienne personnelle? Avant tout ce foin sur la proposition de loi, t’étais capable de dire à combien de semaines était fixé le délai ? Tu connaissais le nombre de jours obligatoires de réflexion après la première consultation ? As-tu même une idée de ce qu’on entend par « première consultation » ? Es-tu au courant de la contraception qu’utilise(nt) éventuellement la (ou les) personne(s) avec qui tu baises ? S’il t’est arrivé d’avoir des histoires d’un soir, ou de courte durée, est-ce une discussion que tu as initiée, ou même envisagée ? Dans une relation de plus longue durée, as-tu proposé à ta partenaire de partager les frais de contraception ? Tu vois, le problème avec les mecs qui insistent pour ramener leur bite dans toute discussion sur l’avortement, c’est que ça occulte tout à fait la situation actuelle dans laquelle, bien souvent, tant qu’il ne s’agit pas d’avortement, les mecs ne se sentent absolument pas concernés par les questions reproductives.

On prend les paris sur combien de messages privés je vais recevoir sur cette question de partage financier de la contraception ? Et alors stp évite-moi aussi les commentaires qui montrent ton expertise de la contraception de ta meuf, c’est peu dire que je m’en bats les boobs – et qu’elle est en droit d’attendre que tu n’instrumentalises pas ses choix personnels pour te faire mousser – et ça ne change rien au fait que, au-delà de ton petit nombril qui n’est pas en proximité géographique directe d’un utérus qui t’appartient, nous vivons dans une société où la contraception, et plus largement ce qui touche aux questions reproductives, est considérée comme une histoire de bonnes femmes, jusqu’à ce qu’il s’agisse de légiférer, moment auquel des mecs débarquent comme des fleurs pour nous dire, je cite, « pas d’utérus pas d’opinion est un argument, à mes yeux, non valide ». Bah écoute vas-y alors, donne-la nous cette fabuleuse opinion, je suis sure que ça va encore aller dans notre sens c’t’histoire.

Et le bien-être du médecin et du fœtus?

Loi du 15 octobre 2018 relative à l’interruption volontaire de grossesse, Art.2, 7° : « Aucun médecin, aucun infirmier ou infirmière, aucun auxiliaire médical n’est tenu de concourir à une interruption de grossesse. » Au-delà de la tentative approximative en termes d’écriture inclusive, la loi est claire. Mon argument n’est aucunement que cette intervention deviendrait automatiquement simple techniquement, moralement et émotionnellement dès lors qu’elle est pratiquée par un.e médecin qui accepte de la pratiquer. Il me semble tout à fait valide d’affirmer que pratiquer une IVG tardive puisse être une opération « lourde », « violente » et « très pénible » pour le personnel soignant – comme de nombreux autres actes médicaux d’ailleurs, pour lesquels on ne cultive pourtant pas la culpabilisation des patient.es.

Tribune de médecins opposés à la proposition de loi dans la Libre, mentionnée pour justifier le troisième renvoi au Conseil d’état

En revanche, de la même façon que cette proposition de loi n’oblige personne à avorter, n’oblige personne à se décider en 48h, n’oblige personne à attendre 18 semaines, la loi n’oblige aucun.e médecin à pratiquer l’IVG. Mieux, cette loi prévoit le fait qu’un.e médecin refuse de pratiquer l’intervention, et stipule simplement « ok d’ac, mais tu préviens et tu renvoies vers un.e collègue steup ». C’est tout. Et personne ne remet cela en cause dans les débats. 

Et en ce qui concerne le bien-être du fœtus, attention, moment touchy. Déjà parce que je vais me permettre d’insister sur le terme « fœtus » tant qu’on parle de stade prénatal. Pas de « bébé », ni d' »enfant », ni « de petit être ». Cela ne réduit en rien la possibilité que la présence de ce fœtus nourrisse une projection de l’enfant qu’il deviendra(it), ce qui rend parfaitement valide le bonheur des parents qui souhaitent être parents, et parlent donc de leur « bébé », mais aussi la détresse d’une fausse-couche, ou encore l’éventuelle épreuve que peut représenter la décision d’avorter. Il ne s’agit à aucun moment de questionner la validité de ces situations, ni de minimiser leur charge émotionnelle.

Mais dans un contexte où il s’agit de légiférer, autour d’un acte médical, dans la bouche de député.es et de médecins qui sont par ailleurs (et à juste titre) inquiet.es et conscient.es de la précision, du sens et du poids des mots, parler d’un fœtus en d’autres termes entretient volontairement une confusion dont ces questions délicates n’ont pas besoin, et invite à un glissement sémantique qui suggère aussi que l’utérus puisse devenir une sorte d’annexe au corps qui n’en est plus propriétaire et dont le contrôle lui échappe, étant donné que ce qu’il contient potentiellement (ou ce qu’il est capable de contenir) pourrait jouir d’une existence légale propre. Ou comment re-regarder The Handmaid’s Tale en mode docu Arte.

Capture d’écran de l’interview de M.-C. Marghem dans la Libre qui dit des sottises

La palme en la matière revient, pour ce round-ci, à Marie-Christine Marghem (MR, what else), dont les propos sont rapportés sans aucune contextualisation scientifique par la Libre et qui, au long d’un entretien de grande qualité, fait référence au foetus en tant qu' »être humain », « enfant », « un être chargé d’émotions », « vie qui grandit », et un « être vivant ». De toute son assise scientifique, la ministre illustre merveilleusement (on l’applaudit bien fort) le glissement sémantique dont je parlais, en affirmant qu' »à 18 semaines, l’enfant prend déjà pas mal de place » (j’avais dit ou pas, que ça fleurait la rigueur par ici?), que « la protection de la vie doit être la chose la plus importante » mais n’est ici pas respectée car « 18 semaines, c’est la moitié de la grossesse et le seuil de viabilité ». Ce qui a tendance à me tendre légèrement, surtout dans un journal au lectorat conséquent, étant donné que c’est tout simplement faux.

En effet, l’argument généralement avancé pour refuser une IVG à 18 semaines concerne la viabilité du foetus (oui, le moment touchy est toujours en cours). Il n’existe pas de consensus mondial concernant le seuil de viabilité du fœtus. En revanche, celui fixé par l’OMS est souvent utilisé comme repère théorique, et est fixé à 22 semaines, soit à 4 semaines du délai prévu par la proposition de loi. Une étude américaine rapporte pour sa part que la majorité des médecins spécialistes interrogé.es pour l’occasion placent, dans leur pratique, le seuil de viabilité à 24 semaines, et que cette estimation tend à augmenter plus le/la médecin a d’expérience professionnelle. Une étude britannique affirme, elle, que si les chances de survie des bébés nés après 24 semaines de gestation s’améliorent au fil des décennies dans certaines parties du monde, notamment grâce aux moyens technologiques actuels, aucune amélioration n’est observée avant 24 semaines, ce qui indiquerait qu’il s’agirait bien là d’un seuil.

Qu’on se cale sur 22 ou 24 semaines, il s’agit effectivement d’un seuil, d’une limite minimale, ce qui signifie aussi que la durée de survie, et les conditions de cette survie (comprenant les séquelles) sont aussi à prendre en compte dans ce qu’on entend par viabilité. Le Journal of the American Medical Association (check la street cred de mes sources) confirme en 2016 qu’1 bébé sur 4 né à 22 ou 23 semaines survit. L’étude montre aussi qu’à 2 ans, 50% des enfants de cette étude qui ont survécu montrent un développement anormal, dont certains un retard sévère.

Je comprends le caractère pénible de ces paramètres. Full disclosure: je ne suis pas totalement décontractée non plus en lisant des articles techniques sur ce qui rend un foetus viable ou non. C’est une question délicate et j’envisage tout à fait qu’elle vienne taper dans des zones plus ou moins inconfortables pour certain.es. Mais si je me suis tapée plus d’articles médicaux sur la viabilité des fœtus et leur développement que ce à quoi mes choix de vie m’ont habituée jusqu’ici, c’est pour bien comprendre et garder en tête ce qu’on met dans le balance, quand on parle d’équilibrer le bien-être de la personne enceinte, et celui du fœtus.

Il n’est donc pas question d’écarter ces points de tension ni de minimiser les conséquences des décisions sur les soignant.es et sur le fœtus. Mais il n’est pas non plus question d’ignorer qu’il existe en fait des réponses concrètes et scientifiques à ces points de tension, nous permettant de jauger les termes de cet équilibre. Car à arpenter les tribunes, micro-trottoirs et autres cartes blanches, on en oublierait presque qu’entre le bien-être du médecin, qu’on se plaint de ne pas assez entendre, et celui du fœtus, qu’on entoure artificiellement de flou sémantique et donc scientifique, il y a le bien-être des personnes (potentiellement) enceintes, qu’étrangement on ne se presse pas pour écouter, bien qu’elles demeurent, que ça vous chagrine ou non, propriétaires de leur propre corps, pollypocket inclus.

Tout le monde va devoir avorter vite et tard

Je continue à peler mon œuf avec Michel, d’accord ? Il nous dit, toujours dans sa tribune utérus-less, que « le délai légal pour une IVG est de [12 semaines, ce qui correspond à] quatorze semaines d’aménorrhée, mais ce délai peut déjà être repoussé à 15 semaines, la loi prévoyant que le délai de six jours de réflexion suspend la course du temps. » Comme il y va. Du coup, pour les 48 heures, il est pas d’accord.

D’abord parce qu’ « il n’est pas rare que la patiente se plaigne que cela a été trop vite » et que « la précipitation peut générer un stress post-traumatique ». Donc toi t’as compris que tout le monde serait obligé de prendre sa décision en 2 jours. Oui, alors en fait : non. Diminuer le délai de réflexion ne veut pas dire que maintenant, les personnes qui souhaitent avorter doivent se décider en 48h, mais simplement qu’elles ne doivent plus attendre 6 jours, alors que de nombreuses personnes qui se rendent à cette première consultation ont déjà pris leur décision, mais que la loi leur impose de poursuivre cette grossesse dont elles ne veulent pas 6 jours entiers de plus. Tu parlais de trauma tiens justement.

Et est-ce qu’on peut svp entendre qu’une décision peut être à la fois difficile et juste ? Y’a moyen d’arrêter de se dire que les femmes ne savent pas ce qu’elles font, ne réalisent pas les choix qu’elles posent ? Idem quand on part du principe que les personnes qui posent ce choix « pourraient le regretter » si la décision est prise trop rapidement. Crois-moi, elles savent. D’où toi t’aurais accès à cette conscience transcendante que si tu choisis thon-mayo trop rapidement tu vas le regretter, mais une personne qui envisage de subir une opération de ce type n’est pas en mesure d’évaluer le temps dont elle a besoin pour prendre sa décision ? Au point qu’il soit nécessaire de légiférer sur la question pour choisir à sa place le temps dont elle aura besoin ? Mais cette condescendance. (Par ailleurs, soit dit en passant, le regret 1/n’est pas forcément un état permanent, et 2/ne signifie pas forcément que la décision prise était la mauvaise au moment où elle a été prise).

La deuxième partie de l’argumentation est tout aussi problématique, car Mitch cite « une gynécologue » (la pote d’Une Femme I guess) pour qui le délai de 6 jours permet de protéger les personnes qui subissent des pressions de leur entourage pour avorter. En gros la gynécologue peut mobiliser ce délai en disant « bah non, il faut de toute façon attendre 6 jours », ce qui lui laisse le temps d’élaborer un plan afin que la personne qui ne souhaite pas avorter puisse prendre des dispositions en ce sens. Très bien.

Est-ce qu’on peut se poser 2 secondes pour réaliser la révoltante absurdité de cet argument ? Utiliser l’imposition d’un délai de réflexion comme sparadrap apposé sur le manque de possibilités de prise en charge de ce genre de situation est au mieux d’une insondable hypocrisie, surtout venant d’un parti de droite, dont on ne peut pas dire qu’il se foule généralement sur les questions sociales. Si c’est aider les personnes en situation conjugale, familiale ou socio-économique difficile qui vous anime, mais please, on demande pas mieux. Mais utiliser le maintien d’un article de loi infantilisant et moralisateur pour le faire, vous prenez le Cheval de Troie dans le mauvais sens les chatons.

On fait comme ça nulle part ailleurs

Argument constructif s’il en est, also known as le fameux « mais on a toujours fait comme ça ». Bon, déjà, il existe plusieurs pays dans lesquels les délais sont équivalents à, ou plus longs que ceux prévus par cette proposition de loi : les 18 semaines sont adoptées en Suède, on est à 22 semaines aux Pays-Bas, et à 24 semaines en UK.  Alors oui, la norme européenne (le délai choisi par la majorité des pays européens) est de 12 semaines. Mais on parle de quoi ici, c’est une course à reculons ? Un « 1, 2, 3 piano » du progrès où si on te voit bouger tu recommences à zéro ? Un 400m haies de la déprime où le but est de se prendre les pieds dans tous les obstacles et le dernier arrivé gagne un bisou de Bolsonaro ? (j’suis tout schuss là, j’en ai encore plein en stock).

La Belgique est l’un des 4 pays dans le monde à avoir légalisé l’euthanasie active. La Belgique a été le deuxième pays dans le monde à légaliser le mariage homosexuel. Ça va en fait, c’est pas grave d’être leader sur des questions progressistes. J’imagine que depuis, tu as dû refuser mille pressions de toute part pour t’auto-euthanasier ? Mille pressions pour te forcer à épouser une personne du même sexe que toi ? Que depuis, ta vie s’est vue profondément chamboulée par ces droits acquis par d’autres ? Non ? Mais ta gueuuuule alors.

Dans la même optique de feu que « et si, plutôt que changer, on continuait comme avant sans rien changer qu’en dites-vous ? », un argument choc s’articule aussi autour de l’IMG (l’interruption médicale de grossesse) qui, en Belgique, peut avoir lieu jusqu’au terme de la grossesse, alors pourquoi diable ne pas tout miser là-dessus ? Donc on garde la loi tout comme elle est, en acceptant uniquement les raisons médicales au-delà de la douzième semaine.

Bon du coup, si j’utilise une contraception qui fait disparaître mes règles, ce qui fait que je mets plus de 3 mois à réaliser que je suis enceinte, on fait comment ? Et si je fais partie de ces femmes dont les règles continuent pendant le premier trimestre ? Et si je fais un déni de grossesse ? Et si je suis dans une situation commune de violence conjugale apparaissant/ s’intensifiant au fil de ma grossesse ? Et si je fais parties des personnes qui n’ont pas les ressources sociales et matérielles pour aller avorter aux Pays-Bas? Et si je suis en confinement et que l’accès aux infos et au planning familial est plus compliqué ? On dit quoi ? Une tape dans le dos et good luck ? Tsss prenez-nous au sérieux un peu, si on demande y’a des raisons, merde.

Ça n’est pas une question à prendre à la légère

C’est un argument qu’on retrouve à peu près dans chaque positionnement contre cette loi, qui a également été avancé lors des discussions à la Chambre, et que je suis, pour ma part, tout à fait ravie d’entendre : effectivement, ça n’est pas une question à prendre à la légère. Mais du coup, sorry-not-sorry de rire de façon très sonore et plutôt agressive quand je lis que:

  • Joachim Coens est « fâché sur le président du MR » (texto dans Le Soir hein, on en est là. Le mec est « fâché ») qui a dit aux député.es de son parti de voter comme bon leur semble, sans assurer donc d’emblée une coalition des anti. Et du coup Jojo menace carrément d’arrêter les négociations autour de la formation d’un gouvernement (ah oui parce qu’on n’en a toujours pas en Belgique. T’occupe, on est rôdé.es). Instrumentalisation de l’IVG, level : fuck la démocratie ici ;
  • les député.es qui ont renvoyé la proposition de loi une troisième fois au Conseil d’état, en mode « ouais non mais on a re-changé des trucs, il nous faut un avis » ont proposé 10 amendements dont au moins 7 sont littéralement des applications mot pour mot de ce que le Conseil d’état conseillait déjà dans son rapport. En révisant le texte précédent, le Conseil d’état a par exemple dit: « Dans le texte néerlandais, il y a lieu d’écrire “koninklijk besluit” au lieu de “besluit”. » Et pour ses nouveaux amendements révolutionnaires, le CD&V demande « du coup ça va si on écrit “koninklijk besluit” au lieu de “besluit” ? ». Tu sais, comme un enfant qui dit « J’peux une glace ? » et tu dis « prends plutôt une pomme » et qui répond « J’peux une pomme ? » et là tu SAIS qu’il se fout d’ta gueule ;
  • le cdH, parti centriste (et démocrate, hahaha, et humaniste, hahaha) a dû s’allier aux partis les plus à droite (entendez : jusqu’à l’extrême droite) pour que la proposition de loi stagne et soit renvoyée au Conseil d’état ;
  • De Maegd nous sort au calme qu’en tant que député, sérieusement, qui a le temps de s’intéresser aux spécificités du dossier ? « Combien d’entre eux, dans le flot incessant de dossiers, auront pris la peine de s’informer en profondeur, de rencontrer des praticiens […]? Combien de nouveaux députés auront entendu les personnes qui vivent l’IVG au quotidien [ah non, il parle pas des meufs hein, mais t’es so cute d’avoir eu la foi] ? » Ah bah voilà qui est fort rassurant dis donc.

RAPPELLE-MOI UN PEU QUI DOIT PAS PRENDRE ÇA À LA LÉGÈRE BORDEL DE CUL ?

C’est donc en articulant particulièrement soigneusement que je conclus : lâchez-nous la chatte. Et tsais quoi, à une lettre près t’as aussi une solution toute trouvée pour devoir t’inquiéter moins des questions contraceptives dis donc, c’est cadeau.

D’où tu suis pas bien les règles pour te plaindre correctement du harcèlement de rue ?

Je te préviens: aujourd’hui crier « D’OÚ? » ne suffit pas. Aujourd’hui crier « AAAAAAAAARGH MAIS D’OÚ, BORDEL DE CUL DE MER-DEUH » suffit pas non plus mais c’est déjà un peu mieux.

à cause des connards dans la rue qui te regardent passer en se léchant littéralement les babines ● à cause des connards qui trouvent que c’est OK de te faire un clin d’œil, t’sais c’est pas intrusif, ça va c’est pas une main au cul non plus, c’est juste une façon de dire « je t’évalue et je veux que tu saches que je t’évalue », qu’est-ce qui te chiffonne ? ● à cause des connards qui peuvent pas voir une meuf immobile dans l’espace public pendant plus de 3 secondes sans venir se présenter mais WHAT THE ACTUAL FUCK D’OÚ J’AI ENVIE DE CONNAITRE TON NOM D’OÚ TU PENSES QUE C’EST UNE INFO PERTINENTE DANS MA VIE ● à cause des connards qui critiquent les connards dans la rue alors que pas plus tard que y’a 3 minutes ils ont posté un truc de merde mais eux c’est pas pareil parce que déjà ils sont féministes donc bah impossible et puis on dit pas « sexiste » on dit « un peu limite mais drôle » ● à cause des connards qui trouvent aussi que c’est scandaleux le harcèlement de rue mais que tu sais la meilleure technique c’est encore d’ignorer parce que c’est insensé de vouloir réagir face à des gens aussi tarés, parce que sinon tu vois, c’est l’agresseur qui gagne, tu comprends ? S’énerver, c’est donner le pouvoir tu comprends ? C’est montrer que ça te touche, tu comprends ? Alors que si tu te tais, si tu arrêtes de dire que ça t’enrage, si tu fermes bien ta gueule, moi je dois mettre moins d’énergie à me mentir à moi-même pour me faire croire que je suis un mec bien, tu comprends ? ● à cause des connards qui te répondent avec une blague pour dédramatiser parce que ça va, y’a pas mort d’homme, enfin de femme haha, du coup c’est OK si je t’appelle « ma belle » sur twitter ? ça passe mieux en tweet ? haha ● à cause des connards qui sont tellement d’accord qu’ils trouvent que les cours de self-défense devraient être obligatoires pour les meufs, qui te demandent si tu lui a bien hurlé dessus au moins, qui te rappellent qu’il existe une loi et qu’il est de ton devoir de réagir parce que les suivantes qui se feront reluquer après toi sinon ce sera ta faute parce que t’as rien fait, c’est ça que tu veux? ● à cause des connards qui se demandent si t’aurais pas un peu sur-réagi parce que peut-être t’as pas compris qu’il voulait juste avoir l’heure, comme si t’avais pas des années d’entraînement pour repérer en mode sniper vision nocturne en quelques millisecondes le mec, avant même qu’il ouvre sa gueule de connard, avant même qu’il se soit arrêté devant toi avec sa gueule de connard, avant même qu’il t’ait choisi comme proie comme un connard. Non toi t’es là comme une abrutie à penser que tout le monde a une montre, ça va l’arrogance ? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable, surtout que ta robe elle était pas si courte, si ? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais qui, pour l’amour du débat unilatéral, vont jouer l’avocat du diable, d’accord? ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais que s’ils doivent être honnêtes, on sait plus très bien où s’arrête le compliment et où commence le harcèlement, tout ça est d’une telle subjectivité ● à cause des connards qui trouvent que c’est quand même incroyable mais que c’est marrant, eux, ils connaissent plein de meufs à qui ça arrive jamais, et d’ailleurs ils ont jamais été témoins, mais ils savent pas pourquoi ils disent ça à ce moment-là, non, comme ça, pour rien, cette situation est vraiment incroyable.

OK donc je récapitule : Quand un connard me fait un clin d’œil dans la rue, c’est très grave mais y’a vraiment pas de quoi en faire tout un plat d’ailleurs j’aurais dû réagir mais le plus discrètement possible sans perdre de temps avec ça tout en engageant la conversation au cas où j’ai mal évalué la situation mais en étant intransigeante sur mes propres limites sinon le harcèlement de rue continuera à cause de moi bien que ce soit évidemment la faute des harceleurs qui au fond n’y peuvent pas grand-chose car les règles sont floues sauf si ma jupe est courte bien que ça ne soit absolument pas une excuse qui doit m’empêcher de me plaindre pour endiguer ce fléau qui touche les quelques derniers tarés sexistes même si ça arrive tellement à tout le monde que j’ai tort de prendre ça à cœur surtout que visiblement ça arrive à personne sauf à moi, du coup quitte à en parler bien que ce soit pas nécessaire car on est tou.te.s féministes à présent, c’est mieux si je souris tout en étant légitimement en colère mais en restant calme et capable d’argumenter sur cette situation qui sonne quand même très subjective, et puis surtout que je me détende pour qu’on puisse m’aider à dédramatiser sans vouloir minimiser cette situation inadmissible avec beaucoup d’humour sexiste parce que féministe. Mais allez crever.

Bingo time: « Tu crées/perpétues une guerre des sexes » ou comment placer sur les dominé.es la responsabilité que leur oppression se passe en douceur

Se prononce aussi : Je suis humaniste avant tout / Je traite tout le monde pareil, moi je ne vois pas les couleurs / Pourquoi se déchirer alors qu’on pourrait marcher main dans la main vers un but commun?

Contexte : « Moi je suis là à être tout féministe, et les féministes elles font que dire que je fais pas bien, alors que je fais tout comme il faut, d’abord, même que. »


Combien de fois j’ai vu passer ça ces derniers jours autour des manifs BLM, combien de fois t’entends pas ça quand t’as l’indécence d’être féministe. For fuck’s sake, Ça va la condescendance du haut de ton trône là, à nous jeter des cacahuètes en décidant qu’on se plaint trop fort à ton goût?

Premier souci : l’hypocrisie

Ce sont généralement des mots qui viennent de quelqu’un.e qui, vraiment, je t’assure, ne veut que ton bien et qui, vraiment, je t’assure, est du bon côté du problème et qui, vraiment, je t’assure, ne demande qu’à aider et est convaincu.e de la faire. C’est donc en général quelqu’un.e qui a tout à fait conscience des rapports inégaux à l’œuvre dans le charmant système qui est le nôtre et qui, bon prince, veut bien te tendre la main, fait d’ailleurs tout ce qui est en son pouvoir pour te tendre la main, si seulement tu l’acceptais, sombre conne.

C’est donc quelqu’un.e qui a absolument conscience des rapports de pouvoir, donc du fait que certain.es en ont plus que d’autres, mais qui aime pas trop trop qu’on se chamaille à ce sujet, parce que déjà ça rend les gens moches et sans humour, et puis toute cette colère c’est encombrant, ça chiffonne l’âme, berk, non merci. Et qui se retrouve donc, bien détendu du cul, à reprocher aux personnes qui ne bénéficient pas autant qu’ellui du système inégalitaire de maintenir, voire creuser elles-mêmes lesdites inégalités. +1 pour l’audace.

Deuxième souci : la condescendance

Bah ouais comment on est bêtes, sérieux. On n’avait pas compris qu’en fait on boudait pour rien. Qu’en vrai pendant tout ce temps, les gens dont on s’entête à penser qu’iels nous chipent des privilèges/droits/parcelles d’humanité, iels veulent juste nous aider ! Et nous on est là comme des imbéciles avec toute notre colère non-avenue à gueuler, gueuler, gueuler, alors qu’iels veulent juste nous aider. Et un petit coup de main aussi sur la condescendance ou bien ?

Donc je récap : t’as intégré que tu vis dans un système pétri d’inégalités. Tu as accepté à titre individuel que tu es plutôt du bon côté de la barrière (oui, moi, en tant que homme/blanc/hétéro/valide/cis, je sais que je ne subis pas toute une série d’oppressions que certain.es subissent). Donc tu perçois des privilèges individuels, tu perçois un système inégalitaire, y’a un moment, va falloir sauter le pas, chaton : réaliser que tes privilèges individuels te placent en dominant dans le système inégalitaire.

Tu fais partie du système, et tu en tires profit, que tu le cherches ou pas. Donc choisir ce moment pour nous rappeler que tu es un humain avant tout, pardon, un humaniste-universaliste qui ne voit ni le sexe ni les couleurs, bah euh… ouais, on sait. Et c’est la manifestation la plus flagrante de ton statut de dominant.e. Reconnaître qu’être un homme blanc (par hasard hein) t’apporte des privilèges, mais insister pour être perçu comme neutre, universel, un humain avant tout, comme si tu pouvais évoluer hors système quand ça te chantait, c’est précisément faire la démonstration du fait que non, on n’est pas du même côté. Tu as ce luxe, moi pas.

Troisième souci : la décidément très rude humilité

Alors là c’est le moment où tu sors en pleurnichant « oui mais moi j’ai pas décidé, alors quoi je m’auto-flagelle jusqu’à la fin des temps et tu seras contente ? » Alors déjà, c’est bien mal connaître mes fantasmes sexuels (#NoJudgementThough), moi si ça implique pas de la bouffe tu m’oublies, et par ailleurs, ça va les drama queens là?

On te dit pas que tu peux pas aider, on te dit juste que tu t’y prends mal. Que tu seras pas à nos côtés au centre. Et que tu seras même pas proche du centre. Ah bah ouais, ça change. Parce que ta position de dominant.e entraîne notamment deux choses: 1/qu’il y a toute une série de choses que tu ne peux comprendre que théoriquement, pas empiriquement. Et 2/la conséquence directe de ça est que tu ne vois/sais pas tout ce que ça implique d’être du côté dominé, et qu’il est donc au minimum probable que tu participes à cette domination sans le vouloir, malgré toute ta bonne volonté.

Tu ne sauras jamais ce que c’est d’être la seule femme en réunion. Et donc tu me couperas encore la parole sans t’en rendre compte. Tu ne sauras jamais ce que c’est de réaliser sans savoir d’où ça vient qu’en tant que femme, tu doutes de tes compétences beaucoup plus qu’un homme. Et donc tu me diras que je ne peux m’en prendre qu’à moi si je ne saisis pas les opportunités qui se présentent. Tu ne sauras jamais ce que c’est la rage de te sentir comme un bout de viande dans l’espace public, constamment soumise à l’évaluation non-sollicitée. Et donc tu penseras me faire un compliment en me disant que je suis mieux les cheveux lâchés. Tu ne sauras jamais ce que c’est d’avoir la nausée pendant des mois dès qu’un homme te touche, parce qu’une énième femme que tu aimes t’a raconté ce qu’elle a subi. Et donc tu reprendras pas ton pote sur sa blague « un peu limite », parce que quand même, objectivement, elle était drôle, et puis c’était entre mecs.

Tout comme je ne saurai jamais ce que c’est d’envisager le fait de tenir la main de la personne que j’aime en rue comme un acte politique et potentiellement dangereux. Je ne saurai jamais ce que c’est qu’on attende de moi que je rigole aux blagues racistes pendant tout le confinement en étant Chinois.e ou identifié.e comme tel.le. Je ne peux que constater la douleur que c’est. Écouter et constater. Et faire un effort d’empathie, c’est-à-dire littéralement, un effort d’imagination. Mais ça n’ira jamais au-delà de ça. C’est donc hors de question que je puisse prétendre être « main dans la main », ou « du même côté », ou « indifférente à la différence ». Tu comprends la place que tu prends en exigeant ça? Tu vois à quel point tu nies toute une vie d’expérience en demandant ça?

Humilité: disposition à s’abaisser volontairement, en réprimant tout mouvement d’orgueil par sentiment de sa propre faiblesse (#PassionAtilf). C’est pas plus que ça. C’est accepter que tu sais pas, ou moins, et du coup faire confiance aux concerné.es. Si on vous dit que le main-dans-la-main-en-sautillant-ensemble-vers-l’arc-en-ciel ça nous intéresse pas, faites confiance. Si on vous engueule parce que vous tenez des propos qui font trop mal, faites confiance. Si on vous demande de vous taire parce que vous dites de la merde, faites confiance. Et ouais, c’est rude. Ça forge, l’humilité. Et t’as l’impression de t’en prendre plein la gueule. Mais envisage aussi qu’en tant que dominant.e, il est plutôt probable que ton seuil de tolérance au manque de considération extérieure soit inversement proportionnel à la dominance de ta position. AKA, plutôt médiocre.

D’où tu sais réfléchir sauf pour tirer des conclusions ?

[Temps de lecture: « I will always love you » version Whitney]

Y’a une place spéciale en enfer (c’est une expression, détends-toi) pour les gens qui ont toutes les cartes en main pour comprendre la situation et ses conséquences sur des gens qui ne sont pas elleux, et qui choisissent (car il s’agit bien à ce stade d’un choix) d’en tirer des conclusions erronées. Parlons du confort de ton « pas d’amalgames », veux-tu?

Quand tu défends une position féministe (et plus largement militante), tu fais face à toute une série de personnes plus ou moins bien intentionnées qui viennent te donner leur avis non-sollicité, souvent avec bienveillance, humilité et une redoutable lucidité intellectuelle (nan, j’déconne, disons que si la condescendance était monnayable, Jeff Bezos could kiss my ass). Mais je crois que les plus épuisant.es, car les plus fourbes, ce sont celleux qui veulent bien faire fonctionner leur cerveau tant que c’est pour essayer de démonter ton argumentation (oh chaton…), mais perdent toute faculté cognitive dès que ladite argumentation parle de leurs privilèges ; celleux qui prétendent adorer l’Art du Débat mais « agree to disagree » dès qu’il s’agit de se remettre un poil en question, de peur de changer d’avis ; celleux qui te donnent raison avec toute la condescendance de circonstance sur certains points mais se gardent bien de laisser ces quelques points entacher leurs immaculées certitudes.

Ces personnes (t’as vu comment je fais bien attention à pas genrer ? Sinon on va encore dire que je déteste les mecs et tout) me semblent particulièrement dangereuses car elles prétendent être du côté progressiste de la lutte et bénéficient largement de cette illusion, tout en pompant aux concerné.es un temps et une énergie précieuses (accord de proximité, deal with it) alors qu’elles détricotent en backstage ce qu’elles affirment soutenir à qui veut bien l’entendre. Fourbes, jte dis. Je te parle pas d’ignorance, ce luxe de privilégié.e, dont je bénéficie aussi, et qui fait lamentablement écho au luxe de « ne pas être politisé.e », « ne pas être intéressé.e par ces questions », comme si cet intérêt que plein vivent dans leur chair relevait d’un hobby. Je te parle parle pas d’ignorance, je te parle d’ignorance sélective. Je te parle de s’intéresser au débat de façon parfaitement mesurée : placer le curseur exactement entre l’apitoiement de bon aloi et le renforcement de ses propres privilèges. Que ce soit par connarditude, par paresse ou par négligence ne change pas grand-chose au résultat.

Photo credit: Debra Sweet, licence CCA 2.0

Je vois et j’entends pleuvoir des commentaires d’une incohérence déconcertante, qui s’émeuvent sur les articles de presse relatant les actes violents de la police, tout en condamnant « Les Amalgames ». Cette situation fucking incongrue où une même personne peut être stupéfaite à répétition du même événement, sans jamais conclure que la répétition dévoile une tendance. En Belgique (les Français.es j’vous vois – ouais j’ai des statistiques moi – et je sais que vous avez laaargement la matière pour faire le parallèle avec ce qui se passe chez vous) dès qu’on sort un article sur le sexisme dans la police, c’est la consternation. QU’ENTENDS-JE ? La police serait sexiste ? L’ahurissement face à un récit, un parcours, un témoignage, une femme courageuse qui relate des événements sordides. Puis plus rien, jusqu’au prochain article, où bim, re-stupéfaction.

Qu’entends-je ? La police serait raciste ? Loin de moi l’idée de tracer un parfait parallèle entre la réception du sexisme et du racisme de ces récits, ce serait simplement fallacieux. On sait très bien que les occurrences racistes sont accueillies avec leur lot bien particulier de suspicion pour les victimes et d’indulgence pour les bourreaux (indulgence qui tend le plus souvent vers l’impunité). Ce que je veux mettre en lumière ici, c’est la similarité de l’hypocrisie face à la récurrence de la violence policière. C’est l’indécence crasse qui consiste à s’effarer 100x comme si c’était la première fois. À rappeler que « faire des amalgames » c’est pas très très gentil pour les policiers même si l’amalgame d’autres groupes est visiblement tout à fait legit. À trouver que condamner une institution qui manifestement ne fonctionne pas revient à attiser la haine, à créer des camps, à diviser la société (qui, par ailleurs, se porte très très bien merci).

Il te faut quoi en fait pour commencer à décider que la multitude de cas isolés qui te chagrinent individuellement correspond en fait à un système qui, entre autres choses, autorise l’institution de la police à être violente, raciste et sexiste ? À quel moment tu seras convaincu.e qu’il y a un problème avec l’institution qu’est la police ? Parce qu’à ce stade, voir cette oppression comme étant systémique n’est pas une opinion. C’est un fait, que tu choisis activement de ne pas intégrer à ton raisonnement. Le fait que tu trouves sympa certains individus qui font partie de la police, ou le fait que chaque individu appartenant à la police n’ait pas personnellement violenté quelqu’un.e n’est simplement pas une information pertinente dans ce cadre. Je sais que c’est difficile à entendre du haut de ses privilèges, mais j’ai bien peur qu’on s’en foute.

Toutes les informations sont disponibles pour que tu réalises que la police en tant qu’institution, donc au-delà des individus qui la composent, est fucking problématique. Uniquement durant le lockdown, Police Watch recense 76 occurrences liées à la brutalité policière. La coordinatrice de Police Watch estime que « le racisme est un facteur majeur » de la brutalité policière. La Ligue des Droits de l’Homme confirme que le profilage ethnique est bien une technique utilisée par la police. Unia sort régulièrement un rapport sur les questions de discriminations au sein de la police. L’activiste Wu-tangu liste ici plusieurs décès liés à la violence policière (et des ressources, et des hashtags pour supporter l’activisme online et offline, btw). La diaspora chuchote fait ici le point pendant 2 heures sur la violence policière en Belgique. C’est bon, on est tou.te.s prêt.es à admettre que c’est pas par manque de preuves que tu veux pas le reconnaître ?

En ramenant systématiquement la consternante non-pertinence de ton #NotAllPoliciers, qui équivaut à parler d’individus quand on te parle de système, tu détournes purement et simplement le débat. On te parle d’oppression systémique, tu réponds en mode kamoulox. Comme Wilmès, comme certains de ses ministres, comme fucking RTL. Tu veux être RTL, REALLY ? Tu réalises l’indécence? On te parle de personnes qui meurent aux mains de celleux qui doivent les protéger, et tu réponds « y’en a des bien »?! On te parle d’une institution qui montre encore, et encore, et encore, qu’elle autorise le maintien d’une culture à gerber, et tu réponds « j’entends, mais attention aux amalgames »? Je répète: tu réalises l’indécence?! Tu réalises à quel point ta tiédeur est ridicule?

Si c’est important d’accepter le caractère systémique de la violence policière, c’est aussi parce qu’elle est un des milliers de fils qu’on peut tirer pour dévoiler le système profondément inégalitaire dans lequel on vit (parce que raciste, sexiste, homophobe, validiste, capitaliste, impérialiste…).

Enfin bon, tsais quoi moi je m’énerve et je roule des yeux là, mais en vrai je dis ça surtout pour toi tu vois. Pendant que tu fais bien attention à reprendre systématiquement le débat au tout début, les choses sont en mouvement, bougent, changent, avancent, et vont pas attendre que tu sois d’accord stu veux.

D’où François Bégaudeau serait sexiste alors qu’il est féministe?

Le mec le dit, le clame, l’affirme: il est féministe. Et nous, féminazis hystériques que nous sommes, on est là « nan, zou, au bûcher », tout ça pour un pauv’ commentaire sur son skyblog. Mais d’où?

La réaction sur Twitter de l’historienne Ludivide Bantigny, en écho aux propos sexistes de François Bégaudeau à son encontre

François Bégaudeau, posterboy de la tendance « l’arrogance avec une bite, ça passe crème », dit qu’il est féministe, dit qu’il écrit des pièces féministes, dit qu’il écrit des textes féministes (sur son blog, mais no way que je mette un lien vers son blog ici, va juste falloir me croire), dit qu’il écrit des livres féministes, utilise «féminisme» comme un des tags principaux de son blog, « adore l’histoire du féminisme » et a d’ailleurs « toujours pris le féminisme comme quelque chose de réjouissant, pour l’ensemble de l’humanité ». On est réjouissantes les meufs, #Goals. Et nous, féminazis hystériques que nous sommes, on est là « nan, zou, au bûcher ». Mais d’où ?

On est là à critiquer ce p’tit chou qui fait franchement du mieux qu’il peut. Tout ça pour un pauv’ commentaire sur son skyblog. Déjà je trouve qu’on s’acharne un peu trop sur tout ce côté sexiste, parce que, de une, y’avait aussi de l’homophobie nauséabonde dans les commentaires, alors s’arrêter que sur le sexisme ça c’est TYPIQUE des meufs quoi. Et de deux, c’était une blague.

Et ça les p’tit.es potes de Bégaubichon iels espèrent qu’on a bien compris, parce que sinon c’est qu’on est vraiment pas des futes-futes. Mais ça les féministes on dirait que l’humour c’est pas la fête hein. Détendez-vous, on fait que rire de la sexualité présumée d’une meuf. Ça te fait pas rire, qu’on fasse des blagues sur un truc qui légitime des violences contre vous ? Ça te fait pas rire les blagues qui atteignent la crédibilité et/ou l’estime personnelle d’une personne ? Tu rigoles pas qu’on te résume en une phrase à ton cul ? Mais meuf détends-toi, en plus t’es plus jolie quand tu souris.

Nuage de mots d’une lucidité déconcertante sur le blog de monsieur

Pourtant c’est ça qui est pratique aussi, une fois qu’on sait que tu es féministe, c’est là que tu peux te permettre des blagues sexistes. Si t’es bien féministe comme il faut, ça annule le sexisme, tu vois ? Non ? Bah j’sais pas, fais un effort, merde.

Puis Bégauchou, parfois même, quand il raconte qu’il est féministe, il développe un peu. Et ça tu vois moi j’aime bien. Alors j’te cache pas qu’on voit qu’il tâtonne un peu. Mais bordel le mec essaye quoi :

« Les femmes sont plus fortes que les hommes, aujourd’hui [statement qui a le mérite de pas vouloir dire grand-chose, on reste vagues, probablement pour mieux développer après, bien ouèj Franco]. […] A force d’être au pouvoir les hommes sont devenus grotesques. Les femmes, qui ont été confinées à la sphère concrète [hein?] et domestique, ont été « préservées » [j’avoue ces guillemets me stressent. Préservées dis-tu ?]. Mais lorsqu’elles accèdent à des postes de responsabilités, elles se masculinisent [aaah ouais, préservées de la perte de féminité quoi. Quand elles sortent de la sphère concrète. On sort de la cuisine et POUM, les boobs au sol]. Regardez Laurence Parisot. La seule que je trouve épargnée [et stay tuned après la pub pour son top 10 des politiques qu’il veut voir en bikini] c’est Dominique Voynet. Elle se bat en politique mais elle reste mère et femme [aka la mission divine de ton utérus en ce bas monde] ».

Bon, on sent une envie, on sent une passion. On sent un attrait pour la féminité normative qu’il confond peut-être avec le féminisme, certes. Heureusement, Bégaulapinou prolonge la profondeur de sa réflexion dans un article du Nouvel Obs, rédigé par un journaliste pour qui un des ouvrages de Bégaudeau (La fin de l’histoire) est « un hommage aux révolutions que les femmes, dans l’histoire, ont su provoquer (féminisme, etc) ». Le féminisme, etcetera, etcetera, pourquoi se faire chier à détailler, c’est tellement l’évidence même, l’apport des femmes, on cause que de ça, j’me demande même si c’est pas un peu sexiste de demander de détailler. Pour François, d’ailleurs, on tient là une « preuve tangible et physique que la seule révolution possible, la permanente, la durable » sera menée par les femmes qui, d’ailleurs, « ont gagné » (ET ON NOUS ANNONCE ÇA COMME ÇA ?! WOUHOU !), et que du coup, tiens-toi bien, « nous avons gagné ». Je chiale, bordel.

Et alors ce que j’aime bien chez François c’est cette capacité à se remettre en question, super importante chez un allié. « Vous savez, l’homme, moi compris, doit toujours négocier avec son propre machisme. […] j’ai voulu m’amputer de cette gangrène qu’est la phallocratie. Je me considère comme plutôt émancipé par rapport à tout ça, mais je vois bien que j’ai toujours des relents », nous dit-il dans le Figaro (autant répandre cette bien belle semence à gauche à droite, avoue). Vas-y essaye de critiquer ça. François il est pas là pour la langue de bois, et nous gratifie de toute sa lucidité par un aveu : je suis féministe, mais je vois bien que je suis toujours sexiste. Quelle audace, quelle clairvoyance, quelle carrure. C’est vrai qu’on sentait bien, nous aussi, des relents. Légers hein.

Et Bégauchaton, de confirmer ailleurs (sur son blog) : « Comme quoi on peut se targuer de féminisme et conserver un bon vieil inconscient patriarcal. » Bah oui, comme quoi ! C’est quand même foufou la vie non ? Comme quoi, on peut se targuer de féminisme à toutes les sauces, en retirer les honneurs et avantages (« waouw, et en plus il est féministe, cœur dans les yeux »), et conserver de bon vieux relents patriarcaux qui t’autorisent à récolter les bienfaits d’un positionnement sans jamais avoir à faire le taf dis donc. Comme quoi !

Je crois qu’à la fois les féministes et les alliés te sont ultra reconnaissant.es, François-petit-poussin, de bien nous rappeler que le boulot qu’on fait, c’est pour les imbéciles qu’ont pas compris qu’en fait on peut juste dire, sans faire. C’est tout l’intérêt d’une étiquette auto-collée : coucou moi je suis Féministe! Euh par contre jsuis chaud de décider moi-même ce que ça veut dire (genre promotion des meufs okay, mais qu’elles restent bien des meufs compris ?), et aussi, je suis pas à l’abri d’un dérapage, de relents, de mon inconscient, je veux dire merde, ma teub s’exprime quoi. Bon bah du coup euh… Deal ?

Oh Francisco, non chaton, pas deal. L’idée n’est pas que tous les mecs qui se disent féministes ont d’office tort. L’idée n’est pas non plus qu’être féministe dépouille du droit à l’erreur. L’idée c’est qu’on peut arrêter le foutage de gueule, genre un peu ? Les mecs qui s’auto-proclament féministes, souvent ça pue. Et le problème, c’est que ça bouche bien la vue sur ceux qui font le taf en vrai. Qui se questionnent pour du vrai. Qui travaillent à leur désempouvoirement pour du vrai. Qui nous lisent, nous écoutent, nous relayent. Même ceux qui sont au tout début d’un début de cheminement. Y’a devant eux des Bégaudeau avec leur féminisme en papier crépon, qui font passer une posture pour des valeurs, de la pédanterie pour de la réflexion, et surtout qui nous font croire qu’ils nous tendront la main de leur position surplombante alors qu’ils se servent de leur hauteur sociale pour mieux viser quand ils nous crachent dessus, et que surtout, surtout rien ne change.

Bingo time: « C’est pas sur ce ton que tu vas faire passer ton message »

Se prononce aussi : «Tu ne donnes pas envie d’être écoutée avec toute cette colère» / «Tu serais plus lue si tu étais moins vulgaire» / «hystérie féminine classique: les femmes, leurs émotions, toussatoussa»

Contexte : Ce quart de décibel en plus quand on parle de féminisme me met mal à l’aise. On reprendra quand tu seras calmée.


Conjonction de deux éléments qui n’ont a priori rien à foutre ensemble : d’une part, je me prends la gueule avec une personne qui m’est très chère. On s’en remettra t’inquiète, c’est pas la question. D’autre part, je découvre ce matin la série de meufs,un fuck avec leur doigt et le hashtag  #Vousnenousferezplustaire sur Insta, lancé par la coolitude incarnée de @memespourcoolkidsfeministes, et tout ça me met les larmes aux yeux.

Si je lie ces deux situations, c’est parce qu’elles renvoient pour moi à deux facettes d’un même thème : la place de la parole des femmes. Ces selfies de badass qui racontent, pour certaines, qu’elles n’ont pas porté plainte par peur de ne pas être écoutées, qu’elles ont porté plainte mais l’ont regretté car elles n’ont effectivement pas été écoutées, que la justice, la police ou leur propre entourage ne les a pas crues. Au-delà du caractère horrible de ces situations, ce qui me frappe c’est qu’on s’attend, à l’avance, à ne pas être entendues. C’est quelque chose, non? On a appris que ça fait partie du jeu. On a appris qu’on est censées s’excuser de parler. Même si ça nous enrage, ça ne nous surprend pas et, logiquement, ça colore nos manières de nous exprimer au quotidien.

On l’expérimente d’ailleurs dans bien d’autres espaces de notre vie.

  • Au boulot, où les sentiments de crédibilité et de légitimité semblent se jouer différemment en fonction du sexe (je dis « semblent » car le sentiment de légitimité est évidemment difficile à quantifier, et face aux études qui vont dans ce sens j’ai également trouvé une étude qui suggère que le complexe de l’imposteur, par exemple, ne s’exprime pas différemment en fonction du sexe. Toujours est-il que même les femmes qui se sentent légitimes font de toute façon face à des barrières structurelles), ce qui se traduit sans mal par une moindre prise de parole.
  • En situation d’apprentissage, des primaires à l’université, les garçons semblent également avoir droit à une domination de l’espace pédagogique et sonore.
  • En famille, les stéréotypes passent aussi sans problème: vous vous souvenez de l’exemple de t-shirt «je suis une pipelette» vs «je suis un petit génie» sur Pépite Sexiste?
  • Dans les médias, à plein d’endroits et notamment dans les films, où les dialogues sont davantage supportés par des acteurs que des actrices.
  • Dans la langue, comme synonymo.fr qui nous rappelle aussi qu’un synonyme de « femme » est « commère » (qui n’est pas un synonyme d' »homme », par contre. Surprenant).
L’étude de Hanah Anderson et Matt Daniels, publiée en avril 2016.
Toutes leurs données brutes sont disponibles et leur méthode explicitée, suivez le lien.

On parle pas: on bavarde, on jacasse, on gossipe, on jase, on piaille, on caquette. On fait pas mieux pour faire comprendre aux filles et aux femmes que quand elles parlent, c’est toujours trop, ou mal.

L’un des corollaires de cet apprentissage, c’est qu’on grandit en doutant de la valeur de notre propre parole, qu’elle soit privée ou publique.

En privé, chacune a développé ses skills de communication interpersonnelle en fonction de son environnement, de son entourage, de son apprentissage. Mais on est nombreuses à avoir bien intégré qu’on va galérer à être entendues. Ce qui ne veut pas dire qu’on se contente de se taire – un apprentissage, ça se désapprend – mais surtout qu’on parle avec d’autres enjeux et prérequis. Pour certaines, ça se traduira par un manque de confiance a priori dans ce qu’elles s’apprêtent à dire. Pour d’autres, ce sera le travail patient de compétences communicationnelles de fou, affûtées et irréprochables, pour mettre toutes les chances de leur côté. Dans le cas de ma récente prise de tête, ça s’est traduit par ma tendance à la sur-explication. Tout semble avoir été dit mais non, je voudrais juste ajouter encore un truc, pour être vraiment bien sûre d’être comprise. Ça peut agacer, oppresser, je le conçois. Mais j’ai faim d’écoute.

En public, au vu de cet apprentissage du silence des femmes (un apprentissage qui se fait du côté des femmes, mais de celui des hommes également, qui apprennent eux aussi qu’une femme normale – dans la norme – est une femme discrète), prendre la parole publiquement est doublement subversif : l’espace public ne nous appartient pas, la parole ne nous appartient pas. Dès lors, quelle que soit la façon dont on se permet cette double réappropriation, c’est déjà dérangeant, comme en témoigne la masse de mecs qui se sentent autorisés, et le sont dans une certaine mesure, à hurler en all caps aux féministes qu’ils en ont à la pelle, des moyens de nous faire taire, à commencer par leur bite. Alors quitte à déranger, autant le faire d’une façon qui claque des gueules.

Y’a quelque chose de réellement jouissif à prendre la parole de façon crasse, vulgaire, qui s’excuse de rien, d’une façon qui prend de la place, d’une façon qui fait chier, bruyante, avec l’éloquence du mépris accumulé, d’un gueulophone de manif, d’un crachat sur vos #NotAllMen. C’est une manière de hurler en réponse à l’injonction de délicatesse, d’exploser à la batte l’injonction de tempérance. De souligner la pertinence de ce qui doit être dit tout en se payant le luxe de l’arrogance. C’est foutre en branle, au carré. S’octroyer la puissance de la puissance.

Puis y’a la colère. Ça, ça vous ennuie aussi. Pourtant la colère c’est beau, ça demande de l’énergie, de la vie, du feu. Un feu qui se répand, qui se partage. Quand la colère est informée, et c’est le cas de la colère féministe, elle peut devenir fédératrice. C’est un signe de ralliement réconfortant, revigorant. Toi aussi ? Oui, moi aussi. Je me sens jamais autant respectée que quand ma colère est écoutée et accueillie, même si elle est incomprise. Cette colère répond à une injustice tellement pernicieuse, qu’on connaît autant dans ses détails dont on nous dit qu’ils sont insignifiants, que dans ses manifestations les plus atroces que le système qui les rend possible ne nous aidera jamais à porter, ni à réparer. La force de la colère aide aussi, parfois, à contrecarrer la peur que génère un système tout entier, incarné (même malgré eux) par ceux qui partagent nos quotidiens et qui nous rappellent (même malgré eux) qu’on n’est pas là pour parler.

Vous n’avez pas idée de votre bêtise et du ridicule de votre suffisance quand vous nous dites que notre colère vous dérange, que tant qu’on est agressives, vous vous réservez le droit de ne pas nous écouter. Vous vous voyez grands patriarches à nous donner des leçons de bienséance, à tartiner tout ça d’infantilisation pour cacher le fait, limpide, que vous êtes les chiards capricieux qui vous bouchez les oreilles en chantant très fort dès qu’on vous dit « salut j’existe ».

Notre rage est légitime, notre parole vaut de l’or, notre vulgarité est splendide et #vousnenousferezplustaire.

Bingo time: « Je suis un homme donc mon avis ne compte pas, c’est ça? »

Se prononce aussi : «D’t’façon les féministes supportent pas d’être contredites par un mec» / «D’où ma parole vaudrait moins que celle d’une meuf #sexismeinversé» / «On nage en plein womansplaining, non mais je rêve»

Contexte : J’essaye juste de donner MON avis sur TON expérience des violences gynéco. Quoi ? C’est parce que chu un mec ?


T’as voulu donner ton avis et tu t’es fait rembarrer de fou? Alors que personne t’a jamais reproché de pas être pertinent? Alors que toi, oh ça va, tu voulais juste aider? Alors que l’égalité des sexes c’est tellement ta passion que tu joues l’argu à l’instinct, t’as même pas besoin d’ouvrir un livre?

OK, écoute crevons l’abcès : quand on parle de sexisme, oui, ton avis compte moins dans un premier temps. Allez viens, je t’explique pourquoi, tu bouderas plus tard. Bien souvent (mais pas toujours) c’est pas tant le fait que tu interviennes qui fait chier, que la manière de le faire. Pourquoi?

Parce que, soyons honnêtes, on t’entend déjà beaucoup

Alors si en plus on doit se taper ton point de vue sur notre vie (que tu nous donneras bien à une autre occasion), on n’est pas rendues. Des médias aux tribunaux en passant par ta dernière réunion Zoom, les mecs parlent plus souvent en premier, interrompent plus et (duh…) parlent plus. Du coup le faire quand on est en train de parler du système qui t’autorise à le faire, c’est un peu du méta-foutage de gueule. Et en vrai même si t’as toujours un truc à dire, ledit truc est pas toujours foufou de pertinence. Non, jte jure. Mais on n’est peut-être pas super raccord sur la notion de pertinence. Oh ! C’est mon point suivant.

Parce que c’est pas toi qui sais

Subir l’oppression au quotidien nous offre une certaine forme d’expertise en la matière stu veux. Un genre de superpouvoir du seum. La gloire de la loose. Et tes commentaires ont tendance à remettre en question nos vécus plutôt qu’éventuellement faire l’effort d’essayer de les comprendre. Tu sais ce mec ultra chiant en débat qui lève la main mais «c’est plus un commentaire qu’une question»? Voilà. Et tu n’apportes pas grand-chose au débat quand t’as décidé tout seul que tu sais mieux 1/sans avoir vécu cette oppression (petit point sémio : rappelons qu’observer n’est pas vivre), et 2/sans avoir pris la peine de prendre connaissance de quoi que ce soit de la masse de littérature qui existe sur la question. Bah oui mais non.

Parce que c’est toi le problème

Ouille, that escalated quickly, non? On touche dangereusement à la question des féministes qui détestent les hommes, donc je t’invite à aller lire mon post sur la question avant de nous faire une combustion spontanée d’effarement. En résumant très très fort : si on regarde le système entier (donc pas toi, individuellement, et la journée pourrie que toi aussi tu as peut-être eue), en tant que mec, on peut dire que tu domines. Du coup, ton sarcasme, ta suspicion, ta mauvaise foi, ta condescendance et autres reflets de tes insécurités en premier rempart aux arguments, ça fait grincer des dents et alors on prend cet air que t’aimes pas, comme si on avait senti un prout.

Parce qu’on te parle pas d’un poil incarné, mais de notre oppression

En fait nous quand on te parle de sexisme, on te parle pas d’un concept (sauf quand on te parle d’un concept) : on te parle de notre vie, de ce dont on fait l’expérience, de ce qu’on connait dans notre chair. Du coup ça demande un poil d’empathie de ta part si tu veux t’exprimer là-dessus. C’est pas nécessaire de nous parler comme si on était en sucre, juste faire gaffe à pas parler comme un connard étant donné que tu parles de ce que quelqu’une vit, et pas toi. (Statistiquement y’a au moins une personne qui a appris avec ce post le concept de poil incarné, non?)

Parce que tu détournes le débat

Exemple typique : « y’a aussi des hommes battus, et ça on n’en parle pas, et les hommes violents ont aussi besoin d’aide » dès qu’on parle de violences conjugales. Oui, c’est crucial, vraiment, il faut des gens là-dessus. Fonce, parce que la vérité c’est que je suis certainement pas la mieux placée pour réfléchir à comment on pourrait prendre soin des hommes violents. J’aurais pas des idées très productives. Donc moi je parle pas de ça. Mais toi, avec toute cette conviction, t’as pas envie d’aller commencer ton propre débat, ailleurs? Non? C’est ballot parce qu’en fait vu de l’extérieur ça donne un peu l’impression que tu veux parler de ça que quand nous on veut parler de sexisme, dis donc.

Ceci étant dit, en vrai je pense que t’as ton mot à dire.

En vrai j’adorerais que plus de mecs prennent la parole sur ces questions. J’ai une réelle admiration pour les mecs qui se mouillent, qui cherchent à comprendre, qui assument leur part. En vrai j’ai envie que tout ça t’intéresse, et je comprends la difficulté de se départir de réflexes qui sont par ailleurs valorisés, et d’acquérir des compétences qu’on n’a pas été socialisé.es à développer. Du coup tsais quoi, moi jsuis cool comme ça, jte fais une check-list.

  • Te défends pas si t’es pas attaqué personnellement, le #NotAllMen c’est so 2018. Si tu es attaqué personnellement, demande-toi si la meuf dit vrai. Je te fais gagner un peu de temps : elle dit vrai. Le but est pas de décider si toi tu as vécu ce qu’elle te reproche comme étant sexiste, mais d’entendre qu’elle l’a vécu comme étant sexiste.
  • Avant de parler, écoute, bordel, apprenez à écouter sans directement vous dire qu’on manipule, qu’on exagère ou qu’on fait notre intéressante. Juste écoute quoi.
  • Cherche pas à régler le problème si on te le demande pas. Je te raconte pas ma rage face à mon collègue qui commente ma tenue pour que tu solutionnes ma vie. Sur ces sujets (et ça marche sur plein d’autres, et dans les deux sens), tente un « waouw, ça a l’air dur, je comprends que ça t’énerve » et regarde ce que ça fait.
  • Humilité mec, hu-mi-li-té. Si t’as un besoin impérieux d’ouvrir ta grande gueule pour pas changer, tu évalues la pertinence de ce que tu vas dire, tu nous vires ce petit air assertif et tu attends que les meufs présentes se soient exprimées (même si ce qu’elles expriment c’est qu’elles n’ont pas envie de parler).
  • Si y’a un truc que tu veux réellement comprendre, mais trop chouette ! Par contre, la meuf en face a pas forcément l’espace/l’envie de te répondre. Est-ce qu’elle a juste besoin de raconter un truc, ou est-ce qu’elle est dispo pour te faire un cours? Comment savoir? Comment comprendre ces créatures cryptiques et mystérieuses que sont les fêêêmmes? FUCKING ASK HER. Et si c’est non, tu demandes à Google (ou à Bing, si t’es ce genre de weirdo ❤️).

D’où les femmes sont bonnes en cuisine sauf quand c’est payé?

Tu vois ça, ça me rend dingue. Je vais passer sur le concept de Fête des Mères, déballage de l’indécence capitaliste et prétexte à l’hétéronormativité la plus crasse, pour m’attarder sur un autre de ses aspects fétides : le sexisme décomplexé que cette journée présente sous un jour bienveillant. En mode « regaaarde on célèbre la vie et les mamans, tu vas quand même pas critiquer ça, c’est avant tout un hommaaage » Mais oui, tout comme l’hommage que les dirigeant.es livrent avec condescendance de leur balcon tous les soirs à 20h, bravo les héro.ïnes par contre démerdezvousmercibye.

Ça donne par exemple ce genre d’aberration : l’article «Etoiles de mères (Argh, I know…) : Quatre mamans de chefs nous livrent une des recettes qu’elles leur ont apprises». Un des articles TYPIQUES de cette bien belle journée, qui célèbre des hommes pour leur parcours professionnel en renforçant leur chère maman dans leur rôle domestique, ici à renforts de «l’importance de l’influence maternelle, même inconsciente, dans l’art culinaire». Sexisme nauséabond sur son lit de foutage de gueule, qui veut? (Check la précaution oratoire qui te dit que même si tu t’en rends pas compte, si si, ça existe. Ils ont lu une étude là-dessus un jour, ils savent plus bien où mais, si si. Chut.)

La cuisine c’est un de ces domaines par excellence où le sexisme se tartine bien de mauvaise foi et de justifications improbables, pour arriver comme une fleur à la conclusion que les femmes, elles s’épanouissent mieux à l’intérieur quand même. Qu’est-ce qu’elles font ça bien prendre soin des autres, de la maison, toussa toussa, waouw c’est vraiment leur kiff hein. Ce travail domestique, je le rappelle, consiste notamment à prendre soin de la main-d’œuvre et fait donc tourner l’économie, mais rapporte que dalle. C’est un travail gratuit. Enfin, gratuit, comme j’y vais : c’est un travail payé en fleurs, en jolis dessins et en Fête des Mères. Et en bonheur d’être maman, bien sûr. Ne jamais revenir là-dessus. Pour te faciliter la vie, les factures, le travail et la santé, meeeh ça va être compliqué dans la conjoncture actuelle. Mais par contre waouw, merci hein.

Pioché sur Pépite Sexiste, la page qui démonte
le sexisme ordinaire en marketing

Ce truc est pernicieux as fuck, parce qu’on nous vend ça avec un sourire et une tape dans le dos, genre on doit être contentes en fait, que vous partiez du principe qu’on repasse mieux que vous ? Faut le dire combien de fois, qu’on nage en pleine socialisation genrée là ? Les rasoirs roses (plus chers hein, autant nous défoncer sur tous les plans après tout), les t-shirts « Je suis une pipelette » vs « Je suis un petit génie », la dinette étiquetée « filles » et le bateau de pirate étiqueté « garçons » ça te met pas vaguement la puce à l’oreille des fois ? (exemples réels, si si j’te jure, check Pépite Sexiste)

Arrêtez de valoriser le travail domestique comme une vertu féminine, tout en le dévalorisant dès qu’il faut nous payer pour le faire, bordel de cul. Comment faut l’dire? Aller quoi, tant que le lien avec la sphère domestique est clair c’est les meilleures cuisinières du monde et on les remercie 1000x d’avoir formé des fils si admirables, mais dès que les femmes veulent se professionnaliser, on apprend qu’en vrai on cuisine avec ses couilles ?! REALLY ? Tu sais combien y’a de restos étoilés en Belgique aujourd’hui ? cent trente. Tu sais combien de cheffes là-dedans ? Quatre. Sur les 50 Best (un classement qui reprend chaque année les cinquante meilleurs établissements, un genre de Michelin british), il y a cinq femmes. Et trop mignon, dedans y’a un prix de la « world’s best female chef », comme on a des femmes footballeuses ou des femmes pompiers. Bien comprendre que c’est ni des footballeuses, ni des pompiers, ni des cheffes. C’est des femmes avant tout. En France, le Michelin se sent plus et se félicite de sa faramineuse progression : 16% de femmes sur les nouvelles entrées au Guide. Yay. Faut dire qu’en 2016 y’en avait zéro. Puis l’année suivante une. Puis l’année suivante deux. Ah bah oui ma grande, tu apprends la patience face au sexisme, ou alors tu vas apprendre le racisme à Un Dîner Presque Parfait, make a choice.

C’est pas célébrer les mères, ça : tu crois que c’est les mamans qui profitent de cette jolie publicité dans le Vif, ou alors on peut imaginer que le fait qu’on trouve l’adresse du restos des quatre chefs, un lien vers leur site et que c’est eux qui prennent surtout la parole (dans le premier portrait de maman, par exemple, ladite maman a droit à une phrase, qui dit qu’elle admire son fils. Subtil les gars) est en fait un beau coup marketing pour leur établissement ? Alors les coups de fil des copines pour dire « waouw je t’ai vue dans le journal, ta recette a l’air top », c’est cool, mais la reconnaissance symbolique, ÇA VA BIEN MAINTENANT, NON?!

Quitte à vouloir fêter les mères une fois l’an, dans les femmes qui ont atteint ces postes, y’en a pas qui ont une maman aussi, par hasard, pour l’article ? Et dans les cheffes, y’en a pas qui sont mamans des fois ? Ah et elles disent que c’est galère ? Ah et du coup ça fait pas joli sur ton article ? Moui en fait c’est ça mon propos. La meilleure façon de célébrer les warriors qui sont mères, ce serait pas de leur témoigner un peu de respect en acceptant de parler de ces fucking barrières structurelles? (terme englobant très pratique sur lequel s’épancher en toute quiétude car en l’état il ne dit rien, et qui recouvre en fait une réalité bien palpable qui va des violences gynéco, à l’heure fixée pour les réunions importantes, en passant par une myriades d’injonctions contradictoires et autres bullshit qui rendent la santé mentale et physique des mères directement dépendante de leur accès à des ressources financières, relationnelles, informationnelles, familiales, etc. Check donc Bidonnes)

Ce qui m’enrage encore plus, c’est que dans cette période fucked-up de confinement, t’as juste à tendre l’oreille, encore moins que d’habitude, pour entendre les inégalités de genre, qui passent notamment et de façon douloureuse par le rôle intenable qu’endossent énormément de mères dans ces circonstances où on pète tou.te.s un câble, déjà, de base (coucou Confinement Coupable). Ça rend votre mépris encore plus indigeste, alors que fuck, on part déjà pas sur une base de ouf.

Le problème, comme d’hab, c’est pas que des femmes adorent repasser, faire à manger, nettoyer, s’occuper des enfants (de mon côté c’est passion séchoir, on choisit pas), c’est que c’est… Tou.te.s ensemble… une INJONCTION. Qui a des ramifications qui prennent bien leurs aises dans notre société. On nous montre le même chemin de mille manières avec la même insistance écoeurante qu’un mec qui pousse ta tête l’air de rien quand il veut une pipe. Le marketing genré c’est ça, dire que « t’aide » ta meuf à ranger c’est ça, célébrer dans le même article, pour la Fête des mères, les femmes qui cuisinent bien chez elles et les hommes qui cuisinent bien en dehors, c’est ça.

PS: Aux mecs à qui il prendrait l’envie de raconter que chez eux, c’est eux qui cuisinent : 1/ MAIS FERME TA GUEUUUULE, non? 2/On s’en fout, t’as pas idée, 3/il dit qu’il voit pas le rapport, et 4/Apprenez à vous coller vos gommettes tout seul, c’est fatigant c’t’histoire.

D’où un juge refuse d’admettre que les footballeuses sont moins bien payées?

En mars 2019, Megan Rapinoe (dont on est toutes plus ou moins éperdument amoureuses à ce stade) et 27 de ses collègues décident d’attaquer la USSF (la fédération de football US) car elles ne sont pas payées autant que les hommes. Ça y est t’sais, les meufs elles gagnent deux coupes du monde, elles croient que ça y est.

Photo credit: Lorie Shaull, CC-BY 2.0 license

La Fédération a super bien réussi, accueillant cette plainte avec sérieux, dans un esprit d’ouverture et de non j’déconne : ils ont répondu de la merde et le président de la USSF a dû démissionner (encore une vie d’homme brisée par les horreurs du sexisme, argh). Mon passage préféré du dossier remis au tribunal c’est que d’après l’USSF, il est logique que les footballeurs à bite soient payés plus, car ils portent «une plus grande responsabilité» (euuuh ouais, moi aussi j’aime bien aller boire une bière au Parvis devant un match, mais on peut peut-être se détendre un peu sur la notion de «responsabilité»?) et requièrent «un niveau plus élevé de compétences». +1 pour l’aplomb, avoue.

S’en suit une liste de différences physiologiques pour conclure que l’homme, c’est trop le plus fort, c’est donc même pas comparable, donc d’où ce serait le même salaire. Bonne ambiance. Sagement ils ont choisi de, finalement, réfléchir encore un peu plus fort et de pas utiliser ces arguments-là au tribunal. Bande de braves.

C’est quand même adorable comment les mêmes montent au taquet avec la fougue d’un chiot en promenade dès qu’ils entendent que «le foot, c’est à celui qui court le plus vite derrière un ballon, non?» pour aboyer des arguments à base de skills tactiques, de force mentale, d’intelligence stratégique et de compétences athlétiques dépassant largement la vulgaire force, espèce d’imbécile, mais que quand on parle de meufs qui courent derrière un ballon, «les filles elles ont moins d’muscles, donc bon, camembert hein».

La queen norvégienne Ada Hegerberg, sacrée Ballon d’Or en 2018. (Credit photo: Benj90, CC 2.0 license)

Mais bon t’inquiète qu’on avait bien compris que le foot féminin c’est une version discount: y’a le foot tout court, et puis y’a le foot féminin. Faut bien dire «féminin» après parce que sinon après on croit que c’est pas des femmes qui jouent et c’est l’bordel. C’est du sport féminin. Pas comme le sport-sport quoi. Avec des athlètes femmes. Pas comme des athlètes euh, bah normaux quoi. Par exemple, une athlète femme, quand elle est élue Ballon d’Or, tu peux demander si elle sait twerker aussi. Un athlète normal, moins.

Sans surprise, l’équipe US de football-en-moins-bien est classée comme une merde, évidemment, à savoir : première mondiale. À égalité avec l’équipe masculine qui… ah bah non, ils sont, ouille, 22è au classement FIFA. Mais bon, y’a pas si longtemps, ils étaient aussi prem… Ah ouais non, jamais. Elles ont aussi gagné quatre fois la coupe du monde (et les mecs QUEUD, alors qu’ils sont occupés depuis 1930 quand même), et quatre fois l’or aux JO (et les mecs QUEUD).

Ou peut-être c’est discount parce que personne regarde? Ha, ouais, non, +20% de spectateur.rices pour la finale meuf de la coupe du monde, comparée à celle des hommes. Peut-être elles rapportent moins à l’USSF ? Nope. Elles ont généré plus de revenus que les hommes les trois années après leur victoire de 2015 (tu sais, celle que les hommes avec leur capacité pulmonaire supérieure n’ont jamais gagnée, je l’ai dit ça déjà ou pas?)

Mais dis donc… Est-ce que ça ressemblerait pas exactement aux arguments avancés depuis toujours pour justifier le salaire supérieur des hommes, un peu? Si si, un peu, regarde bien, quand tu regardes de profil un peu comme ça. Si si.

Seulement voilà, vendredi, leur requête a été rejetée parce que, how ballot is this, elles n’ont pas pu démontrer qu’elles ont effectivement été payées moins que les hommes. (Tout ce qui suit sort du document officiel. Comme les féministes sont des sales menteuses qui adorent juste se faire passer pour les victimes, je te laisse ça ici, n’hésite pas à te taper à ton tour le rapport de 32 pages du juge. Fun read, good times. ) J’te la fais courte: elles estiment que ce sont les bonus qu’il faut prendre en compte (si tu fais partie de ces gens-là: oui, bonus, c’est bien le pluriel de bonus. J’peux continuer?), le juge a estimé que c’est la totalité des revenus qui comptent. Or, la période étudiée, c’est 2015-2020. Genre les meufs ont un peu gagné deux coupes du monde entre temps stu veux. Du coup sur cette période, elles ont gagné, en moyenne par match, juste plus que les hommes (4%). T’imagines bien que s’ils avaient été foutus de ne serait-ce que se qualifier pour la coupe du monde, les chiffres seraient déjà bien différents.

Donc toute cette queenitude, c’est à la fois une fucking bonne nouvelle ET le gros fail de ce procès : comme toujours et comme partout, pour être prises au sérieux, relayées, soutenues, entendues, crédibles, et avoir les ressources, les femmes doivent attendre d’être en position bien sécure, stable, et quasi-intouchables pour dénoncer le sexisme qui sévit dans leur discipline. Dans ce cas-ci donc, ce qui leur permet d’aller au procès, c’est aussi précisément ce qui les fout dedans. Leur maîtrise de feu, et l’inefficacité des mecs en face. Bah les connes aussi, fallait la tenter quand personne les supportait et que ça représentait un énorme risque professionnel. Bah oui.

Le juge a aussi mentionné le fait qu’elles ont, lors de négociations passées de leur contrat, renoncé à un montant plus élevé de leurs bonus, préférant miser sur des garanties comme un revenu de base fixe ou un nombre plus élevé de joueuses sous contrat. L’idée c’est que si tu veux être payée surtout par bonus (en pay-to-play) y’a pas de garanties, et si tu veux des garanties financières (genre un salaire fixe), faut pas venir pleurer sur tes bonus. En théorie, ça va, on comprend la logique, mais en pas théorie, est-ce que ce serait pas un peu du foutage de gueule de reprocher à des joueuses, dont la fédération raconte ouvertement qu’elles ne méritent pas de gagner autant, de ne pas vouloir lâcher leurs garanties? Des fois? Mmh? JE DEMANDE HEIN, C’EST TOUT. NON JSUIS PAS ENERVÉE, TA GUEULE.

La médaille en chocolat qu’on va quand même pouvoir se mettre sous la dent, c’est que le juge a accepté l’accusation selon laquelle la USSF discrimine les joueuses sur les conditions de travail: elles ont moins accès à du staff médical et pour l’entraînement (mais c’est plus comme un hobby pour elles, tu vois, c’est pas un métier-métier dans un sport-sport), ensuite la fédé (on peut l’appeler par son p’tit nom maintenant qu’on la connait mieux) consacre presque moitié moins de dollars pour les déplacements des joueuses (2015-2020: 9 contre 5 millions. Alors qu’elles ont joué plus. D’aucuns trouveraient ça quelque peu outrecuidant, bordel de cul). Et si je devais encore te démontrer le niveau de malaise, la USSF a argumenté dans le sens de «ouiiii mais les hommes ils galèrent plus souvent, donc ils ont besoin de cet avantage face à la compétition».

J’te jure, on sait qu’on est toujours bien dans la merde quand on refuse de traiter les meufs de façon équitable à la fois parce qu’elles sont moins bonnes et parce qu’elles sont meilleures #CulDeSacSexiste

D’où je suis crédible avec mon petit féminisme dogmatique médiocre quand Zemmour fait montre d’une telle expertise?

ERIC EST DANS LA PLAAAACE pour nous donner une bonne leçon de féminisme, parce que t’sais quoi ? Y’en a MARRE des féministes qui racontent des sottises, Eric il va nous apprendre notre taf et puis au passage nous donner une grosse leçon d’humilité aussi parce qu’il a dit plein de trucs que perso je savais trop pas.

Causerie féministe entre personnes ultra concernées

J’te plante le décor. On est sur CNews, il est presque 20h, tu sais pas pourquoi mais ta télé (genre t’as une télé) est bloquée sur CNews. Reste avec moi j’te dis, je plante le décor. Bon. Du coup t’es obligé.e de regarder « Face à l’info » qui passe à ce moment-là. Et sérieux, t’es pas prêt.e pour la claque que tu vas te prendre, tu vas être bien bien face à l’info que merde, les gens, on avait rien compris au féminisme. Comme j’te l’dis. On a 4 mecs blancs, tranquilou de la zézette, qui papotent avec une érudition qui dépasse l’entendement des tendances printemps-été féminisme&confinement. HEUREUSEMENT que j’ai établi pas plus tard qu’il y a quelques jours que je déteste pas les hommes blancs. Pfiou, comment j’aurais eu l’air sotte.

Donc, 4 mecs blancs et une présentatrice, Christine Kelly, qui pose des questions qui fâchent, ‘tention, et qui nous enjoint, dans cette belle émission, à « prendre un peu de hauteur sur l’actualité ». Carton plein pour la hauteur, tu vas voir. Moyenne d’âge 200 ans. On est bon. On peut parler de La Fêêêêmme et de ces connasses de féministes qui font rien que lui monter le bourrichon. J’espère que t’es prêt.e parce que ça va dénoncer direct dans tes dents.

Zemmour-amour attaque direct sur les querelles intra-féminisme en nous expliquant que y’a DEUX types de féministes. Bon déjà, les meufs, merci de prévenir quoi. Moi j’suis là dans mon coin depuis mille ans à me sentir pousser des ailes à raconter que j’fais partie d’un truc complexe. Complexité mon cul, deux types on te dit : les féministes universalistes qui (je vais citer au plus fidèle) « disent que les femmes sont des hommes comme les autres, en gros » (j’ai l’impression qu’il a bien fait de dire « en gros », j’le sentais pas sûr-sûr), et les féministes différentialistes qui disent « non, les femmes ont des qualités spécifiques, en général supérieures aux hommes ». Bon bah merde, il vient de commencer, je sais déjà plus où j’en suis. Moi j’avais cru qu’on était vénères de toujours prendre l’homme comme point de ref, mais NAN, rien compris la meuf : soit t’es un homme comme les autres, soit t’es mieux.

Ah, pardon, il avait pas fini : « Enfin toutes se, c’est des querelles qui, qui, se ra-, euh se con-, se, euh, pfff [haussement d’épaules, Eric il en vraiment rien à fout’ de nos querelles j’ai un peu l’impression, mais il nous les explique tout de même, heureusement] se consomment dans la même détestation de l’homme. » Ah bah VOILA, on l’avait dit ou pas ça?! Il a bien fait de chercher ses mots, on tient un élément en plus : l’homme n’est pas juste le point de ref, c’est la raison d’être du féminisme, qui le déteste. Ah mais okaaaay, moi j’me fais chier à écrire des posts entiers pour expliquer à l’endroit et à l’envers que non, mais d’où je m’emmerde, Zemmour dénonce parce qu’il sache, lui.

Et il a pas froid aux yeux, j’vais t’dire. Il poursuit : « En fait qui estiment que l’homme, euuuh, est un horrible, euuuh, l’horrible patriarcat qui a euuuh [raclement de gorge] euh… pf… comment on peut diiire. Euh qui a euh asservi les femmes depuis des milliers d’années. Là elles se retrouvent pour euh… pour se… pour euh, pour condamner l’homme et en particulier l’homme blanc. » Bon ça a été laborieux mais bordel, comment on est content.es qu’il soit arrivé au bout. Voilà qu’on en sait plus. Et à nouveau, trop sympa les meufs, alors comme ça j’apprends qu’il y a des réunions de condamnation d’homme blanc? Y’a moyen d’faire tourner l’info des fois? A tous les coups c’est encore grosse teuf nues dans les bois, les nuits de pleine lune, pour boire le sang des règles de nos aînées, et on me dit rien, bordel.

La présentatrice tente une question accompagnée de « pffrr » d’Eric, de haussements d’épaules, d’yeux au ciel (ça fait comme une petite chorégraphie d’expert-blasé #SoCute). J’te dis même pas la question tellement il répond à côté parce que déjà Zemmour il a aut’ chose à foutre que répondre à tes questions okay ? Zemmour il connait les réponses, il a pas besoin de ton ignorance okay ? «Alors là y’a plusieurs choses» annonce-t-il, concentré. «Madame Schiappa nous dit euuuh c’est formidable, les femmes sont très utiles, regardez les infirmières, etcetera. Très juste ! Moi ça m’amuse, que on prenne ça en exemple parce que c’est justement des métiers spécifiquement féminins [sourire, regard vers les comparses qui dit ‘c’est rigolo non?’]. Donc c’est le « care » comme disent les Américains, c’est-à-dire le soin, etcetera. Donc c’est pas très féministe de dire ça. » Bah oui, rapport au… à… Je sais pas, cette partie j’ai pas trop compris, mais J’AVOUE trop pas féministe l’autre, « Bravo les infirmières », genre. Heureusement que y’a encore des mecs pour bien nous distribuer les nominettes de féministes, avoue que nous, on s’y perd.

« Mais… [condède Zemmichou] elle se rattrape en disant que les femmes sont aussi, j’vois ce, vous avez vu, le p’tit film euuuh de de de propagande gouvernementale à la gloire des femmes euuuh y’a des femmes euuuh policières, y’a des femmes euuuh etcetera [Par contre c’est que moi ou on commence à sentir qu’on s’fait un peu avoir avec le «etcetera»?] moi je trouve que c’est, c’est toujours la même méthode des des des féministes, c’est-à-dire d’un côté on critique les discriminations au détriment des femmes [rha les connasses, déjà, de UN] puis après on fait des discriminations au détriment des hommes [Mais siii il a déjà expliqué, « les femmes policières, etcetera »] Pourquoi ne pas faire un film à la gloire euh de des livreurs, des chauffeurs, des policiers, des gendarmes qui sont tous des hommes. Pourquoi les femmes euh auraient un rôle plus important dans cette épidémie que d’autres ? [« d’autres », PAR EXEMPLE les hommes il veut dire, mais aussi, d’autres quoi. Les hommes, etcetera] J’vois pas, j’vois pas en quoi elles sont plus importantes ».

Et là, temps fort du débat, ça chauffe, l’un des autres mâles prend la parole et CASSE Riri : «Ce sont pas tous des hommes les policiers, les gendarmes.» Le pey, pas peur quoi, il y va, la fleur au fusil, sans statistiques, RIEN, le mec qui doute de rien quoi. Confiant le Eric : « Mais c’est bien c’que j’dis, j’lai dit, je eh bien, on est d’accord. J’lai dit. Absolument » [genre juste avant de quand j’ai dit « c’est tous des hommes », j’sais pas, merde, écoute quoi].

Bon. Moment critique, j’étais un peu nerveuse. À ce stade, conquise, gros potentiel de déception sur la suite quand Eric se met à définir le féminisme. Mais pfouah, comme un chef : le féminisme, « c’est une idéologie qui explique que les les femmes euh, euh sont euh tellement utiiiles etcetera [bien ouèèèj sur le etcetera Eric] mais personne n’a nié que les femmes étaient utiles. [haussement d’épaules] » Bim bam boum, fermez vos gueules les féministes. C’est plié, c’t’histoire, aller hop.

Christine Kelly enchaîne en mode ‘oui, askip les féministes elles réécrivent l’histoire. Si si, vous avez dit ça à un moment, et notre audience elle avait bien aimé, vous avez pas envie de le redire ?’ Ni une ni deux, Eric confirme que ouais, carrément, chiffres à l’appui steuplait : «depuis 30 ou 40 ans». Puis tous des trucs sur Olympe de Gouges que je savais pas (genre que « dans les livres d’Histoire euh de nos enfants, deux pages, elle a plus que Robespierre. C’est une réinvention de l’Histoire. »Alors que « à l’époque, tout le monde s’en moquait » de la pauvre Olympe. CQFD. Quoi?)

Enfin, un autre intervenant, Marc Menant, nous gratifie lui aussi de la pureté de sa connaissance, et nous propose également deux catégories de féministes : «Moi je différencierais la tendance Badinter, les féministes d’une certaine époque, et celles d’aujourd’hui» HIIIIII bordel j’hyperventile les fiiiiilles, on parle de nous 😍 « qui ont été chercher même du sexe dans les mots, quand on écrit ‘des chefs d’état’ avec -FFE et là on est quand même dans une aberration totale [mains portées à la tête pour bien montrer l’aberration totale] c’est-à-dire que si on devait écrire avec cette nouvelle façon, imaginez un roman, avec des -E, des -ES… » Merde, j’avoue. Le bordel. Avant d’énoncer ce qui sera repris par Kelly pour clôturer cette bien belle émission : «Les mots n’ont pas d’sexe». Du coup bah ouais, laissons tout au masculin, c’est plus sûr. Eric retentera un « Nan mais surtout… » mais la présentatrice qui, il me semble, a bien pris ses aises à force d’entendre causer féminisme, lui coupe la chique sans sourciller : « Il est 20h. Il est 20h. » Et 20h, c’est l’heure où ils applaudissent sur le plateau tous les livreurs, chauffeurs, policiers, infirmiers, enseignants, puériculteurs qui sont tous des hommes. Dus voilà.

Pour les plus avides de connaissance, c’est ici et ça commence à 43′ https://www.youtube.com/watch?v=zuB8YbhgWw8&t=1281s

Bingo time: « Les féministes détestent les hommes »

Se prononce aussi : « MISANDRIIIIIIIIE » / « Ouin-ouin sexisme inversé » / « D’t’façon vous voulez juste le pouvoir pour nous arracher les couilles »

Contexte : Les violeurs ont aussi leurs problèmes, tu le saurais si tu détestais pas autant les hommes.


Le devoir m’appelle : voilà qu’on me coche une nouvelle case du BINGODOÚ. Cape au vent, poings soudés aux hanches, regard grave balayant l’horizon, je laisse mon esprit soupeser la tâche essentielle mais redoutée qui s’impose. Mettre les points sur les i de misandrie, résoudre le rubik’s cube féminazi, trancher la question à mille pépettes : pourquoi, grands dieux, pourquoi les féministes détestent-elles les hommes ? C’est quoi cette animosité rampante, cette haine de la teub, cette régurgitation constante qu’elles appellent « argumentation » et qui s’en prend toujours aux plus faibles : les hommes ? Houuuu, tu la sens l’électricité dans l’air ?

Eh bien petit poussin d’amour, accroche-toi à tes bretelles, sors ton paratonnerre, on part à l’aventure. Le deal, c’est que je prends les arguments du bingo au sérieux. La réponse va donc être honnête et un poil complexe. Donc je te propose une réponse en espaliers (oooh tu te rappelles les espaliers? ❤️) : pour que mon argumentation ait du sens, je vais avoir besoin que tu valides chaque cran pour passer au suivant, sinon ça va être le bordel. Et cellui qui va jusqu’au bout a gagné.

Palier #1 

« Les féministes », ça veut rien dire. Les féministes poursuivent un objectif commun, mais les focales varient et les moyens défendus pour y arriver divergent, parfois on n’est pas d’accord entre nous – et c’est OK, une pensée politique, ça vit. Autrement dit, mes arguments-espaliers ne valent que pour moi. Je serais quand même pas des plus finaudes, comme féministe, à raconter à la place d’autres meufs comment elles pensent et pourquoi. (Look at you, à déjà sauter les paliers tel un petit poney).

Palier #2 

On va direct mettre un truc au clair : la haine est un sentiment, et la seule personne qui peut jauger la présence de ce sentiment à l’intérieur de mon petit bidou, C’EST MÔAAA. Ça me fait tout bizarre de devoir carrément écrire ces mots-là mais, [éclaircissement de gorge] : Je ne hais pas les hommes. Et je dis ça EN ÉTANT RÉGLÉE, donc euh bon. Franchement même si j’avais envie, j’aurais trop pas l’énergie. Ça m’arrive régulièrement de remettre un carton de lait vide dans le frigo parce que je dois trop me baisser pour ouvrir la poubelle. Alors la haine, mais laisse tomber. Par contre la colère, oui. Beaucoup. La rage parfois, même. Donc on switch « l’aversion profonde et violente» pour « une grande irritation qui se traduit par de l’agressivité. » Là d’accord.

Palier #3 

Je ne peste pas contre tous les hommes (contre chaque homme individuellement), par contre, rage perpétuelle à foison contre un système. «Mais quel système?» me demande la foule en délire, avide de connaissance et de débats respectueux. Eh bien regarde:

  • l’Histoire (les femmes ont dû se battre pour avoir le droit de voter, de conduire, de porter un pantalon)
  • la loi (et son wikihow sur la disposition du corps des femmes, pas des hommes)
  • les médias (en 2020, les CEO des + grands studios hollywoodiens sont à 82% pourvus d’une bite)
  • la science (qui prend l’homme comme étalon de mesure – sauf pour la contraception, parce que y’a des effets secondaires, aïe, ouille, bobo),
  • les objets du quotidien (largement conçus avec l’homme comme étalon, comme les masques anti-Covid19)
  • la distribution des ressources économiques (au niveau européen, les hommes gagnent un salaire horaire de 14,8% de + que les femmes),
  • la distribution du pouvoir politique (Belgique, 2020, première Première ministre de la vie),
  • l’industrie de la mode (qui nous fout DES FAUSSES POCHES, bordel)…

Palier #4 

Donc, le patriarcat n’est pas une opinion perso, n’est pas le fait de quelques-uns, c’est un système fondateur de notre société, qui s’épanouit comme un clito sous Satisfyer et percole dans chaque sphère de ta vie et de la mienne. Que tu sois une femme ou pas. Ça percole. Que tu estimes y participer ou pas. Plic ploc. Ce système organise au quotidien ma subordination et celle de toutes les filles et femmes (à des degrés divers). C’est un peu tendant, non ? Ça remue un petit sentiment d’injustice, non ? Si ton premier élan est de me répondre que « les hommes aussi souffrent du patriarcat », j’en connais un.e qui a pas trop trop respecté les règles du jeu… Palier précédent, zou. Je te parle pas de toi en tant que personne, je te parle de ta place dans un système. Qu’en tant qu’individu, tu doives faire face à des injonctions de virilité, par exemple, n’est pas remis en question. C’est vrai. Et c’est un problème. Qui, par ailleurs, ne change rien à ta position dans le système que je viens de décrire.

Palier #5

Pour tout te dire, je sais que c’est complexe à encaisser. Comment ? Moi aussi je suis dominante, dans un autre système : je suis blanche. Et je connais ce mouvement de recul face à l’idée 1/que la société, telle qu’elle est organisée, privilégie les blanc.hes, donc moi, même si je ne le souhaite pas, et 2/qu’en tant que blanche, je participe au maintien de cet ordre des choses même (en fait potentiellement surtout) si j’ai l’impression que non.

C’est chaud. Et c’est chaud de pas rester à l’étape où t’es outré.e, puis à celle où tu t’embourbes dans ta culpabilité (qui n’aide personne, en vrai). Le but c’est de dépasser ça pour juste accepter que bah oui, tu bénéficies du système. Et après, libre à toi d’y faire quelque chose ou pas. Genre, vraiment : libre à toi. Personne va venir compter les points hein. Juste, c’est un peu gonflé de ta part de crier à la haine si on a les nerfs quand on constate que tu choisis de conserver tes privilèges. Être un homme né dans le patriarcat, t’y peux rien. Être un homme inactif face au patriarcat, comment te dire…

Ultime palier (bien joué les winners #ProudMama)

Cette colère, elle est dirigée à deux endroits. D’une part, contre ce système, générateur mondial d’injustice, sponsorisé passivement ou activement par ceux qu’il privilégie, les hommes. D’autre part, contre des individus. Ceux dont j’observe qu’ils jouissent activement de leur position privilégiée, en crachant de façon plus ou moins violente sur les filles et les femmes. Ceux qui se la jouent Droits des Femmes sur deux-trois trucs pour le panache et te pissent à la raie dès que ça touche pour de vrai à leurs privilèges. Ceux qui refusent de voir la question du sexisme par-delà leur petite personne, leur émotion, leur situation. Alors on est d’accord, ça fait beaucoup d’hommes vers qui ma rage est tournée. Mais ça c’est peut-être pas à moi qu’il faut le reprocher stu veux.

Une dernière chose, tant qu’on papote : le « hasard » (focus sur mes guillemets) fait que les personnes auprès de qui je me retrouve à devoir me défendre de haïr les hommes sont généralement les mêmes personnes qui ont beaucoup de mal à reconnaître la validité d’un argument féministe. Pour le dire autrement, celleux qui sont particulièrement prompt.es à imaginer la misandrie dont je me défends (avec souvent des arguments à hauteur de « si, d’abord! »), sont celleux qui réfutent à tout va l’objectivité des données sur l’expression du sexisme. Ces personnes voudraient détourner l’attention du propos politique qu’elles s’y prendraient tout pareil, dis donc.

D’où tu peux pas t’empêcher de ramener les violences conjugales à toi?

Les gars, vous m’enragez. Oui, j’ai dit les gars. Non, c’est pas un terme générique. Je vous vise vous, les hommes, avec votre grande gueule qui pouvez pas vous empêcher de gerber votre bile dès que vous avez peur pour votre queue parce qu’on n’est pas en train de parler d’elle.

[TW: violences conjugales. Les commentaires dans les images ci-dessous sont violents]

Je vous parle à vous, les mecs prêts à monter sur vos grands chevaux de bois, ceux dont même en lisant ce post le premier élan est de sortir un #NotAllMen. Ceux-là, ce soir, là tout de suite, je vous vomis.

Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible de tomber sur un article qui annonce qu’en confinement, tellement de femmes reçoivent des coups qu’il a fallu ouvrir un hôtel pour les accueillir, et de réagir en se demandant pourquoi on parle pas des hommes. J’ai envie de chialer.

Je m’excuse profondément, sincèrement, infiniment auprès des femmes qui seraient tombées sur les images que j’ai liées à ce post, sans voir mon TW. J’ai beaucoup hésité à les ajouter à mon post. Mais j’ai finalement pris cette décision, car je veux que les mecs voient ces messages, qu’ils ne puissent pas dire que je mens, que j’exagère, que c’est marginal, que c’est que des tarés qui parlent comme ça. Je veux qu’ils voient que c’est beaucoup, souvent, fort, que c’est pas des tarés mais des mecs random, que c’est tellement, que statistiquement ils connaissent ces mecs-là. Qu’entre leur pote qui fait une blague sur des paires de claques aux meufs chiantes et ces commentaires, on est sur le même plan, précisément.

Les gars, c’est votre fucking rôle. Quelle audace de vous auto-attribuer des médailles sur comment vous êtes des mecs incroyables parce que vous avez jamais violé personne, si vous êtes pas foutus de fermer votre gueule quand on parle d’un type de violence inouïe, qui touche juste énormément plus les femmes, et si vous êtes pas foutus de l’ouvrir quand vous surprenez même une once de début de ce type de déjections autour de vous.

Je vous connais, les mecs qui la ramènent à chaque opportunité de #NotAllMen, je vous vois, les mecs qui regardent ailleurs face aux #NotAllMen de leur potes. Vous la voulez cette foutue gommette que vous venez quémander à la moindre occasion ?

Et si vous tenez à ce point qu’on parle des violences conjugales faites aux hommes, mais ALLEZ-Y, FAITES-LE, SVP, c’est un sujet ultra important, c’est nécessaire d’en parler, de déconstruire ça et de construire des moyens efficaces d’être là pour les victimes, mais évidemment y’a plus aucun d’entre vous pour en parler dès que c’est pas pour court-circuiter une discussion sur les violences conjugales envers les femmes.

Je prendrai le temps une autre fois de faire de la petite pédagogie pour ceux d’entre vous qui se cachent derrière leur mépris des grandes méchantes féministes pour jamais ouvrir un article qui vous contredit. Comme vous avez besoin qu’on mette les formes, qu’on prenne le temps, comme si on avait que ça à foutre, comme si ça nous prenait pas des plombes, comme si ça suçait pas toute notre énergie de vous éduquer, en vous parlant gentiment sinon vous n’écoutez pas, alors qu’en vrai on ravale nos sanglots, nos hurlements et toute la rage qu’on ressent face à toute cette violence qu’on déconstruit précautionneusement devant vous. Ce sera pour une autre fois, quand j’aurai cette énergie-là.

Pour l’heure, je vous gerbe. J’avais juste l’énergie de vous dire les choses comme elles viennent. En mode chaos. Et de vous montrer pourquoi parfois vous avez l’impression que les féministes vous détestent. Parce que pour nous, souvent, les hommes, c’est ça. Et si t’as besoin qu’on sache que toi tu fais pas partie de ces merdes, arrête de juste le répéter dès qu’on parle pas de toi, prouve-le bordel. Prouve-le.

Bingo time: « Tu généralises: moi par exemple, je »

Se prononce aussi : « j’en ai parlé à ma copine et elle dit que c’est pas vrai » / « ça m’est jamais arrivé, or je suis un homme, donc voilà quoi » / « les féministes exagèrent toujours tout, même que #NotAllMen »

Contexte : Tu généralises : moi par exemple j’ai jamais sifflé une meuf dans la rue, je respecte trop La Femme pour ça.


« Tu généralises, mois par exemple, je », c’est une réponse extrêmement fréquente qui me laisse souvent un peu démunie, parce que je comprends pas le concept. D’où un truc qui t’arrive pas à toi, du coup, n’arrive pas aux autres non plus ? Je ne peux que constater que pour certain.es (#ÉcritureInclusiveDeComplaisance), ça sonne valide. Donc dans un souci de pédagogie, et de sacrifice un peu aussi (au cas où le karma, toussa), prenons cette idée au sérieux, et c’est parti mon kiki pour quelques fondamentaux.

Que toi aussi ou pas, on s’en fout

On va ouvrir avec la base de la base : le monde, c’est pas juste ton monde. En fait si on se concentrait sur les gens qui ne se sentent pas concernés (les femmes qui n’ont jamais été harcelées en rue, par exemple, ou les mecs qui n’ont jamais violé personne, eux), on passerait juste notre temps à dire « waouw, génial, c’est trop cool pour toi » ce qui, tu peux l’admettre, passe un peu à côté du propos stu veux. Donc j’te parle pas des gens à qui ça n’arrive pas (WHY WOULD I DO THAT ? C’est littéralement un non-sujet), je te parle des personnes à qui ça arrive, des situations problématiques, des espaces et comportements qui sont sexistes.

Ou alors tu crées en parallèle un « autosatisfaction club » où on s’auto-congratule sur comment on est trop des gens bien et sans problème, ça c’est possible, mais si tu l’appelles « féminisme » aussi, avoue que ça va vite être le bordel. Si tu as besoin de te rassurer sur le fait que #NotAllMen, t’as pas besoin d’une féministe : t’es un grand garçon, demande-toi à toi-même si tu fais partie du problème, réponds-y avec plus ou moins d’honnêteté, et laisse les gens causer dudit problème qu’ils tentaient de dénoncer avant que tu viennes leur demander un câlin et un cookie.

Ça ne te touche pas, parce que ça ne te touche pas

#TautologieDeLaVie, tu occupes une position sociale spécifique qui fait que certaines choses t’échappent, par définition. Mais c’est pas grave hein. Mais par contre c’est vrai. Un exemple ? En tant qu’homme, tu ne peux qu’être peu/pas conscient du harcèlement de rue, comme c’est précisément un type d’agression dont on te dit qu’il s’adresse principalement aux femmes. Tu le vois le biais gros comme une poutre là ? (Laisse-moi t’aider à formuler la frustration qui t’envahit présentement : « Les femmes aussi hein, elles sifflent dans la rue, j’ai vu une vidéo, et même que moi si ça m’arrivait je serais flatté ». C’est à peu près ça ? Si oui, félicitations, c’est une autre case du bingo ! (Yay !) Je m’y attellerai une autre fois, promis.

One-way objectivité

Comme chétoicépacomça, tu me demandes de ne pas généraliser mon propos en me demandant de généraliser ta propre situation. You see the argument fallacieux ? De plus, bien souvent, mon argument se base sur des données objectives (des statistiques, par exemple), le tien s’appuie sur ton ressenti, ta perception des choses, par définition subjective. Ce qui rend les choses très tricky, car c’est un argument qui est utilisé pour me montrer que ce que je dénonce comme étant sexiste n’est pas objectif : soit tu ne me crois pas (parce que tu n’as jamais assisté/été concerné par ce que je dénonce), soit tu me crois mais tu considères très probable l’éventualité que j’exagère (pour la même raison).

Et je me retrouve à devoir démonter tous les aspects de mon raisonnement, pour te montrer qu’il est logique et ancré dans une réalité objective, tandis que tu n’appliques à aucun moment les mêmes standards à ton côté de l’argumentation. Est-ce que ce serait pas un p’tit peu gonflé quand même de décider tout seul comme un grand, toi qui prônes l’objectivité et la rationalité comme une religion (non-dogmatique, tu n’es pas dupe), que les tas d’études, de thèses, de rapports officiels, d’articles et d’enquêtes qui tirent toutes les mêmes conclusions, ont juste tort parce que toi tu vides le lave-vaisselle ?

La poutre, la paille, l’oeil de ton prochain, tout ça

Petit jeu rigolo : tu trouves un mec hétéro en couple, tu lui parles de répartition des tâches ménagères et de charge mentale, et tu le regardes essayer de placer que dans son couple « c’est pas un problème », « on fait super gaffe », « c’est assez bien réparti », ou alors « juste quand la situation fait que, là peut-être ok, mais globalement » il trouve pas que c’est inégal. Ça rate jamais (hé, détendez-vous hein les mecs, c’est une blague. Hé, humour hein).

En gros, y’a une inégalité objectivée, mais c’est la faute de personne. Et ça mes p’tits choux, c’est ce qu’on appelle un magnifique biais cognitif. C’est-à-dire qqch qui nous empêche de traiter une info de façon logique. Et fun fact about les biais cognitifs : ils sont généralement inconscients. C’est ballot. Donc je ne doute pas une seconde que tu aies l’impression pour du vrai de vrai que les féministes exagèrent. Par contre si tu veux comprendre mon propos, il va falloir faire l’effort, activement, d’essayer de voir tes biais. De te décentrer. Que tu sois le centre de ton monde, je te le souhaite. Mais il va falloir réaliser que tu n’es pas le centre du monde de TOUT le monde. Que ta perception est forcément biaisée. Et c’est pas grave, c’est juste comme ça.

Serre les dents et ferme ta gueule

Une fois qu’on a admis que PEUT-ÊTRE on n’est pas au-dessus du lot, aka la seule personne qui a gagné à la vie et qui est innocente de tout biais, il va s’agir de bien prendre sur soi, de diminuer le volume de son assertivité habituelle, et de fermer sa grande gueule. Et ça c’est plus compliqué pour certain.es que pour d’autres. Typiquement, au plus ta position sociale fait que ce que tu dis est généralement pris au sérieux, au plus tu vas en chier à cette étape-là. Donc je dis ça sans aucun sarcasme : c’est difficile, en vrai, de juste se taire, écouter jusqu’au bout et considérer que ce qui est dit traduit peut-être une réalité qui me dépasse. Je ne suis pas une grande distributrice de gommettes, mais je suis sincèrement impressionnée par toute personne qui s’y frotte. Je tente de le faire aussi, et ça pique souvent. C’est difficile d’entendre que l’expérience de l’autre existe, même si elle n’est pas dans notre champ de vision. C’est fou hein, la vie.

Pourquoi qu’on t’a jamais expliqué ça calmement

Si tu perçois de la condescendance chez ton interlocuteur.rice après avoir dégainé un « tu généralises, moi par exemple je », il est tout à fait plausible qu’il s’agisse en fait d’une insondable lassitude. Celle qui oblige, quand on défend une position féministe (ou toute autre position radicale pour le coup), à systématiquement devoir mettre une quantité d’énergie conséquente à reconstruire chez l’interlocteur.rice des bases d’empathie, de décentrement et d’écoute (dont cette personne fait souvent preuve par ailleurs, pour des sujets plus proches d’elle), avant même de pouvoir entrouvrir la possibilité de commencer à penser à énoncer le début d’un argument féministe. C’est fatigant, t’as pas idée. C’est cool que t’aies tout lu, bisous.

D’où un bingo de D’où?

Y’a comme des constantes dans les commentaires de D’où?

Ça fait un p’tit temps maintenant que je roule ma bosse avec grâce et petits bonds de joie d’une discussion féministe à l’autre (la meuf qui assume pas qu’elle #CasseJusteLambianceEnSoirée). Et il se trouve qu’entre les commentaires Facebook, Insta et IRL comme on disait à l’époque pré-confinement, je ne peux m’empêcher de constater que dis donc, y’a comme des constantes. Du coup, y’a comme des constantes aussi dans mes réponses stu veux:

🙋‍♀️« Mais oui, dis m’en plus sur la façon dont ton impression que dans ton couple les tâches ménagères sont réparties de façon égale devrait être généralisable à tout-le-monde-enfin-au-moins-les-gens-qu’tu-connais-quoi »
💁‍♀️« Mmh je dirais pas tant que je suis ‘obsédée’ par les mâles-blancs-cis-hétéro, c’est plutôt de l’ordre de la fascination abasourdie »
🤷‍♀️« Je sais pas, ça dépend comment tu définis ‘féministe modérée’ »
… toussa toussa quoi, la base.

On le sent, ces commentaires viennent toujours d’un endroit spécial dans le cœur de cellui qui les formule – et je dis ça sincèrement, je comprends pour du vrai que la plupart du temps, ça vient d’un réel questionnement. Du coup, j’ai trouvé un subtil stratagème pour pas faire saigner mes p’tits doigts sur mon clavier, parce que j’en ai besoin pour d’autres trucs. (Quand je dis « j’ai trouvé », je veux dire en vrai « sans gêne, j’ai piqué l’idée du Blog du Radis💕 qui va lancer ça dans pas très longtemps sur son extrémisme de gauchiasse à lui, parce que je la trouvais tellement fameusement chouette que j’avais envie que ce soit mon idée à moi »).

J’ai nommé [roulement-de-tambour-et-résonnement-de-musette] 🔥un BINGOOOOOO🔥 [foule en délire, applaudissements, évanouissements de stupéfaction, vomissements de joie]. I KNOW, RIGHT ?! Du coup, entre deux coups de gueule, de temps en temps, quand le cœur m’en dit, que les coms s’y prêtent (#GénérationSkyblog), je choisis une case au (presque) vogelpik, je mets mon petit cerveau de femme à fond la caisse, et je te partage ce qui en résulte. Et on s’amuse bien, tu vas voir 😘

D’où t’as cru qu’en confinement tu pouvais arrêter de t’épiler la chatte, meuf?

Mais ouais, t’as cru quoi ? Tu pensais que là, en période de pandémie, t’avais le droit d’arrêter d’être bonne ou quoi ? Tu pensais qu’il y avait des trucs vaguement plus importants à traiter que la façon de garder l’élasticité de ta peau pour éviter l’apparition de ridules précoces ? Mais tu t’es crue où toi, hors patriarcat ? Aller hop, on fait son heure de yoga et on adapte sa routine beauté, bande de feignasses.

J’avais déjà vu passer tellement de gifs rigolos et autres mèmes hilarants sur le thème de « dis donc alors ça qu’est-ce qu’on va se marrer quand les femmes elles vont sortir de confinement poilues comme des ours et quatre tailles de jeans en plus, bhaaahaha ». J’vais pas t’mentir, j’ai systématiquement dit à haute voix « mais ferme bien ta grande gueuuule toi » et maudit ces gens sur trois générations. Mais la goutte d’eau, ça y est, est venue faire joliment clapoter mon seuil de tolérance, sous la forme du journal télévisé de M6, qui nous gerbe un reportage nous rappelant sur un ton journaleux que « confiné ne doit pas rimer avec look négligé. L’idée : se maquiller avec ce qu’il nous reste et surtout ce qu’il faut. » Ambiance tuto beauté de fin du monde.

Bon je vais le dire en peu de mots et en articulant bien, pour être sure de perdre personne : lâchez-nous la chatte avec vos injonctions improbables. Pourquoi c’est un problème qui justifie tant de vulgarité, me demandes-tu? C’est bien simple.

La base de la base, c’est que j’essaye de comprendre ce que ça peut vous foutre qu’on prenne pas des heures à se rendre bonnasse (et attention hein, si TOI tu te trouves bonnasse ça compte pas, c’est les AUTRES qui doivent trouver que t’es bonne, mais surtout pas trop, parce que sinon après t’es conne. Ouais, c’est un peu technique). Ça vous fait peur qu’on se rende compte que notre magnificence est intacte sans mascara et qu’on prenne la confiance ? Ça vous fait peur qu’on gagne du temps pour lire des livres que vous avez pas compris ? Ou c’est juste beaucoup plus basiquement qu’on est là pour décorer vos intérieurs ?

Ensuite, ce reportage est diffusé dans un JT. Petit rappel sur la mission d’information, à la base, d’un JT. C’est dire la perception ahurissante de l’importance de l’apparence des femmes. Parce que oui, ce segment s’adresse clairement prioritairement aux femmes – le seul truc qui concerne la beauté des mecs là-dedans c’est un pey qui trouve que sa meuf lui a mal coupé les cheveux, su-per. Donc non, c’est pas du tout une extrapolation de parler d’injonction : c’est la télé, dans un segment d’information, qui rappelle aux femmes, ce qu’on attend d’elles.

Que toi tu aies vu ce reportage ou non, que tu fasses confiance au JT ou non, que tu méprises celleux qui regardent M6 ou non, que tu te sentes soumis.e à cette injonction ou non n’est pas la question. D’abord parce que le monde existe au-delà de toi (prends bien le temps de relire cette phrase, détache bien les mots), et parce que la télé, avec ses spécificités et en tant que média plus largement, joue un rôle idéologique et politique. Et c’est ça, un des messages qu’on estime nécessaire à nous faire passer? Oubliez pas de vous maquiller ? Mais ALLEZ BIEN VOUS FAIRE CUIRE LE CUL les gars.

Ensuite, le problème c’est ce discours qui fait équivaloir « prendre soin de soi et ne pas se négliger » à « regarder un tuto spécial pince à épiler, ne pas prendre de poids, conserver une routine beauté de trois plombes pour surtout avoir l’air na-tu-relle et racler ses fonds de tiroirs pour se maquiller coûte que coûte ». C’est le même discours qui te dit qu’être grosse c’est mauvais pour la santé, qu’avoir des poils (de fille) c’est mauvais pour l’hygiène, que porter un soutien c’est mieux pour la santé de la bite de ton mec, or something.

Alors si vous tenez à ce point à parler du bien-être des femmes en période de confinement, on est méga preneuses, mais va falloir inclure un segment sur « je suis maman solo et je pleure toute la journée », « je suis travailleuse du sexe et j’ai plus de revenus », « je suis confinée avec mon compagnon violent » ou « j’ai besoin d’un IVG mais la logistique est compliquée ». Mais on dirait que ça vous excite moins de parler de notre bien-être dès lors qu’il dépasse la taille de notre cul et la couleur de notre fond de teint.

Parce qu’enfin, et surtout, le problème de ce segment, et de tous les trucs qu’on voit passer sur Facebook et Insta dans le même sens – faites pas genre le problème c’est M6 – c’est de bien faire semblant qu’on a que ça à foutre. Que « les femmes » (nan, tsais quoi, « LA femme »), pendant le confinement, c’est ça. Et si c’est pas ça, bah ça devrait. T’es une femme ? Think clever, think maquillage. Ou comment dépolitiser une situation éminemment politique, invisibiliser les problèmes de santé physique et mentale qui touchent spécifiquement les femmes en période de confinement, invisibiliser les femmes qui sont en première ligne, comme on dit, pour nous faire traverser ce merdier.

En Belgique, le secteur de la « santé humaine et action sociale » est occupé à 80% par des femmes. Les caissier.es aussi, c’est 80% de femmes (qui occupent glorieusement la 4è place du top 10 des professions les moins bien rémunérées). Même constat pour les personnes qui s’occupent de nos petit.es vieux/vieilles : en écrasante majorité des femmes. Et on va pas se faire croire que le gap qui concerne les tâches ménagères, la charge mentale et les soins en général à la maison s’évapore en temps de pandémie. Mais ouais, non, on crève toutes de savoir que notre tube de mascara touche à sa fin.

Une dernière chose : no shame whatsoever sur celleux qui se trouvent des plans B de mani-pedi, moi-même je ne lésine pas sur les masques capillaires, ah ça non, et je compte bien mettre à profit ce confinement pour apprendre à mettre de l’eyeliner sans finir en mode panda. Mon problème, c’est l’injonction à se sentir bonne, et à se sentir bonne dans les clous. Pour le reste, keep on shining les meufs sures, et si c’est par excès de sébum, c’est très bien aussi.

D’où il est préférable qu’on arrête de chialer par souci de préservation de la libido masculine?

Quand tu défends une position féministe (ou radicale d’une façon ou d’une autre, ou à contre-courant de la pensée dominante plus généralement), tu sais qu’on attend de toi un degré d’infaillibilité pour le moins exigeant. Visiblement, ça va pas dans les deux sens.

Sur le fond, l’argumentation doit être bétonnée avec double-blindage par balle et revêtement anti-feu, précise mais généralisable, les éléments doivent être sourcés, accessibles, et attribués à des personnes elles aussi au-dessus de tout soupçon, la méthode de raisonnement doit être livrable clé en main, convaincante mais pas dogmatique, facile à comprendre mais pas simpliste. Sur la forme, le ton doit être assuré mais pas menaçant, dénué d’émotion mais pas condescendant, les précautions oratoires doivent fleurir comme les petits bourgeons de ta pondération, et si tu sais faire des blagues en même temps, c’est mieux. Sans ça, tu éteins la lueur déjà fébrile d’une possibilité de débat calme et honnête.

Paaaas du tout tricky, les attentes. Mais bon. On essaye. Ça n’empêche souvent pas que la personne en face te prenne ouvertement pour une bille, ne sache plus où mettre ses fleuves de mauvaise foi, glisse vers l’ad personam avec l’aisance d’une petite loutre sur un lac gelé ou, classique s’il en est, te demande une argumentation taillée sur mesure pour sa personne parce que «lui, il a jamais frappé une femme, lui». Et tsais quoi ? C’est OK. Je comprends qu’on attende de moi que j’étaye rigoureusement mon positionnement, j’adorerais que ces attentes de fond et de forme soient applicables des deux côtés du débat, mais (*cough*) c’est OK. En tout cas, c’est comme ça.

PAR CONTRE… Quand je vois qu’il suffit que 3 pey et demi sniffent des bocaux plein de larmes pour qu’un médecin se sente assez décontracté de la teub pour annoncer à la télé que «les femmes doivent éviter de pleurer sinon cela altère la libido des hommes», dans un segment sur «comment vivre en bonne santé»… alors qu’on me fait chier quand j’ai l’outrecuidance de ne pas mettre «certains» avant «hommes» quand je parle de comportements sexistes… Mais… Je… PARDON?! Vous êtes sérieux ?? Les féministes deviennent des connasses hystériques et incompétentes si elles respirent trop fort par le nez en vous parlant, mais Captain Mainstream avec sa liste en 10 points pour bobo déprimé là, c’est OK ? Ça va le deux poids deux mesures, on dérange pas trop avec nos boobs dans le chemin de la Science ?

Présentation des résultats de l’étude approfondie de M. Saldmann

Dans l’étude manifestement utilisée par notre bon Dr Saldmann (parce qu’en vrai y’en n’a pas cent, des études du genre stu veux), on peut aisément pointer comme qui dirait quelques soucis de base-de-la-base du raisonnement scientifique.

La troisième partie de l’étude, censée être LE clou du pestacle (parce qu’ils ont pu avoir les clés de la salle d’IRM pour cette partie, et que c’est, d’après les auteurs eux-mêmes, la plus concluante), a été menée sur 16 hommes. SEIZE. Tous autour de 30 ans. Alors d’accord vous êtes l’universel incarné en ce bas monde, mais là l’extrapolation est peut-être un poil excessive, non ? Pour «les hommes» peut-être on repassera ? Je sais pas, je propose hein.

L’étude n’a pas été répliquée. Franchement, je pourrais juste m’arrêter là. La reproductibilité, c’est juste la base. Un truc que t’observes une fois, c’est cool, mais ça parle juste de cette fois-là. Si tu peux répéter ce que t’as fait et montrer que ça continue à produire le même résultat, alors on peut commencer à penser à tirer des conclusions plus générales. Notamment pour s’affranchir, jsais pas, d’un truc tout bête, genre LE FUCKING HASARD. Bon donc là vraiment pour du vrai, c’est juste un jour, 16 trentenaires, dans une machine IRM, qui deviennent « les hommes ». Bien. (Pour être absolument honnête, l’expérience a été répliquée. Et les résultats étaient tout à fait différents. Puis un autre article a dit que la reproduction avait été mal faite, donc je m’en tiens à ça, et on revient à « n’a jamais été répliquée ». #CheckMonIntégrité).

J’adorerais tomber sur un article intitulé « les male tears diminuent la libido des femmes » (#NoShit), mais l’étude n’a jamais été reproduite sur des femmes avec des larmes d’hommes. Ce qui pose un GROS problème vu la façon dont le monsieur présente les résultats, en suggérant qu’il s’agit d’un comportement sexué. Le mec arrive quand même à «les meufs, on bande pas quand vous chialez, donc maintenant vous arrêtez, okay ? Question de santé publique, faites gaffe, merde.» C’est un don de transformer n’importe quoi en mélasse sexiste hétéronormative. Je serais impressionnée si c’était pas aussi courant.

Et même si, en roue libre, pour le kiff (et quel kiff) on décide que l’étude est valide. D’où l’histoire devient «Les femmes doivent éviter de pleurer sinon cela altère la libido des hommes» plutôt que «Good news everyone, pleurer n’est pas encore un stimulant érotique pour les hommes» ? Enfin, pour certains hommes. Précaution oratoire oblige.

D’où les meufs elles ont une fête rien qu’à elles?

Petit guide à l’usage des circonspects du 8 mars. Déjà qu’on fait qu’entendre les féministes à longueur de journée, tu te demandes comment et surtout pourquoi survivre au 8 mars? Laisse-moi t’aider.

photo credit: Nattes à chat sur Wikimedia Commons, CC 4.0 license

«Je sens de la crispation de ces chieuses de féministes quand je parle de la Fête de la Femme. Comment leur faire fermer leur gueule?»
J’ai un petit truc pour toi: si la façon dont tu appelles cette journée ressemble à une promo sur le petit électroménager chez Vanderborre, n’hésite pas à te questionner. La Journée internationale des droits des femmes, par exemple, on est bon. Pas de confusion possible. Journée 👏 internationale 👏 des droits 👏 des femmes 👏 bordel de merde 👏

«Je suis pour la Journée d’la Femme. Dès lors, la journée comprend-elle une forme de félicitations (applaudissements, louanges, ou autres) pour moi?»
Mais écoute, peut-être, oui, viens, on verra. Historiquement, on constate en tout cas un gros gros kiff chez les meufs de mettre du temps et de l’énergie à distribuer des gommettes à ceux qui nous crachent pas dessus, donc ouais, franchement, ça se tente.

Ou peut-être on sera occupées à gueuler pour la consolidation du droit à l’avortement, la mise en place de politiques dignes de ce nom concernant les féminicides, une meilleure (#euphémisme) prise en charge policière et juridique des violences conjugales et sexuelles, la fin de l’image cliché-cata des femmes dans les médias, la prise en compte de la misogynie dans le secteur associatif, la réelle répartition du travail domestique gratuit, la prise en compte des inégalités du travail salarié, le respect des droits des travailleur.euses du sexe qui restent à ce jour invisibilisé.es, la fin des politiques migratoires racistes qui sont en soi à vomir et touchent autrement les femmes, une réflexion profonde et continue sur la convergence des luttes, le renforcement d’une vraie éducation sexuelle traitant du plaisir et du consentement. Notamment. Mais oui, peut-être y aura un stand remerciements, mh mh, oui, oui, peut-être. J’imagine.

«En tant qu’homme, pourquoi suis-je exclu de certaines parties du cortège? Est-il possible de parler au manager de la manif pour lui faire comprendre la plus-value de ma teub?»
Ça va être compliqué, chouchou. Et alors y’a un petit truc rigolo par rapport à ça, c’est que ceux qui se plaignent d’être exclus des manifs féministes sont généralement pas trop les premiers à se pointer dans les manifs féministes qui les incluent, stu veux. Donc viens, comme ça après tu pourras dire « mais si si, moi j’y étais à la manif du 8 mars » et je pourrai alors embrayer sur mon argumentaire à base de la nécessité de l’entre-soi.

«Y aura-t-il des féministes extrémistes/hystériques à la manifestation ? Si oui, pourquoi elles font que râler d’une façon que j’aime pas ?»
Je te propose un petit programme en plusieurs étapes. Enfin non, y’a qu’une étape en vrai : peut-être la meilleure approche c’est commencer par bien fermer ta gueule. Ouille, déso, c’était un peu abrupt. Mais euh ouais, relis ça en gardant en tête que je suis pleine d’amour et de bienveillance : ferme bien ta gueule. Écoute. Pour du vrai. Décentre-toi un peu, essaye. On produit de la pensée, des données, des stats, des sondages, des études, des thèses, des rapports Amnesty, des tribunes, des témoignages, des docus, des récits, des rencontres, des gueulantes, des manifs, des cours, des conférences, des séminaires.

Tout ça pointe une tendance bien tangible vers l’idée que le patriarcat n’est pas un mythe. Et ça énerve un peu, tu vois. Alors OK, la colère c’est pas très très agréable. Mais est-ce que ça serait pas une réponse tout à fait modérée par rapport à la violence du système auquel répond cette colère ? Mmh ? Prends sur toi, écoute, lis, ferme ta gueule. Et reviens avec des arguments, pas de soucis. Mais dans un premier temps, chut.

« Pourquoi qu’on n’a pas une Fête de l’homme ? »
Excellente question. Écoute, j’ai une super nouvelle : c’est aujourd’huiii! Yaaaay! Et c’était hier aussi! Yaaaay! Et avant-hier. Et après-demain. En vrai, il est pas question de nier que vous vivez de la merde aussi de votre côté. Mais la société n’est pas structurée autour du maintien de cette merde. Et ça vous avez touuuute l’année pour vous en réjouir.

« Tu veux quoi comme fleurs pour le 8 mars ? »
Non.

D’où, « meilleure réalisation: Polanski »?

Y’a moyen de nous dire à toutes d’aller juste nous faire foutre plus clairement ?

Juste pour être précise : le problème n’est pas la qualité du film de Polanski. En ce qui me concerne, le problème n’est même pas que ce type fasse des films. Le problème dans l’immédiat, c’est qu’un violeur et pédocriminel (reconnu coupable, pour celleux qui ont encore un peu de mal à juste croire les femmes), accusé par douze femmes de viol et agression sexuelle, reçoive un César, l’une des récompenses les plus prestigieuses du cinéma français. Est-ce qu’on peut prendre une minute pour réaliser à quel point c’est fucked up?

Mais quelle arrogance, pour que la réponse aux femmes qui crient leur rage soit « Mais quel bon réalisateur, avouez ». A quel point il faut être terrorisé de perdre sa petite parcelle de privilèges, pour s’y accrocher au point d’être incapable de faire un pas de recul, pour regarder the big picture, et constater simplement que ce qui se passe, c’est ça, c’est la célébration d’un homme qui viole des femmes et des filles. On s’en tape de la qualité de son film, c’est tellement pas la question.

En Belgique, 1 femme sur 4 a subi un viol conjugal. 1 femme sur 4 a été harcelée physiquement dans un lieu public. 1 femme sur 5 a été victime d’un viol. En moyenne 4 viols collectifs sont déclarés par semaine. On a comptabilisé 24 féminicides en 2019. En France, 8 femme sur 10 rencontrent une forme d’atteinte sexuelle dans l’espace public. Toi, moi et les gens autour, on est tou.te.s touché.es de très près par l’expression violente du sexisme. Tous et toutes. De très près. Car cette violence est d’une banalité ahurissante.

Et aujourd’hui, en 2020, comment on réagit à l’ampleur de cette violence envers les femmes? On minimise, on met à distance, on doute, on responsabilise les victimes, on victimise les coupables, on chie sur les féministes parce que la colère, quand même, c’est désagréable, et puis on célèbre, on valide, on glorifie un Polanski et l’impunité de sa violence.

La honte. Mais la honte.

Il reçoit un trophée pour avoir bien travaillé. Mais tu réalises le message? Le gros fuck que ça représente pour toutes les personnes qui se sont déjà senties, ou se sentent au quotidien, victimes/ survivantes/ témoins/ cibles potentielles de cette violence? Elle te semble vraiment inconvenante cette colère? Si la réponse est non, petit rappel en passant, les choses sont tellement bien faites: on a aussi le droit d’être en rage pour des injustices qu’on ne subit pas soi-même (wink wink).

PS : Entre le départ notamment d’Adèle Haenel en pleine cérémonie et le discours tendu-vénère-magique d’Aïssa Maïga, va falloir s’habituer à la recevoir, cette colère. C’te bande de badass 🔥

D’où la condamnation de Weinstein, c’est le triomphe de #MeToo?

Bon les chatons ça va piquer un peu. Je précise parce que moi ça me pique un peu déjà d’écrire ces mots-là dans cet ordre-là. Vous avez probablement vu comme moi passer la victoire, le triomphe, la consécration pour #MeToo : la condamnation de Harvey Weinstein. Mais d’où?

Oui, c’est bien évidemment une victoire qu’une raclure de cette trempe soit reconnue coupable. C’est absolument crucial que la responsabilité soit reconnue institutionnellement, après qu’elle ait été enfouie par un système entier. C’est indispensable de prendre le temps de reconnaître la valeur de ce verdict, et ce qu’il représente peut-être pour les survivant.es et ce qu’il porte d’espoir pour la suite du mouvement.

C’est crucial de reconnaître tout ça.

Mais en vrai en ouvrant un article qui annonçait le verdict, j’avais ce même sentiment que quand un mec dit fièrement quand on parle de charge mentale « Ah moi, si y’a un truc sur lequel je ne transige pas, c’est qu’avec ma meuf on soit à égalité dans qui vide le lave-vaisselle ». Genre oui, je vois bien que tu attends ta médaille en chocolat, mais en fait te féliciter de traiter une femme décemment, ça va juste pas être possible chaton. J’ai le même sentiment avec ce verdict : je n’arrive pas à me réjouir d’une décision de justice qui devrait juste tomber sous le sens.

Et je suis dépitée qu’on se retrouve (moi incluse) à ressentir le soulagement, la joie, la gagne, tellement c’est la merde par ailleurs. Je ne dénigre pas le fait qu’on éprouve ces sentiments (je cherche moi aussi à m’y raccrocher), mais je condamne le système qui nous encourage à nous réjouir qu’un mec accusé de harcèlement et d’agression par une près d’une centaine de femmes soit effectivement reconnu coupable.La leçon qu’on devrait pouvoir tirer de ce procès, et qu’on doit pouvoir tirer de #MeToo, c’est écouter et croire les femmes. Or le système qui autorise (pour ne pas dire encourage) ces mecs à perpétrer des abus et à s’en tirer dans l’immense majorité des cas, pète juste la forme.

Dans ce système bien rôdé il y a par exemple le discours médiatique. Dans le discours médiatique, il y a par exemple le papier de l’AFP, repris en Belgique par exemple par La Libre, la Dernière Heure et RTL info, qui nous fait part du verdict en mode oraison funèbre, en soulignant que Weinstein « était un producteur de cinéma visionnaire, faiseur d’Oscars, donateur du parti démocrate » tandis que cette condamnation est une « descente aux enfers d’Harvey Weinstein« . Je vous mets pas la suite parce que je préfère éviter de vomir sur mon clavier mais c’est du caviar de lamentations (Askip il est ruiné. Petit chou).

Pour le sentiment de justice c’est encore tendu du slip, mais pour la victimisation du coupable, on est bon il me semble. Ecoutez les meufs, croyez-les, ça suffit les #notallmen, ça suffit les #maisyenaquimentent, et bordel, qu’on aille vers une situation où on n’a pas besoin d’applaudir la base de la base de la décence.

D’où la RTBF titre « Procès Weinstein : victimes d’un pervers sexuel ou opportunistes consentantes »?

Euh la RTBF… Faut qu’on cause. C’est quoi ce titre? « Procès Weinstein : victimes d’un pervers sexuel ou opportunistes consentantes? » Ça va, on est bien détendu de la nouille à c’que j’vois. Déso de te déranger dans ton questionnement binaire hein, mais… la violence de cette question.

Capture d’écran du site de la RTBF, 21 février 2020
Crédit photo: Stephanie Keith -AFP

Je dis « la RTBF » pour parler largement, et pas spécifiquement de la journaliste, car je sais -douloureusement- que la titraille est régulièrement retirée des mains des journalistes, mis·es hors d’état de nuire au capital « clique-moi-dessus-pleaaaase » d’un article. Je ne sais pas qui a choisi ce titre et je m’en tamponne la coquille, mon problème, c’est qu’il existe.

D’où en 2020 (ça fait quelques années de #MeToo maintenant, va falloir commencer à penser à suivre un peu) quelqu’un·e choisit ce titre et se dit « tsais quoi? ça claque ». D’où y’a pas eu quelqu’un·e pour dire « attends, ça sonnerait pas un peu comme si on se posait vraiment la question des fois? » et l’autre de répondre « mmh. Je vois c’que tu veux dire. Peut-être c’est le point d’interrogation qui donne l’impression qu’on interroge? », « oui, je pense que tu as mis le doigt dessus. »

D’où personne a répondu « ça fait pas un peu comme si c’était Florence Clément qui disait ça dans l’article ou Valérie Piette qui disait ça dans l’interview? » Et l’autre de répondre « tu veux dire, rapport au fait que c’est le titre dudit article et de l’interview, et que du coup les gens vont se dire qu’il y a un lien, alors qu’aucune des deux ne pose cette question? » – « oui, rapport à ça, oui »

Et surtout, d’où personne s’est dit que ce titre allait être lu par des survivantes de viol. Amnesty estime que 46% de la population est ou a été victime de violences sexuelles jugées graves. En Belgique, il y aurait près de 100 viols par jour. Donc soit on croise les doigts très fort pour que toutes ces personnes soient justement aussi les personnes qui ne sont pas sur Facebook, ne lisent pas les journaux, aient des problèmes de vue empêchant la lecture ou que sais-je, soit on se sort les doigts et on commence à se demander ce que produit ce qu’on produit.

Ce titre, c’est rappeler sans contexte aux survivantes à quels critères elles sont soumises si/quand elles choisissent de parler. Ce titre, c’est signaler aux potentiels agresseurs (vu les statistiques, je vais gentiment me permettre de virer l’écriture inclusive sur ce coup-là) que c’est une brèche envisageable. Ce titre, c’est aussi poser une fausse équivalence pour chaque lecteur·rice, en occultant le fait que la portion de fausses accusations est infime (entre 2 et 8% si on compile différentes études) par rapport au nombre de plaintes déposées, qui elles-mêmes sont infimes par rapport au nombre réel de viols (juste à Bruxelles par exemple, on parle d’un viol sur six déclaré).

J’sais pas, fais gaffe, merde.

EDIT: Quelques jours après la publication de cet article, la RTBF a visiblement, soit eu vent d’une ou l’autre gueulante sur l’ineptie qu’était ce titre, soit s’est vue touchée par la gloire divine féministe est a réalisé son erreur par elle-même. Toujours est-il que le titre a humblement été modifié (même si changer également la légende de l’image aurait davantage encouragé l’impression qu’il s’agit d’une réelle volonté de faire mieux. Mais bon. On prend).

D’où les meufs font pas de bons films?

IMDb a sa propre petite définition d’un bon film, un vrai. Une définition où avoir une bite pèse lourd, if ya know what I mean.

Comme on me donne des sous pour regarder des séries, je délaisse facilement le reste, culturellement. Je suis la meuf qui peut, si tu me laisses faire, ne pas te lâcher la grappe pendant 20 min. sans cligner des yeux sur le fabuleux plan-séquence de l’épisode 1×03 de «Kidding», mais qui fait semblant qu’elle a vu La vie est belle, à force d’entendre «haaaan gn’as pgna vu gna vie est bêêêêlle ?». Nan, j’ai pas vu, nan.

Du coup ça me prend parfois de vouloir me rattraper un peu du côté des films, et on m’a suggéré ça : tu prends le top 250 IMDb des meilleurs films, et tu te les fais. Alors déjà, je ne suis pas peu fière d’annoncer que sur le top 250, ma liste de non-vus s’élève à QUINZE. Mais quelle ne fût pas ma surprise en découvrant que les quinze films de ma liste sont TOUS réalisés par des hommes. Mais oui, me dis-je, c’est mon féminisme qui m’a sauvée: j’ai déjà vu tous les films de la liste réalisés par des femmes, spour çaIl y en a sûrement beaucoup… Probablement sur la page suivante… Ou celle d’après… C’TE BLAGUE.

Et puis ça continue comme ça, pendant 247 films

Sur les 250 meilleurs films listés par IMDb, 3 ont été réalisés par des femmes. Comme dans le chiffre trois. Même pas un nombre. Juste un gros pourcent. Moins que la quantité de fruits et légumes recommandés quotidiennement. Non mais tu réalises?

💁‍♂️ « Oui enfin en même temps c’est surtout des mecs qui votent… »
Oui c’est vrai… Laisse-moi juste checker un truc… Ah voilà, j’avais un doute aussi, mais oui oui, les mecs SONT autorisés à voter pour des meufs aussi. Y’a apparemment pas de clause de similarité génitale nécessaire. Je vois bien l’argument derrière, mais tu crois quoi, qu’on attend de se laisser pousser une bite pour apprécier Le Parrain ?

🤷‍♂️ « Oui enfin en même temps, y’a juste moins de films super connus réalisés par des femmes. Moi tu me demandes d’en citer trois là, euuuh… »
C’est précisément le problème de ce « trois », il se mord la queue (cette ironie) : ce trois est à la fois la cause (comment penser facilement à des films réalisés par des femmes quand ne sont constamment mis en avant que ceux réalisés par des hommes ?), et la conséquence (comment les femmes peuvent-elles trouver une légitimité dans une industrie où elles sont à ce point minoritaires et décrédibilisées ?). Ce trois pointe un problème structurel qui commence dès les écoles de cinéma, demande à Paye Ton Tournage.

🙎‍♂️ « OK donc les femmes créent pas encore des films qui fonctionnent quoi. »
Ah ouais, mais non. Elles sont là en vrai. Jugées, en toute décontraction, comme étant moins pertinentes, mais elles sont là. Tu veux quoi ? Du nominé aux Oscars, du culturellement marquant, du blockbuster, du classique ? A league of their own (Penny Marshall), Wonder Woman (Patty Jenkins), Daughters of the dust (Julie Dash), Virgin suicides (Sofia Coppola),  Matrix (Lana et Lilly Wachowski), Paris is burning (Jennie Livingston), Bande de filles (Céline Sciamma), La cité de Dieu (Katia Lund et Fernando Meirelles) La leçon de piano (Jane Campion), Selma (Ava DuVernay), Les quatre filles du docteur March (Gillian Anderson, puis Greta Gerwig), Capharnaüm (Nadine Labaki), Mudbound (Dee Rees) pour n’en citer que quelques-unes de la même trempe que le top 250. D’ailleurs tu sais pas dire comme ça lesquels sont les fameux trois, si? C’est cadeau.

🤦‍♂️ « Y’a pas des problèmes plus importants, oui-enfin-bon-mais-en-même-temps ? »
Une des raisons pour lesquelles c’est pas un détail cette histoire, c’est parce que COMBIEN de fois on n’a pas entendu l’argument, ces derniers temps, que si on commence à amputer le Cinéma (la majuscule est importante) de tous ses Grands Réalisateurs qui ne collent pas à nos foutus critères (n’avoir violé personne, par exemple.  Ça va, la barre est pas trop haut?), le Cinéma ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. Et euh bah ouais… On sait. Ça marche avec plein de groupes en vrai, regarde: « Si on commence à amputer le Cinéma de toutes ses Grandes Réalisatrices Noires (par exemple), le Cinéma ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. » Oh wait… C’EST DÉJÀ CE QU’ON FAIT. À mettre systématiquement en avant les réalisateurs surtout hommes, surtout blancs, il reste quoi, comme place à prendre?

🙍‍♂️ « Et quoi, tu veux tout jeter à la poubelle c’est ça ? Dès que ça a une bite c’est d’la merde, C’EST CA QUE TU VEUX ? »
Mais calme-toi chaton, enfin, c’est quoi cette hystérie soudaine ? Personne n’a dit qu’il faut arrêter de regarder quoi que ce soit. Ça ne m’arrangerait pas non plus en fait, de plus pouvoir voir Stand By Me, les Marvel et La vie aquatique. Bon après je vais pas t’mentir, va falloir faire de la place, ça c’est mathématique.


Je remercie chaleureusement ces personnes (*cough* mecs *cough*) qui m’ont permise d’avoir un dialogue aussi crédible avec un personnage imaginaire.

D’où c’est moi que ça poursuit, quand un connard m’appelle ‘cochonne’?

Hier en fin de matinée, en route pour aller boire un chocolat chaud, je me suis prise, de la part du connard qui me détaillait tranquillement sur le trottoir d’en face, un « pardon hein… Pardon mais en vrai t’adores ça, je sais que t’adores ça. Cochonne va. T’aimes trop ça ». Puis je suis allée boire mon chocolat chaud, j’ai même pas raconté. C’était genre un non-événement. Mais d’où, bordel?

Puis ça m’a collée aujourd’hui. Pas tellement l’événement en soi, mais ma capacité à en faire du rien, alors que cette fois-ci ça me semblait pas juste. C’est pas toujours le cas, mais cette fois-ci j’aurais eu besoin d’un moment pour accuser le coup. Et j’y ai même pas pensé, j’ai même pas envisagé ça. Comme si prendre cette place, c’était accorder trop d’importance à quelque chose qui n’en mérite aucune.

Et j’ai entendu ça, beaucoup, souvent, de meufs adorées. Et je me dis qu’un petit rappel fait toujours du bien. Du coup, j’annonce:

Petit reminder à l’usage de moi-même, et puis sers-toi si jamais t’as envie

En vrai on a le droit de péter un câble (de la taille qu’on fucking veut) de rage, de tristesse et de frustration. Y’a pas de « c’est moins pire que si c’était plus pire ». Oui, on sait les horreurs du sexisme. On sait. On est bien placées, merci. Ca n’annule rien. S’il suffisait 1/qu’on s’aime, nous ferions de ce rêve un monde, une réalité (la base) et 2/qu’on reste bien calmes pour exploser le patriarcat, ça s’saurait.

Comparer pour minimiser n’a en fait aucun sens. Parce que, même s’il ne s’agit à aucun moment de prétendre que les conséquences sont similaires, le « cochonne » dans la rue et le viol (par exemple) participent tous les deux d’un même système: celui qu’on veut lui péter ses dents. Parce que la différence entre le « cochonne » et la violence conjugale (par exemple), est une différence de degré. Les deux s’inscrivent sur le même continuum de violence. Les deux sont rendus possibles par le même système: celui qu’on veut lui péter quoi? (tou.te.s ensemble, cette fois) Ses dents.

On peut péter un câble après une situation pareille. On doit pas, on peut. On fait ce qu’on veut. Parfois, virer ça vite fait quand on sent qu’on n’a pas la place pour vivre autant de colère d’un coup, parce que vivre ça dans toute sa violence, c’est quelque chose. Parfois s’en battre les steaks pour du vrai. Parfois pas avoir le choix, ça sort tout seul et c’est ok. Parfois sentir que ça doit sortir mais ça veut pas, et se laxativer les émotions en re-regardant la dernière scène de Fleabag. Tout ça est ok.

Une dernière chose: y’a une dose de honte qui suit souvent ce genre d’événement. Parce qu’en vrai c’est humiliant ce qu’il s’est passé. C’est sale. Toute la rue a entendu que t’étais une cochonne, et t’as pas contredit. Et la fenêtre est grande ouverte pour se responsabiliser soi-même. Ma première pensée, ça a été de checker comment j’étais habillée. Ma deuxième pensée ça a été de détester ma première pensée (#BadFeminist). Ensuite j’ai regardé ailleurs, comme si j’avais mes écouteurs et que c’était crédible que je l’ai pas entendu. Et je m’en suis voulue de, cette fois-ci, ne rien dire. Et puis je m’en suis voulue de m’en vouloir, en me disant que j’étais décidément un produit bien réussi de ce système de merde.

Et c’est ok. Non pas qu’il soit bienvenu de s’en vouloir de ces réactions, mais c’est ok qu’on n’arrive pas toujours à se sortir toute seule d’une spirale de cette trempe. On a besoin des meufs sures, on a besoin de sa clique, de ses alliés, on a besoin d’un SMS ou d’un.e inconnu.e. On a besoin que soit dit, et on a besoin de faire l’effort d’entendre, que la faute n’est pas sur soi, du tout, jamais.

Et puis répéter « MAIS CA VA ALLER LES CONNARDS?! » en buvant du rouge une fois rentrée chez soi, qu’est-ce que ça déleste.